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Stefan Zweig, Trois maîtres, Balzac, Dickens, Dostoïevski (Drei Meister), publié par Insel Verlag, Leipzig, 1920, traduit de l'allemand par Henri  Bloch et Alzir Hella, première édition en France chez Grasset, Paris, 1949, Le Livre de Poche.

 

"Du Joueur d'échecs à Combat avec le démon, l'oeuvre entière de Stefan Zweig montre sa fascination pour les grandes aventures de l'esprit humain. C'est de la création romanesque que nous parle ici le célèbre écrivain autrichien, à travers trois "géants" du XIXème siècle, qui ont su forger un univers autonome, à l'image de leur puissante personnalité, avec ses types humains, ses lois morales, sa métaphysique.

Chez Balzac, l'élan créateur exprime une volonté de puissance par rapport à la société ; chez Dostoïevski, l'affirmation d'un destin tendu entre extase et anéantissement ; chez Dickens, l'accord entre un génie individuel et les traditions d'une époque, chacun incarnant ainsi un "type" d'artiste exemplaire.

Pénétration psychologique, admiration passionnée, intime complicité d'un romancier avec ses modèles, font de Trois maîtres un chef-d'oeuvre critique inégalé."

"Bien qu'ils aient été écrits dans une période qui s'étend sur dix ans, ce n'est pas un hasard qui réunit en un seul volume ces trois essais, consacrés à balzac, Dickens et Dostoïevski. Un projet unitaire vise à montrer les trois grands et, à mon sens, les seuls romanciers du XIXème siècle comme des "types" qui, précisément à cause des contrastes entre leurs personnages, se complètent et, peut-être, élèvent le concept de romancier, de créateur épique d'un monde au niveau d'une forme distincte.

Si je déclare ici que Balzac, Dickens et Dostoïevski sont les seuls grands romanciers du XIXème siècle, en les mettant ainsi en avant, je méconnais la grandeur de certaines oeuvres de Goethe, de Gottfried Keller, de Stendhal, de Flaubert, de Tolstoï, de Victor Hugo et de quelques autres, dont tel ou tel roman, bien souvent, surpasse de beaucoup une oeuvre isolée de Balzac ou de Dickens. Aussi est-il indispensable, me semble-t-il, que j'établisse de manière explicite en quoi consiste la différence, pour moi profonde et inébranlable, entre l'auteur d'un roman et le romancier.

Le romancier, au sens le plus noble, le plus élevé du terme, ne peut être que le génie encyclopédique, l'artiste universel qui - et ici interviennent l'ampleur de son oeuvre et l'abondance de ses personnages - bâtit tout un cosmos et installe, à côté du monde terrestre, son propre univers, avec ses types humains spécifiques, ses lois de gravitation, son firmament. Qui imprègne de son être chaque personnage, chaque événement, au point qu'ils ne deviennent pas seulement typiques pour lui, mais qu'ils ont pour nous aussi, une telle puissance d'évocation que nous sommes souvent tentés de qualifier en fonction d'eux des événements et des gens - à propos de personnes réelles nous dirons : une figure balzacienne, un personnage à la Dickens, une nature dostoïevskienne. Chacun de ces artistes façonne une "loi de la vie", une conception de la vie à travers la multitude de ses personnages, dans une perspective si unitaire qu'il est en fait à l'origine d'une nouvelle forme du monde. Montrer cette loi secrète, cette genèse des personnages dans son unité cachée, c'est ce que j'ai tenté de faire dans mon livre, qui pourrait porter comme sous-titre : Psychologie du romancier.

Chacun de ces trois écrivains a sa propre sphère. L'univers de Balzac, c'est la société ; celui de Dickens, la famille ; celui de Dostoïevski, le Un et le Tout. Des comparaisons entre ces sphères font apparaître leurs différences, mais jamais il n'est question ici de transformer ces différences en jugements de valeur ou de souligner, chez un artiste, les éléments nationaux, pour les vanter ou les rejeter. Chaque grand créateur est une unité qui inclut ses limites et son poids particulier, évalué selon son étalon propre : il n'y a qu'un poids spécifique à l'intérieur d'une oeuvre, aucun poids absolu sur la balance de la justice.

Les trois essais supposent la connaissance des oeuvres : ils ne se veulent pas une introduction, mais prétendent sublimer, condenser, concentrer. Puisqu'ils procèdent par raccourcis, ils ne peuvent porter à la connaissance que ce qui a été personnellement ressenti comme essentiel ; je regrette particulièrement cette limitation dans le cas de Dostoïevski qui, de par son immensité, ne saurait, pas plus que Goethe, se laisser enfermer dans une formule, si longue fût elle." (...)

(Stefan Zweig, Salsbourg, 1919)

 

Stefan Zweig, né le à Vienne, en Autriche-Hongrie, et mort le , à Petrópolis au Brésil, est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien.

Ami de Sigmund Freud, d'Arthur Schnitzler, de Romain Rolland, de Richard Strauss et d'Émile Verhaeren, Stefan Zweig fit partie de la fine fleur de l'intelligentsia juive viennoise, avant de quitter son pays natal en 1934 en raison de la montée du nazisme. Réfugié à Londres, il y poursuit une œuvre de biographe (Joseph Fouché, Marie Antoinette, Marie Stuart) et surtout d'auteur de romans et nouvelles qui ont conservé leur attrait près d'un siècle plus tard (Amok, La Pitié dangereuse, La Confusion des sentiments). Dans son livre testament Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, Zweig se fait chroniqueur de l'« Âge d'or » de l'Europe et analyse avec lucidité ce qu'il considère être l'échec d'une civilisation.

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