Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

http://farm1.static.flickr.com/213/473085140_7bee98f625_o.jpg

Botticelli, Le Printemps, détail, Dorae, déesse des saisons

 

 

Je vous envoie un bouquet

 

Je vous envoie un bouquet que ma main

Vient de trier de ces fleurs épanies (1) :

Qui (2) ne les eût à ce vespre (3) cueillies,

Chutes à terre elles fussent demain.

 

Cela vous soit un exemple certain

Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries,

En peu de temps cherront (4) toutes flétries,

Et comme fleurs, périront tout soudain.

 

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame :

Las ! le temps non, mais nous nous en allons,

Et tôt serons étendus sous la lame (5) ;

 

Et des amours desquelles nous parlons,

Quand seront morts, n'en sera plus nouvelle.

Pour c' (6) aimez-moi cependant qu'êtes belle.

 

Pierre de Ronsard, Continuation des Amours, XXXV, 1555

 

1. épanis : épanouies

2. qui : si quelqu'un

3. vêpre : soir

4. cherront : futur de choir

5. lame : pierre du tombeau

6. pour c' : c'est pourquoi

 

Aide au commentaire composé :

 

Ce poème appartient à un ensemble de sonnets de dix ou douze syllabes, parus en 1555 et que Ronsard, a retranché de ses oeuvres en 1578.

On connaît mal sa destinataire, Cassandre ou Marie ? Le poète s'adresse à la femme aimée pour l'inviter à profiter du temps qui passe. Le poème comporte deux strophes de quatre vers et deux strophes de trois vers, en décasyllabes à rimes embrassées (a-b-b-c) dans les deux premiers quatrains et alternées (a-b-a-b), puis suivies dans les tercets.

Comment le poète invite-t-il la femme aimée à l'amour ? Nous étudierons dans une première partie la dimension argumentative de ce poème, puis, dans une deuxième partie le thème de la fuite du temps.

 

Travail préparatoire :

 

1) Qui parle ? A qui ? Dans quel but ?

2) "Je vous envoie un bouquet que ma main/Vient de trier de ces fleurs épanies..." : S'agit-il  d'un "vrai" bouquet de fleurs ?

3) Montrez que le "bouquet" est le poème lui-même.

4) A quoi le poète compare-t-il la femme aimée ? Cette comparaison est-elle originale ?

5) Dans quelle autre poème célèbre de Ronsard la retrouve-t-on ?

6) Etudiez la comparaison femme/fleur (comparé, comparant, élément commun)

7) "Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame :/Las ! le temps non, mais nous nous en allons,/Et tôt serons étendus sous la lame..." : Etudiez le jeu des sonorités (assonnances, allitérations). Quel est le thème dominant dans les deux tercets ?

8) "Et des amours desquelles nous parlons,/Quand serons mort, n'en sera plus nouvelle..."  Expliquez ces deux vers en vous fondant sur votre réponse à la question 2.

 

La dimension argumentative du poème :

 

Le poème est censé accompagner l'offrande d'un bouquet que le poète vient de cueillir à la nuit tombante (cette vesprée, du latin vespera = soir). Mais en réalité, le "bouquet" est le poème lui-même.

L'argumentation est fondée sur une analogie entre la femme aimée et les fleurs. Le poète l'invite à répondre à son amour avant qu'il ne soit trop tard : "Pour c'aimer moi cependant qu'êtes belle."

Les tercets explicitent l'enseignement contenu dans les deux quatrains : la fuite du temps : "Le temps s'en va, Ma Dame, le temps s'en va..." et l'horizon de la mort : "Las ! le temps, non, mais nous nous en allons/Et tôt serons étendus sous la dalle."

Le poète cherche à convaincre en s'adressant à la raison, mais aussi, dans le premier tercet,  à persuader en s'adressant aux sentiments, aux émotions de la destinataire du poème.

Remarquez le jeu des pronoms personnels : passage du "vous" au "nous".

Expliquez et commentez le premier tercet : "Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame : Le temps, non, mais nous nous en allons/Et tôt serons étendu sous la lame."

- Remarquez l'anaphore du mot temps, répété trois fois qui mime un mouvement de fuite.

- "ma Dame" : avec cette invitation à aimer, à profiter de l'instant qui passe et cette horreur de la mort qui apparaît dans le premier tercet, nous sommes loin de l'amour courtois qui considère l'accomplissement du désir comme une faute spirituelle et préconise l'ascèse, ou, comme dans Tristan et Iseut, d'un désir d'accomplissement de l'amour dans la mort. (cf. Denis de Rougemont, L'amour et l'occident).

- La stase (brusque arrêt du mouvement) : Le temps, non, mais... avec la double négation (non + l'adversatif mais) traduit du latin "sed contra", expression tirée de la rhétorique latine. Passage du général (ce qui concerne tout le monde ne concerne personne) au particulier : le temps/la mort... ma (notre) mort, appréhendée à travers une image concrète saisissante et non un concept abstrait : "Et tôt serons étendus sous la lame."

- L'insistance sur le pronom personnel "nous" qui apparaît pour la première fois dans le poème, succédant (et remplaçant) le pronom "vous" : le temps ne s'en prend pas seulement à la femme aimée, mais aussi au poète lui-même.

- Le poème se recentre donc sur le "moi" du poète. ("vous", "je" (Las !), "nous")

- L'interjection "Las!" (soupir), expression sincère d'une émotion douloureuse, d'une angoisse. Ici, c'est le corps qui parle et pas seulement la tête.

- Le thème de la mort : "Et tôt serons étendus sous la lame."

- L'adverbe "tôt" avec l'emploi du futur "serons".

Ces trois vers contrastent avec la rhétorique un peu artificielle du reste du poème.

 

Le thème de la fuite du temps :

 

A l'instar de la comparaison de la femme à une fleur, Il s'agit d'un autre lieu commun de la poésie lyrique que Ronsard parvient cependant à rendre poignant : "Le temps s'en va, le temps s'en va ma Dame/ Las ! le temps, non, mais nous nous en allons..." Ronsard reprend ce thème aux Epicuriens et au poète latin Horace : "Carpe Diem !" (Cueille le jour !")

Observez le champ lexical du temps dans le poème : "vespre", "demain", "peu de temps", "tout soudain", le temps (trois fois), "tôt", "cependant".

Observez également les temps verbaux :

- présent d'énonciation: "je vous envoie", "le temps, non, mais nous nous en allons", "nous parlons",

- présent de vérité générale : "le temps s'en va"

- passé proche : "vient de trier"

- conditionnel passé  : "qui ne les eût cueillies", "elles fussent"

- futur : "cherront", "périront", "serons étendus", quand serons morts", "n'en sera plus nouvelle"

- impératif présent : "Pour c'aimez-moi"

 

Remarquez et commentez le passage, dans la même phrase,  du présent de vérité général ("Le temps s'en va") au présent d'énonciation ("nous nous en allons").

 

Conclusion :

 

Reprenez les conclusions partielles auxquelles vous avez abouti (bilan) et mettez en évidence un point important. Dans l'hypothèse où le bouquet est le poème lui-même, celui que nous lisons et qui explicite la leçon des fleurs, Ronsard  offre à la femme aimée non des fleurs éphémères et périssables, comme sa beauté, mais un oeuvre destinée à passer, comme on dit, à la postérité et donc potentiellement immortelle.

Cependant, ce n'est pas l'immortalité de l'oeuvre qui est mise en avant (Et des amours desquelles nous parlons,/Quand serons morts n'en sera plus nouvelle..."), mais bien le bonheur éphémère dont Ronsard invite la femme aimée à profiter, avec lui, dans le présent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0