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La Princesse de Clèves est un roman publié anonymement par Marie-Madeleine de La Fayette en 1678.

Le roman prend pour cadre la vie à la cour des Valois « dans les dernières années du règne de Henri Second ». Il peut donc être défini comme un roman historique, même s'il inaugure, par bien des aspects (souci de vraisemblance, construction rigoureuse, introspection des personnages) la tradition du roman d'analyse dont se réclamera une partie de la modernité.

La Princesse de Clèves témoigne également du rôle important joué par les femmes en littérature et dans la vie culturelle du XVIIe siècle marquée par le courant de la préciosité. Madame de La Fayette avait fréquenté avant son mariage le salon de la marquise de Rambouillet et, comme son amie Madame de Sévigné, faisait partie du cercle littéraire de Madeleine de Scudéry, dont elle admirait les œuvres.

Roman fondateur, La Princesse de Clèves est évoqué comme l’un des modèles littéraires qui ont inspiré Balzac, Raymond Radiguet ou même Jean Cocteau. (source : encyclopédie en ligne wikipedia).

"La Princesse de Clèves met en scène, à la cour du roi Henri II, un trio tragique : le duc de Nemours est épris de la princesse de Clèves, qui l'aime en retour, mais est adorée de son époux... Par refus de s'abandonner à une passion coupable, la princesse commet l'irréparable: elle avoue tout au prince..."

Extrait de la 1ère partie du roman  :

"Il parut alors une Beauté à la Cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de Madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la Cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille, mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté, elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne jamais parler de galanterie devant de jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée, elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour, elle lui montrait ce qu'il y a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidèlité, les malheurs domestiques où plongent les engagements, et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance, mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.

Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France, et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille. La voyant dans sa seixième année, elle voulut la mener à la Cour. Lorsqu'elle arriva, le vidâme alla au-devant d'elle ; il fut surpris de la grande beauté de Mademoiselle de Chartres, et il fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux bonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes."

 

(La Princesse de Clèves, 1ère partie)

Description de cette image, également commentée ci-après

Portrait de Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette (ou Lafayette), née le 18 mars 1634 à Paris et morte le 25 mai 1693

Introduction du commentaire :
Ce passage est extrait de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, roman publié anonymement en 1678. Le roman prend pour cadre la vie à la Cour de Valois "dans les dernières années du règne d'Henri second". Il peut donc être défini à la fois comme un roman historique et comme un roman d'analyse psychologique.

Le passage se situe dans la première partie du roman, après la présentation du cadre historique. Il évoque la présentation de Mademoiselle de Chartres, la future Princesse de Clèves, l'héroïne éponyme du roman, à la Cour de France. La narratrice donne au lecteur les "clés" pour comprendre la suite de l'intrigue en brossant le portrait de Mademoiselle de Chartres et en donnant des informations au lecteur sur son rang social, son éducation et sa situation présente.

En quoi ce portrait préfigure-t-il la suite du roman ? Nous étudierons la manière dont le portrait est organisé, puis nous analyserons plus particulièrement le passage concernant l'éducation de Mademoiselle de Chartres et nous montrerons enfin que ce passage est une "mise en abyme" du roman.

I/ L'organisation du portrait

Le texte commence par une tournure impersonnelle ("Il parut alors une Beauté à la Cour"). On remarque que le mot Beauté est écrit avec une majuscule : "une Beauté", faisant de Mademoiselle de Chartres une sorte d'incarnation, d'allégorie de la beauté.

Ce n'est pas Mademoiselle de Chartres qui apparaît, mais "une Beauté", une Idée, une essence, une incarnation, un archétype. L'arrivée de Mademoiselle de Chartres à la Cour est une "apparition" surnaturelle. Elle fait sensation, elle brille comme un bijou qui a enfin trouvé un écrin digne d'elle.

Le mot "beauté" est répété quatre fois. Le champ sémantique : Une Beauté / la beauté - belle/beauté - renforçant le champ lexical de la beauté : " attira", "yeux", "parfaite", "admiration", "aimable", "agréable", "éclat", "aimer", "jeunesse", "surpris", "éclat", "réguliers", "grâce", "charmes". Le portrait est très vague. La narratrice se contente de donner une impression de beauté et de perfection pour laisser le champ libre à l'imagination du lecteur.

Mademoiselle de Chartres est un objet d'admiration unanime. Madame de La Fayette souscrirait sans doute à la définition d'Emmanuel Kant au siècle suivant : "Le Beau est ce qui plaît universellement sans concept." La jeune fille est belle parce que tout la monde la trouve belle, bien que personne (y compris la narratrice) ne puisse vraiment expliquer pourquoi, sinon de façon vague : "beauté parfaite", "un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle", "traits réguliers", "cheveux blonds", la blancheur de son teint", "visage plein de grâce et de charme".

Mademoiselle de Chartres n'est pas une abstraction, elle correspond "parfaitement" aux canons de l'époque : elle est blonde et pâle. Mais Madame de la Fayette n'entre pas dans le débat sur l'objectivité des valeurs esthétiques. Elle est belle parce que les gens de la Cour la trouvent belle et elle échappe au relativisme des valeurs parce qu'elle correspond à un "archétype", une Idée platonicienne que tous reconnaissent - du moins les gens "éclairés" - quand il "paraît" dans le monde sensible à travers un beau corps et un beau visage (cf. Le Banquet de Platon).

La narratrice évoque ensuite le rang social du personnage : "de la même famille que le vidame de Chartres", "une des plus grandes héritières de France", puis son éducation et consacre un long paragraphe à l'éducation de la future Princesse de Clèves.

Elle n'oublie pas d'expliquer les raisons de "l'apparition" de Mademoiselle de Chartres à la Cour, donnant ainsi au lecteur toutes les informations nécessaires, comme c'est la règle dans un incipit traditionnel et conformément aux normes classiques de la représentation "claire et distincte".

La dernière partie du texte évoque la rencontre entre Mademoiselle de Chartres et le vidame de Chartres, à travers le regard admiratif de ce dernier. Il est surpris, au sens fort du XVIIème siècle, c'est-à-dire vivement frappé par sa beauté, par son éclat, par la régularité de ses traits et par la grâce de son visage et de sa parure (ses vêtements, ses bijoux), en deux mots, par son apparence, puisqu'il n'échange aucune parole avec elle (Mademoiselle de Chartres pourrait aussi bien être muette).

Le lecteur apprend donc dans cet incipit que Mademoiselle de Chartres est âgée d'à peine seize ans, qu'elle est particulièrement belle, qu'elle correspond "parfaitement" aux critères de son milieu et de son époque, qu'elle appartient à la haute noblesse de France, qu'elle est bien dotée, qu'elle a reçu une éducation très soignée et enfin que sa mère l'a présentée à la Cour dans l'intention de la marier.

Le lecteur a donc des informations sur l'aspect physique de Mademoiselle de Chartres, sur son rang social, sur son éducation et sur sa situation, mais il ne sait rien de son caractère, de ses désirs et de ses pensées.

II/ L'éducation de Mademoiselle de Chartres :

La narratrice insiste particulièrement sur l'éducation de Mademoiselle de Chartres, une éducation directement donnée par sa mère, ce qui est rare à cette époque. Elle s'attache à cultiver sa beauté, son apparence, mais aussi, de façon quelque peu contradictoire, à la mettre en garde contre les passions que sa beauté pourrait susciter. La voix de la narratrice se fait entendre pour donner sa propre opinion sur l'éducation des jeunes filles, sous la forme d'une maxime, à la manière de La Rochefoucauld qui fut son ami et qui mit probablement la main au roman : "La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner." Elle ajoute que Madame de Chartres n'est pas de ces mères-là ("Madame de Chartres avait une opinion opposée"), mais son but n'est pas pour autant d'inciter sa fille à se livrer à la "galanterie".

On est donc en présence d'un paradoxe : comment peut-on à la fois "montrer ce que l'amour a d'agréable" et "dissuader de se livrer à la galanterie" ? L'amour est d'autant plus "dangereux" qu'il est "agréable". Il ne serait pas dangereux s'il n'était pas agréable, puisqu'il relève de la "tentation" : "elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux."

La narratrice explique que Madame de Chartres fait "souvent" (noter l'adverbe de fréquence) des peintures de l'amour. Ces "peintures" reposent sur des procédés rhétoriques qui s'apparentent à la technique du "clair-obscur" : adjectifs qualificatifs antithétiques : agréable/dangereux, mais où dominent finalement les ombres : "le peu de sincérité des hommes", "tromperies", "infidélité", "malheurs domestiques".

L'éducation morale donnée par Madame de Chartres repose essentiellement sur une rhétorique argumentative répétitive ("souvent") dont la finalité est de l'orienter vers "la vie d'une honnête femme" : "et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance, mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimé."

On peut s'interroger sur l'origine de la conception de l'amour enseignée par Madame de Chartres à sa fille, si elle provient de l'éducation donnée par sa propre mère ou bien d'une expérience personnelle.

Madame de Clèves oppose deux conceptions de l'amour et deux manières de vivre : d'un côté, la passion amoureuse, forcément malheureuse et de l'autre l'amour conjugal, source de "tranquillité" et de "bonheur".

III/ Une "mise en abyme du roman" :

Le passage annonce la suite du roman et sa fin : pourquoi la princesse de Clèves et le duc de Nemours s'éprennent-ils l'un de l'autre, pourquoi la princesse de Clèves ne cède-t-elle pas à la passion et pourquoi, finalement, même après le décès de son mari, préfère-t-elle se réfugier dans un couvent que de se remarier avec le duc.

La naissance de la passion est liée au privilège extrême accordé à la beauté physique et à l'apparence à la Cour de France. C'est le roi lui-même, lors du bal à la Cour qui les invite à danser ensemble, ratifiant ainsi le jugement de la Cour sur le fait qu'ils sont particulièrement bien "assortis".

Dès le début, La narratrice insiste sur l'importance du regard : "Il parut alors une beauté à la Cour, qui attira les yeux de tout le monde". La narratrice laisse entendre que la future princesse de Clèves est une personne de toute beauté qui exerce une fascination sur les autres et notamment sur les hommes et dont on peut s'éprendre "au premier regard" ("love at first sight" disent les anglo-saxons).

Son visage "parfait", diamant rarissime, est rehaussé par les joyaux dont sa robe est constellée. Elle réfléchit la lumière. "Ses traits réguliers, et son visage et sa personne (...) pleins de grâce et de charme (la polysyndète produit un effet d'insistance et de solennité) brille de tous ses feux et attise le désir "métaphysique" par "un éclat qu'on n'a jamais vu qu'à elle".

Note : La polysyndète (substantif féminin), du grec poly "plusieurs") et syn ("ensemble") et dète ("lié") est une figure de style reposant sur un mode de liaison consistant à mettre une conjonction de coordination au début de chacun des membres de la (ou des) phrase(s), le plus souvent alors qu'elle n'y est pas nécessaire. Il s'agit d'une figure de style qui permet de ralentir le rythme de la prosodie, ou de lui donner un air solennel. Elle est l'inverse de l'asyndète (absence de liens de coordination). On trouve assez fréquemment ce procédé dans la tragédie classique : "Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune" (Racine, Iphigénie, I,1)

Le refus de la princesse de céder à la passion s'explique toutefois par l'éducation qu'elle a reçue : par la "peinture" des attraits de l'amour et de ses dangers, par les constantes mises en garde de sa mère contre les hommes, et par l'invitation à éviter la "galanterie" et à exercer sur elle-même une "extrême défiance", pour conserver sa tranquillité et sa vertu.

Le refus de se remarier avec le duc de Nemours après la mort de son époux, alors que plus rien ne s'y oppose s'explique par un motif peut-être plus important que conservation de sa vertu : la "tranquillité" ("et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme").

La passion amoureuse est l'ennemie mortelle de la "tranquillité", comme elle est l'ennemie mortelle du mariage. La princesse sait bien - et elle le lui dira - qu'avec Monsieur de Nemours, elle ne parviendra jamais à cette synthèse du mariage et de l'amour réciproque que lui dépeint sa mère comme un idéal : "le bonheur d'une femme est d'aimer son mari et d'en être aimée". Elle sait bien que la passion est liée à l'interdit et à la "distance" et qu'une fois marié, le duc de Nemours se détachera d'elle et la rendra malheureuse.

Conclusion :

La narratrice donne, dès le début du roman, toutes les informations nécessaires à la compréhension de la suite, conformément aux normes d'un incipit traditionnel et aux règles classiques. Après avoir présenté le cadre historique de l'action : la Cour de Valois à la fin du règne d'Henri II, elle évoque "l'apparition" de Mademoiselle de Chartres, la future Princesse de Clèves, héroïne éponyme du roman. Elle fait le portrait de Mademoiselle de Chartres, soulignant sa beauté, mais aussi son rang social et insiste particulièrement sur son éducation, une éducation donnée par sa mère qui l'a constamment mise en garde contre les dangers de la passion.

Ce passage contient en germe la suite et la fin du roman : la passion pour le duc de Nemours, le double aveu : à son époux (qu'elle aime M. de Nemours) et à son "amant" (qu'elle l'aime, mais qu'elle ne l'épousera pas) et sa décision finale de s'éloigner du "monde".

Prototype du roman moderne, La Princesse de Clèves reprend le thème éternel de la passion amoureuse qui, comme l'a montré Denis de Rougemont dans L'Amour et l'Occident, parcourt tel un fil rouge la culture occidentale, depuis la légende de Tristan et Iseut, en passant par les romans de chevalerie et les chants des troubadours. Le conflit entre passion et raison est résolu par "l'endiguement" de la passion, au bénéfice de la "tranquillité". Le roman est l'accord entre une éthique et une esthétique : la passion se soumet à la raison et la créativité à des règles.


 

 

 

 

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