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"L'invention de l'art de communiquer nos idées dépend moins des organes qui nous servent à cette communication, que d'une faculté propre à l'homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage et qui, si ceux là lui manquaient, lui en feraient employer d'autres à la même fin.

Donnez à l'homme une organisation tout aussi grossière qu'il vous plaira : sans doute il acquerra moins d'idées ; mais, pourvu qu'il y ait entre lui et ses semblables quelque moyen de communication par lequel l'un puisse agir et l'autre sentir, ils parviendront à se communiquer enfin tout autant d'idées qu'ils en auront.

Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, et jamais aucun d'eux n'en fait usage (...). ceux d'entre eux qui travaillent et vivent en commun, les castors, les fourmis, les abeilles, ont quelque langue naturelle pour s'entre communiquer, je n'en fais aucun doute. Il y a même lieu de croire que la langue des castors et celle des fourmis est dans le geste et parle seulement aux yeux.

Quoi qu'il en soit, par cela même que les unes et les autres de ces langues sont naturelles, elles ne sont pas acquises ; les animaux qui les parlent les ont en naissant ; ils les ont tous, et partout la même ; ils n'en changent point et n'y font aucun progrès. La langue de convention n'appartient qu'à l'homme. Voilà pourquoi l'homme fait des progrès, soit en bien, soit en mal, et pourquoi les animaux n'en font point.

 

J.J. Rousseau, Essai sur l'origine des langues

 

Devoir d'élève (Manon)

 

Ce texte est un extrait de l'Essai sur l'origine des langues de Jean-Jacques Rousseau, philosophe français du siècle des Lumières. L'auteur s'interroge sur les différences entre le langage humain et le langage animal. La thèse développée par Rousseau est que le langage dépend moins des organes de la parole que d'une faculté propre à l'homme.

Rousseau parle de "l'invention du langage", ce qui suppose que le langage n'a pas toujours existé chez l'homme. Selon lui, le langage, qu'il définit comme "l'art de communiquer nos idées", dépend moins des organes phonatoires que d'une faculté propre à l'homme. Donc, pour Rousseau, cette faculté préexiste au langage qui en est en quelque sorte l'instrument, les organes phonatoires n'en étant que le support. Si les organes phonatoires (la langue, le larynx, les cordes vocales...) viennent à manquer, pour une raison ou pour une autre - une blessure par exemple ou le fait de naître sourd-muet - l'homme a la capacité de remplacer l'organe défaillant par un autre, par exemple ses mains. Le langage par gestes des sourds-muets est un langage à part entière, tout à fait comparable au langage oral car il est capable de transmettre la pensée, les idées, les concepts. Le langage des sourds-muets est un langage presque aussi abstrait, aussi riche et aussi précis que le langage articulé.

La conception rousseauiste du langage rejoint la définition traditionnelle de l'homme comme "animal parlant "(zoon logikon), animal doué de raison, de parole, de pensée. Le langage est une faculté propre à l'homme. Inversement, comme l'a montré Descartes dans Le Discours de la Méthode, les animaux qui disposent d'organes phonatoires comme les perroquets, reproduisent les sons du langage humain, mais sans les comprendre. Ils ne font qu'imiter les sons qu'ils entendent. Ils ont donc un langage, mais pas de pensée.

Dans le deuxième paragraphe, Rousseau fait un parallèle entre l'homme et l'animal : selon lui, les animaux ont des organes pour communiquer, une éventuelle pensée, mais aucun d'eux n'en fait usage. Rousseau ne dit pas que les animaux n'ont pas de langage. Il ne doute pas que les castors, les fourmis, les abeilles communiquent au moyen d'un langage, mais ce langage est un langage naturel, différent du langage humain.

"La langue des castors et des fourmis est dans le geste et parle seulement aux yeux." : la communication  animale nécessite la présence corporelle du congénère, alors que la communication humaine peut se faire à distance, par lettre, par exemple, ou bien, aujourd'hui, par téléphone, courriel, SMS, etc.

Le langage animal est inné, alors que le langage humain est acquis. Les animaux n'ont pas besoin d'apprendre à communiquer avec leurs congénères. Ils le font spontanément, naturellement, dès leur plus jeune âge, par instinct. Un langage naturel, celui des animaux, est étroitement lié aux besoins et à l'instinct : chez les abeilles, l'éclaireuse ne peut transmettre que des informations concernant la direction, la hauteur et la distance d'une source de miel, alors qu'un langage artificiel, comme le langage humain, est transmis par l'éducation et par la culture et n'est pas rivé à l'instinct : le langage humain est capable de transmettre toutes sortes d'idées. L'enfant apprend à parler grâce à l'éducation transmise par ses proches, ses parents, ses éducateurs. Comme le montre l'exemple des enfants sauvages, un enfant sans éducation ne saura jamais parler. Par ailleurs, Rousseau remarque que les animaux d'une même espèce parlent tous la même langue, alors que ce n'est pas le cas pour l'homme.

Enfin, Rousseau établit une relation entre le langage et l'idée de progrès : "la langue de convention n'appartient qu'à l'homme" : le langage humain est conventionnel et non pas naturel ; par exemple, le mot "cheval" se dit de différentes manières en fonction du pays dans lequel on se trouve (caballo, horse, Pferd...) Les hommes font des progrès car ils disposent d'un langage conventionnel qu'ils peuvent modifier à leur gré, en inventant de nouveau mots. Il y a une histoire de la pensée, car il y a sans cesse de nouveau mots qui apparaissent. Le langage mathématique a permis à l'homme de "se rendre maître et possesseur de la nature". "L'homme fait des progrès, soit en bien, soit en mal..." : autrement dit, il peut faire un mauvais usage du langage, alors que l'animal, lui, ne fait de progrès ni en bien ni en mal. Il reste inchangé d'une génération à l'autre et il n'a pas la liberté, comme l'homme de commettre le mal moral.

Selon Rousseau, le langage n'est pas spécifiquement lié à un organe spécialisé. A la différence du langage animal, le langage humain n'est pas inné, mais acquis. La dimension culturelle du langage renvoie à une faculté proprement humaine : la conscience, l'esprit et explique que l'homme a une Histoire. Rousseau établit donc un lien étroit entre le langage, la culture, la liberté et le progrès.

 

 

 

 

 

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