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Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, Essai sur l'extériorité, Kluwer Academic, Martinus Nijhoff, 1971, paru en Livre de Poche (biblio essais).

 

 

"Ce livre qui se veut et se sent d'inspiration phénoménologique procède d'une longue fréquentation des textes husserliens, et d'une incessante attention à Sein und Zeit. Ni Buber, ni Gabriel Marcel ne sont ignorés dans ce texte où Franz Rosenzweig est évoqué dans la préface. Le livre revendique aussi, dans la pensée contemporaine, une fidélité à l'oeuvre rénovatrice de Henri Bergson qui, notamment, rendit possible bien des positions essentielles des maîtres de la phénoménologie : il a libéré, dans la notion de durée, le temps de son obédience à l'astronomie, la pensée de son attachement au spatial et au solide, à ses prolongements technologiques et même à son exclusivisme théorétique.

Totalité et Infini - essai sur l'extériorité, paru en 1961, ouvre un discours philosophique que prolongeaient Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, en 1974, et De Dieu qui vient à l'idée en 1982. Certains thèmes du premier ouvrage sont repris ou renouvelés ou reviennent sous d'autres formes dans les deux derniers ; certaines intentions y sont précisées. Pour la teneur de ce discours ouvert il y a vingt-cinq ans et qui est un tout, ce sont des variations non contingentes et sans doute instructives, mais dont on ne saurait faire état dans les raccourcis d'une préface. Notons cependant deux points pour éviter les malentendus. Autrement qu'être ou au-delà de l'essence évite déjà le langage ontologique - ou, plus exactement, éidétique - auquel Totalité et Infini ne cesse de recourir pour éviter que ses analyses mettant en question le conatus essendi de l'être ne passent pour reposer sur l'empirisme d'une psychologie. Le statut de nécessité de ces analyses reste, certes, à déterminer malgré son analogie avec celui de l'essentiel. - Il n'y a, d'autre part, aucune différence terminologique dans Totalité et Infini entre miséricorde et charité, source d'un Droit d'autrui passant avant le mien, d'une part, et la justice, d'autre part, où le droit d'autrui - mais obtenu après enquête et jugement - s'impose avant celui du tiers. La notion éthique générale de justice est évoquée dans les deux situations indifféremment.

Voici maintenant quelques indications sur l'esprit général qui caractérise le discours ouverts dans Totalité et Infini.

Ce livre conteste que la synthèse du savoir, la totalité de l'être embrassé par le moi transcendental, la présence saisie dans la représentation et le concept et l'interrogation sur la sémantique de la forme verbale de l'être - stations inévitables de la Raison - soient les instances ultimes du sensé. Ramènent-elles ou mènent-elles à la capacité d'assurer l'accord d'un monde et de manifester ainsi la Raison jusqu'au bout ? La raison jusqu'au bout ou la paix entre les hommes. A cette paix ne suffit peut-être pas de dé-voiler toutes choses et de les affirmer et confirmer, à leur place en soi et pour soi dans le vrai où elles paraissent en original, chez elles comme garanties, et où dans leur extériorité même déjà elles se montrent mais, par là, viennent sous la main et se prennent et se comprennent et se disputent entre les hommes et se possèdent et s'échangent et peuvent être utiles aux uns et aux autres. Mais comment les uns viennent-ils aux autres ? Le problème de la paix et de la raison est abordé dans Totalité et Infini à patir d'une conjoncture différente et plus ancienne sans doute (...)

Par-delà l'en-soi et le pour-soi dévoilé, voici la nudité humaine, plus extérieure que le dehors du monde - des paysages, des choses et des institutions -, la nudité qui crie son étrangeté au monde, sa solitude, la mort dissimulée dans son être - elle crie la mort dans l'âme ; la nudité humaine m'interpelle - elle interpelle le moi que je suis - elle m'interpelle de sa faiblesse, sans protection et sans défense, de nudité ; mais elle m'interpelle aussi d'étrange autorité, impérative et désarmée, parole de Dieu et verbe dans le visage humain. Visage, déjà langage avant les mots, langage originel du visage humain dépouillé de la contenance qu'il se donne - ou qu'il supporte - sous les noms propres, les titres et les genres du monde. Langage originel, déjà demande, déjà, comme telle précisément, misère, pour l'en soi de l'être, déjà mendicité, mais déjà aussi impératif qui du mortel, qui du prochain, me fait répondre, malgré ma propre mort, message de la difficile sainteté, du sacrifice ; origine de la valeur et du bien, idée de l'ordre humain dans l'ordre donné à l'humain. Langage de l'inaudible, langage de l'inouï, langage du non-dit. Ecriture ! (...)

(Emmanuel Lévinas, extrait de la Préface à l'édition allemande, Paris, le 18 janvier 1987)

 

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