Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

 

La Vie de Marianne ou les aventures de Madame la comtesse de *** est un roman inachevé de Marivaux. Il se compose de onze parties écrites par Marivaux à partir de 1728, et dont la publication s’échelonne de 1731 jusqu’en 1742. Une suite et fin apocryphe en 1745, une continuation inachevée composée par Marie-Jeanne Riccoboni a partiellement paru.

 

 

Pierre Carlet de Marivaux, parfois appelé Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux mais plus communément Marivaux, né le 4 février 1688 et baptisé le 8 février 1688 à Paris où il est mort le , est un écrivain français.

Homme solitaire et discret à la personnalité susceptible, longtemps mal compris, il fut un journaliste, un romancier, mais surtout un auteur dramatique fécond qui, amoureux du théâtre et de la vérité, observait en spectateur lucide le monde en pleine évolution et écrivit pour les Comédiens italiens, entre 1722 et 1740, des comédies sur mesure et d’un ton nouveau, dans le langage « de la conversation ». Il est, après Molière, Racine, Pierre Corneille et Musset le cinquième auteur le plus joué par la Comédie française (source : encyclopédie en ligne wikipédia).

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/42/ViedeMarianne1.jpg/250px-ViedeMarianne1.jpg

 

"Vers le milieu du XVIIe siècle, les passagers d'un carrosse qui fait route vers Bordeaux sont attaqués et tués par des voleurs, mais une petite fille de deux ou trois ans est épargnée et bientôt recueillie par le curé d'un village voisin et sa sœur qui la prénomment Marianne. Une douzaine d'années plus tard, elle accompagne à Paris sa mère adoptive qui meurt brutalement. Elle est alors recueillie par un homme de considération, M. de Climal, qui la loge chez une lingère, mais lui fait rapidement la cour, une cour à laquelle Marianne résiste d'autant plus qu'elle tombe bientôt amoureuse d'un beau jeune homme, Valville, qui n'est autre que le neveu de Climal.

La Vie de Marianne, que Marivaux fait paraître de 1731 à 1741, commence comme un roman d'aventures, mais c'est sa propre vie que raconte la narratrice, une comtesse qui ne connaît ses origines que depuis quinze ans, et s'est décidée à écrire ses Mémoires sous la forme de lettres qu'elle rédige pour une amie..."

 

Extrait de l'incipit du roman :

 

"Avant que de donner cette histoire au public, il faut lui apprendre comment je l’ai trouvée.


Il y a six mois que j’achetai une maison de campagne à quelques lieues de Rennes, qui, depuis trente ans, a passé successivement entre les mains de cinq ou six personnes. J’ai voulu faire changer quelque chose à la disposition du premier appartement, et, dans une armoire pratiquée dans l’enfoncement d’un mur, on y a trouvé un manuscrit en plusieurs cahiers contenant l’histoire qu’on va lire, et le tout d’une écriture de femme. On me l’apporta ; je le lus avec deux de mes amis qui étaient chez moi, et qui, depuis ce jour-là, n’ont cessé de me dire qu’il fallait le faire imprimer. Je le veux bien, d’autant plus que cette histoire n’intéresse personne. Nous voyons par la date, que nous avons trouvée à la fin du manuscrit, qu’il y a quarante ans qu’il est écrit ; nous en avons changé le nom de deux personnes dont il y est parlé, et qui sont mortes. Ce qui y est dit d’elles est pourtant très indifférent ; mais n’importe : il est toujours mieux de supprimer leurs noms.


Voilà tout ce que j’avais à dire ; ce petit préambule m’a paru nécessaire, et je l’ai fait du mieux que j’ai pu, car je ne suis point auteur, et jamais on n’imprimera de moi que cette vingtaine de lignes-ci.


 Passons maintenant à l’histoire. C’est une femme qui raconte sa vie ; nous ne savons qui elle était. C’est la Vie de Marianne ; c’est ainsi qu’elle se nomme elle-même au commencement de son histoire ; elle prend ensuite le titre de comtesse ; elle parle à une de ses amies dont le nom est en blanc, et puis c’est tout.

Quand je vous ai fait le récit de quelques accidents de ma vie, je ne m’attendais pas, ma chère amie, que vous me prieriez de vous la donner tout entière, et d’en faire un livre à imprimer. Il est vrai que l’histoire en est particulière, mais je la gâterai, si je l’écris ; car où voulez-vous que je prenne un style ?

 

II est vrai que dans le monde on m’a trouvé de l’esprit ; mais, ma chère, je crois que cet esprit-là n’est bon qu’à être dit, et qu’il ne vaudra rien à être lu.


Nous autres jolies femmes, car j’ai été de ce nombre, personne n’a plus d’esprit que nous quand nous en avons un peu : les hommes ne savent plus alors la valeur de ce que nous disons ; en nous écoutant parler, ils nous regardent, et ce que nous disons profite de ce qu’ils voient.


J’ai vu une jolie femme dont la conversation passait pour un enchantement, personne au monde ne s’exprimait comme elle ; c’était la vivacité, c’était la finesse même qui parlait : les connaisseurs n’y pouvaient tenir de plaisir. La petite vérole lui vint, elle en resta extrêmement marquée : quand la pauvre femme reparut, ce n’était plus qu’une babillarde incommode. Voyez combien auparavant elle avait emprunté d’esprit de son visage ! Il se pourrait bien faire que le mien m’en eût prêté aussi dans le temps qu’on m’en trouvait beaucoup. Je me souviens de mes yeux de ce temps-là, et je crois qu’ils avaient plus d’esprit que moi.


 Combien de fois me suis-je surprise à dire des choses qui auraient eu bien de la peine à passer toutes seules ! Sans le jeu d’une physionomie friponne qui les accompagnait, on ne m’aurait pas applaudie comme on faisait, et si une petite vérole était venue réduire cela à ce que cela valait, franchement, je pense que j’y aurais perdu beaucoup."

 

Introduction :

 

Ce texte est extrait de La Vie de Marianne ou La Vie de Madame la comtesse de***, roman inachevé que Marivaux, écrivain français du siècle des Lumières,  fit paraître de 1731 à 1741.

La narratrice, une comtesse qui ne connaît ses origines que depuis quinze ans, s'est décidée à écrire ses Mémoires sous la forme de lettres rédigées pour une amie. Le passage se situe au début du roman.

Deux points de vue narratifs se succèdent, celui d'un narrateur anonyme qui prétend avoir découvert un manuscrit oublié dans une armoire et celui de Madame la comtesse de *** (Marianne), l'auteure du manuscrit.

Pourquoi et comment l'auteur renouvelle-t-il la technique de l'introduction ? Nous étudierons, dans une première partie la technique narrative du passage à travers les points de vus successifs, puis les procédés à travers lesquels l'auteur essaye de donner l'illusion de la réalité.

 

I/ Une technique narrative originale :

 

Le texte est écrit à la première personne du singulier : "je". Ce "je" correspond à deux narrateurs successifs différents. Dans la première partie du texte, du début jusqu'à : "et puis c'est tout", le narrateur est un homme qui prétend avoir découvert un manuscrit dans une "armoire pratiquée dans l'enfoncement d'un mur". Le second "je", dans la deuxième partie du texte, correspond à l'auteure du manuscrit en question, Marianne, comtesse de***.

Le lecteur sait bien que l'auteur du roman n'est autre que Marivaux, dont le nom figure en toutes lettres sur la première de couverture, sous le titre. Mais au XVIIIème siècle, le roman est devenu un genre décrié, réservé aux femmes et il n'est guère valorisant pour un homme d'écrire des romans. Marivaux va donc faire semblant de ne pas être l'auteur de La Vie de Marianne, en confiant à Marianne, comtesse de*** l'héroïne éponyme du roman, le soin de raconter sa propre histoire, tout en faisant croire que le roman provient d'un manuscrit trouvé par hasard.

L'adoption de cette technique narrative originale crée l'illusion de la réalité et permet au lecteur de mieux "plonger" dans l'histoire en s'identifiant au personnage, même s'il n'est pas dupe du procédé qui relève du "pacte de lecture".

Mais il y a un hiatus entre le pacte instauré par la première de couverture : "ce que vous allez lire est un roman de Marivaux" et la présentation de l'autobiographie de Marianne par un homme qui prétend ne pas être un écrivain : "Ce petit préambule m'a paru nécessaire, et je l'ai fait du mieux que j'ai pu, car je ne suis point auteur, et jamais on n'imprimera de moi que cette vingtaine de lignes-ci."

 

Note sur l'expression "pacte de lecture" :

Il s'agit d'une sorte de programme de départ : tout texte propose à son lecteur d'accepter un certain nombre de conventions et de contraintes. Préalablement au pacte de lecture, l'attente du lecteur est créée et orientée par un certain nombre d'éléments: le fait qu'il a choisi de lire un roman, le nom de l'auteur, le titre, la présentation du livre.

 

II/ L'illusion du réel :

 

Cette prise de distance entre l'auteur et les narrateurs (un narrateur et une narratrice) crée un effet de réel en donnant l'illusion au lecteur que le livre qu'il tient entre les mains n'est pas une oeuvre de fiction sortie de l'imagination d'un  auteur célèbre.

L'auteur multiplie les notations réalistes, de manière à authentifier les dires du premier narrateur et à faire croire à son "existence", non pas en tant que "personnage de papier", mais en tant que personnage réel : circonstances de la découverte du manuscrit, support : "plusieurs cahiers", graphologie ("d'une écriture de femme"), explication de la transformation du manuscrit en texte imprimé : "On me l'apporta ; je le lus avec deux de mes amis qui étaient chez moi, et qui, depuis ce jour-là, n'ont cessé de me dire qu'il fallait le faire imprimer", mention d'une date, précautions prises par le narrateur pour "supprimer les noms" de personnes mentionnées dans le manuscrit, ce qui leur confère le statut de personnes réelles dont il faut ménager la réputation et enfin multiplication des "témoins" - le narrateur n'est pas le seul à avoir vu et à avoir eu le manuscrit entre les mains ("Testis unus, testis nullus"), il y aussi les ouvriers qui l'ont découvert, ses amis qui l'ont lu, l'ont trouvé intéressant et qui ont incité le narrateur à le publier.

Enfin, l'auteur prend soin de se démarquer du narrateur qui prétend "ne pas être un auteur".

Dans l'histoire proprement dite, l'illusion de réel est également crée par la technique narrative consistant à confier à l'héroïne éponyme - Marianne - la narration de sa propre histoire sous forme de lettres écrites à une amie.

Là encore, l'auteur prend soin de se démarquer de la narratrice : c'est une femme, "elle n'a point de style", ce n'est pas elle qui a fait imprimer le livre. Une amie lui a proposé de le faire, mais, pour une raison que l'on ignore, elle n'a pas réussi.

La narratrice insiste particulièrement (et avec une certaine coquetterie) sur son manque d'esprit en montrant que c'est la beauté qui en confère et donne l'exemple d'une femme qui passait pour spirituelle et que la petite vérole a transformée en "babillarde incommode".

Mais en critiquant la superficalité de l'art de la conversation, elle témoigne d'une profondeur désabusée mêlée à beaucoup de finesse d'esprit.

Le lecteur est donc tout disposé à adhérer à un nouveau pacte de lecture, différent de celui qu'annonce la couverture du livre. Non pas : "voici un roman (une oeuvre de fiction) de Marivaux", mais : "voici l'histoire (vraie) d'une femme, racontée par elle-même qui mêlera l'aventure romanesque et la réflexion.

 

Conclusion :

 

L'auteur de la Vie de Marianne a recours à une technique narrative originale consistant à déléguer la narration à un inconnu qui présente le récit, puis à l'auteure du manuscrit, Marianne, comtesse de***. Cette technique permet au lecteur de mieux plonger dans l'histoire. Mais il y a un hiatus destiné à intriguer le lecteur et à exercer sa sagacité entre le "pacte de lecture" qui annonce un roman de Marivaux et le préambule, ainsi que le texte lui-même, l'autobiographie de Mariane, dont Marivaux fait semblant, dans les deux cas, de ne pas être l'auteur.

Cette technique laisse croire que le manuscrit existe vraiment et qu'une certaine Marianne, comtesse de*** en est réellement l'auteure.

Ce jeu littéraire témoigne d'un parti pris : ne pas réduire l'incipit à un rôle purement informatif et en faire une création originale à part entière. On retrouve le même souci chez d'autres auteurs contemporains de Marivaux, notamment chez Denis Diderot dans Jacques le Fataliste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :