Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

F.R. Tallis, Les portes de l'interdit (The Forbidden), traduit de l'anglais par Eric Moreau, 10/18, collection "Les grands détectives".

 

"La dernière ruse du diable est de faire croire qu'il n'existe pas." (Charles Baudelaire)

 

"De retour à Paris après un séjour scientifique dans les Caraïbes, Paul Clément, médecin psychiatre à la Salpêtrière, poursuit le travail entrepris par son mentor sur le système nerveux et la réanimation. Mais bientôt, les souvenirs de son initiation aux pratiques vaudoues refont surface. De sombres créatures aux visages de gargouille hantent ses nuits... et lui confèrent un étrange pouvoir."

 

"Un conte d'horreur à vous faire sortir les yeux de la tête." (The Financial Times)

 

"Influences, personnages historiques et sources :

 

"Au départ, Les Portes de l'interdit devait être un hommage à Là-bas de Joris-Karl Huysmans, un de mes romans fétiches depuis toujours. A mesure que je l'écrivais, d'autres oeuvres littéraires françaises ont toutefois exercé une influence sur moi, en particulier Justine, du marquis de Sade, et Bel-Ami, de Guy de Maupassant. Saint-Sébastien est le fruit de mon imagination, mais a une dette inestimable envers une autre île de fiction, Saint-Jacques, que décrit Patrick Leigh Fermor dans The Violins of Saint-Jacques. Adolescent, je dévorais les histoires de magie noire de Dennis Wheatley. Les lecteurs qui connaissent bien son travail - sa lecture est devenu un plaisir coupable pour les dames et les messieurs d'un certain âge - discerneront peut-être de temps à autre des échos de sa plume (même si je ne suis pas allé jusqu'à citer le vin Tokaji Impérial et les cigares Hoyo de Monterrey). Wheatley était lui-même grand admirateur de J.K. Huysmans. Là-bas comptait d'ailleurs parmi les volumes inclus dans une série publiée sous le titre de "Bibliothèque de l'occulte" de Dennis Wheatley, entre 1974 et 1977."

 

Jean Martin Charcot (1825-1893). Elève de Guillaume Duchenne, on le considère aujourd'hui comme le père de la neurologie moderne. Chef de service à la Salpêtrière, on l'a surnommé le "Napoléon de la névrose". Sa réputation s'est répandue dans le monde entier, et ses soirées attiraient de nombreuses figures de l'élite scientifique, politique et artistique de la fin du XIXème siècle. Bon nombre des descriptions qui sont faites du Pr Charcot et de la Salpêtrière dans Les Portes de l'Interdit se fondent sur des documents que l'on trouve dans l'ouvrage Charcot : Un grand médecin dans son siècle, de Goetz, Bonduelle et Gelfand.

 

Franck Tallis est un docteur en psychologie renommé, spécialiste des troubles obsessionnels. Il a d'abord publié des essais de psychologie grand public, puis des romans (Killing Time et Sensing Others) pour lesquels il a reçu en 1999 le Writer's Award de l'Académie des arts de Grande-Bretagne et, un an plus trad, le New London Writer's Award. Sa série viennoise, "Les Carnets de Max Liebermann", débute avec La Justice de l'inconscient, salué dès sa parution par une critique et un public unanimes. Avec Les Portes de l'interdit, et sous la signature de F.R. Tallis, il démarre un nouveau cycle fantastique.

 

 

Mon avis :

 

Les fans de Franck Tallis seront sans doute un peu déroutés, d'abord par le changement de signature : F.R. Tallis au lieu de Franck Tallis, pour ne pas laisser croire, dixit l'auteur, qu'il s'agit d'une nouvelle aventure psychanalytico-policière de Max Liebermann, et ensuite par le cadre du récit : Paris et la province française (avec une escale sur une île imaginaire des Caraïbes) et non Vienne ou Budapest, du temps de l'Empire austro-hongrois.

Paul Clément, le médecin rationnaliste et agnostique disciple de Charcot, se débat contre un être invisible qui cherche à s'emparer de son âme.

Hommage à J.-K. Huysmans, l'auteur de Là-bas, ce diamant noir est digne de figurer aux côtés des plus grands chefs-d'oeuvres de la littérature fantastique.

 

http://farm8.staticflickr.com/7280/7586706840_98779a2779_z.jpg

Charles Méryon (1821-1868) est l'auteur d'une gravure énigmatique qu'il a intitulée "La Stryge" de la gargouille ailée que l'on trouve sur Notre-Dame de Paris. Il est mort jeune dans un asile de Charenton. Charles Baudelaire a écrit de lui : "Un démon cruel a touché le cerveau de M. Méryon."

 

Le texte sous la gravure dit :

"Insatiable vampire, l'éternelle Luxure

Sur la grande Cité convoite sa pâture."

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a1/L%C3%A9opold_Flameng_-_Charles_Meryon.jpg/300px-L%C3%A9opold_Flameng_-_Charles_Meryon.jpg

 
"Charles Méryon, graveur et aquafortiste, est le fils illégitime du docteur Charles Lewis Meryon, et de Narcisse Chaspoux, une danseuse de l’Opéra de Paris.
 
Après une enfance à Paris, il intègre l’école navale en 1837 et parcourt les mers, jusqu’à ses 25 ans où il renonce à sa carrière pour se consacrer au dessin et à la peinture. Sa mauvaise vision des couleurs limite ses ambitions de peintre, ainsi il se consacre à des œuvres monochromes, s’attachant à restituer de beaux noirs et des nuances de gris.

Ses eaux-fortes sur Paris, qu’il réalise en collaboration avec son ami Eugène Bléry, retiennent l’attention de quelques grands. Victor Hugo écrit à Baudelaire : « Depuis que vous connaissez Meryon, dites-lui que ses eaux-fortes, avec seulement ombres et éclairages, lumière et obscurité, m'ont ébloui ».

Baudelaire découvre ces gravures en 1859 : il est enchanté par la vision fantasmagorique de ce Paris en mutation, « les clochers montrant du doigt le ciel, les obélisques de l’industrie vomissant contre le firmament leurs coalitions de fumée, les prodigieux échafaudages des monuments en réparation, […] le ciel tumultueux, chargé de colère et de rancune, la profondeur des perspectives augmentée par la pensée de tous les drames qui y sont contenus ». Les deux hommes se rencontrent pendant l’hiver 1860, dans le quartier de Saint-Lazare où ils vivaient voisins. Dans l’idée d’une collaboration entre le poète et le graveur, proposée par l’éditeur Delâtre, Baudelaire projette d’écrire « des rêveries de dix lignes, de vingt ou trente lignes, sur de belles gravures, les rêveries philosophiques d’un flâneur parisien ». Ainsi le projet des petits poèmes en prose du Spleen de Paris prend forme.

Méryon finit sa vie à l’asile de Charenton, interné pour des troubles psychiatriques importants (dépression, hallucinations, délire de persécution). Baudelaire avait renoncé à leur collaboration, à cause des exigences maniaques de Méryon, déjà touché par la folie. Mais il restera une profonde admiration du poète pour l’artiste, doublée d’une vraie compassion pour ce frère d’arme atteint d’un « délire mystérieux."

 

 

"Accrochées au parapet se trouvaient les célèbres gargouilles, ou chimères, de la cathédrale : mystérieux oiseaux voilés, félins prédateurs élancés, singes grotesques, dragons et choses semi-humaines qui peuplent les cauchemars, abominations combinant les caractéritiques de plusieurs espèces, monstrueuses et fantasques. Becs entrouverts et mâchoires béantes suggéraient que retentissait à l'aube un chorus pétrifié de cris stridents, hurlements et rires moqueurs. La balustrade constituait une ménagerie infernale. Cette assemblée démoniaque ne comptait qu'une seule figure humaine, un sage barbu, dont le visage sculpté exprimait la peur et un sentiment d'horreur qui le laissait sans voix...

Je fus attiré par la plus stupéfiante de ces créatures, représentation du mal étrangement mélancolique, dont les coudes reposaient sur une pierre angulaire et les mains, qui se distinguaient par de longs doigts se terminant par des ongles acérés et fuselés, soutenaient une tête massive et compacte. Ses grandes ailes pliées enveloppaient ses épaules et deux cornes courtes, pareilles à des moignons, saillaient de son front. Ses yeux s'enfonçaient dans de profondes cavités, les narines de son large nez s'évasaient, une langue enflée et lascive dépassait de sa gueule ouverte. Elle semblait exsuder l'indolence et la lubricité. En présence de cette personnification satanique, je me rappelai la tentation du Christ.

Il est écrit dans la Bible que le diable a montré à Notre-Seigneur les royaumes du monde et dit : "Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage." Jésus n'a pas contesté le droit de jouissance du démon. De toute évidence, les conditions de Belzébuth étaient valables, car lorsque, sous l'incarnation du fier Lucifer, le Malin avait chassé des cieux par l'archange Michel, Dieu avait ordonné que la terre soit son domaine. Il a toujours été entendu que le diable règne en maître ici-bas.

Cependant que je contemplais la ville tentaculaire, cette constatation me parut indéniable. Sous mes yeux, à n'en pas douter, se dressait la nouvelle Babylone. Paris, réputée pour ses vices, ses dizaine de milliers de prostituées, ses alcooliques et opiomanes, ses jouisseurs, voleurs, assassins et dégénérés ; cité turbulente où foisonnaient barricades et révolutions, sang et exécutions, cruauté, luxure, maladie et folie. Le démon mélancolique occupait un point de vue idéal, et je l'imaginai tirer un immense plaisir à observer les diverses transformations des iniquités de l'homme..." (Les Portes de l'Interdit, p. 115-116)

Partager cet article

Repost 0