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Crépuscule

L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,

Frisonne; au fond du bois la clairière apparaît ;
Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?

Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants ?
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;
L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.

Que dit-il, le brin d'herbe ? et que répond la tombe ?
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez ! faites envie,
O couples qui passez sous le vert coudrier.
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
On emporta d'amour, on l'emploie à prier.

Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.
Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

La forme d'un toit noir dessine une chaumière;
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;
L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.

Aimez-vous ! c'est le mois où les fraises sont mûres.
L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
Les prières des morts aux baisers des vivants.

Chelles, août 18...
Victor Hugo, Les Contemplations, II, XXVI (1856)
 
Jean-Antoine Watteau, l'Embarquement pour Cythère (1717), Musée du Louvre
 

Introduction :

Ce poème composé de sept strophes de quatre vers en alexandrins, est extrait des Contemplations, recueil de poésie de Victor Hugo, composé de 158 poèmes rassemblés en six livres, publié en 1856. Hugo expérimente le genre de l'autobiographie versifiée.

Le souvenir prend donc une place prépondérante. Hugo aborde les thèmes de l'amour, de la joie, mais aussi de la mort et du deuil et exprime sa foi.

Dans ce poème qui relève à la fois du registre lyrique et argumentatif, Hugo se fait l'interprète d'un dialogue imaginaire entre un brin d'herbe et un tombeau et conseille au lecteur d'aimer, d'être heureux, de profiter de la vie car, selon lui,  "Dieu veut qu'on ait aimé".

Comment s'exprime le sentiment amoureux dans ce poème ?

Nous étudierons dans un premier temps la dimension descriptive du poème, puis sa dimension argumentative et nous analyserons enfin la vision mystique dont témoigne ce poème.

I/ Une description sous forme de « tableaux »

Le poème débute par une description au présent de l'indicatif : "l'étang frissonne", "la clairière apparaît", "les arbres sont profonds, "les branches sont noires". Les deux premiers verbes sont un verbe d'action au sens figuré ("frissonne") et un verbe de perception ("apparaît"), les deux autres des verbes d'état.

L'alternance des verbes d'état et des verbes d'action et de perception préfigure la suite du poème : un paysage statique qui va s'animer et s'éclaircir peu à peu : d'abord un étang dont les eaux mortes ont des reflets moirées, puis une clairière au fond d'un bois profond et ténébreux, puis des chemins bruns peuplés de promeneuses en robe blanches, puis un cimetière plantés d'ifs, puis des couples passant sous des noisetiers et enfin une chaumière sous le ciel étoilé

"Les arbres sont profonds" : ce ne sont pas les arbres qui sont profonds, mais la forêt. On parle d'hypallage : on paraît attribuer à certains mots d'une phrase ce qui appartient à d'autres mots de cette phrase, sans qu'il soit possible de se méprendre au sens. Selon Guiraud, le procédé relève de l'esthétique du vague ; il tend, en supprimant le caractère de nécessité entre le déterminé et le déterminant, à libérer ce dernier. L'hypallage devient ainsi une variété de l'irradiation. (Bernard Dupriez, Dictionnaire des procédés littéraires). "Les arbres sont profonds et les branches sont noires" : l'hypallage évite le cliché "la forêt est profonde", mais permet également de créer par irradiation une atmosphère d'obscurité, de "noirceur".

"Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines" : la mousseline est une étoffe de coton blanc. Les blanches mousselines désignent à la fois l'étoffe et, par métonymie, les promeneuses portant des robes de mousseline. V. Hugo veut "faire voir" la blancheur des robes ; des couleurs et des formes, plutôt que les promeneuses. Les deux premières strophes brossent un tableau aux dominantes noires, brunes et blanches. On pense à l'Embarquement pour Cythère de Watteau où l'on voit des couples d'amoureux qui s'embarquent pour l'île où la mythologie grecque fait naître Aphrodite, la déesse de l'amour.

Les blanches mousselines" répondent aux "blanches moires" (les reflets changeants, mat ou brillants de certains tissus).

Les deux dernières strophes, comme les deux premières sont des tableaux, des hypotyposes. "L'hypotypose peint les choses d'une manière si vive et si énergique qu'elle les met en quelque sorte sous les yeux, et fait d'un récit ou d'une description, une image, un tableau ou même une scène vivante." (B. Dupriez, Dictionnaire des procédés littéraires). Le lecteur "voit" une chaumière sous le ciel étoilé, un faucheur, un ange aux ailes obscures qui flotte dans le vent.

II/ La dimension argumentative du poème

La première strophe se termine par une question qui sera reprise au début de la seconde strophe, avec une variante : "Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?"/"Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?"

Le poète s'adresse "à ceux qui passent dans l'ombre", c'est-à-dire aux personnages qui peuplent sa vision, mais aussi au lecteur. Vénus désigne par syllepse de sens la planète qui se lève, appelée aussi étoile du soir, étoile du matin, ou "étoile du berger" et la déesse de l'amour.

Le poète se place du point de vue d'un vieillard qui est plus proche du tombeau que du brin d'herbe et s'adresse au lecteur pour lui transmettre la leçon du dialogue entre le brin d’herbe et le tombeau, à travers une vision religieuse romantique, inspirée du Génie du Christianisme de Chateaubriand.

Cherchant à persuader plutôt qu'à convaincre, le poète s'adresse davantage aux émotions et aux sentiments du lecteur qu'à sa raison. Multipliant les interrogations oratoires : "Avez-vous Vénus à travers la forêt ?", "Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?" et les phrases exclamatives : "aimez vous !", "Vivez !", Aimez vous !"... il presse les hommes de profiter de la vie, de vivre l'instant qui passe et d'aimer, plutôt que de songer à la mort. Il va jusqu'à utiliser un argument faisant appel à l'autorité suprême : "Dieu veut qu'on ait aimé."

Ces conseils peuvent sembler paradoxaux. La religiosité moralisatrice du XIXème siècle recommandant plutôt aux hommes de sauver leur âme en menant une vie vertueuse, plutôt que "d'aimer".

"L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants" : il s'agit d'une sermocination (sorte de prosopopée) : "Que dit-il, le brin d'herbe ? et que répond la tombe ?" : seul un être humain, un être parlant peut interpréter les "confuses paroles" du monde. Seul un être humain, un être parlant, peut prêter un langage aux choses ; c'est la vocation même du poète que V. Hugo met ici en abyme.

On remarque le jeu de mots à la rime sur le substantif "tombe" et le verbe tomber ("la nuit tombe") qui met en valeur un mot important du poème, ainsi que le lien entre le crépuscule (le titre du poème) et la mort.

Le brin d'herbe représente la vie, l'éternel recommencement de la nature. Le brin d'herbe parle au tombeau et le tombeau répond au brin d'herbe, mais on a l'impression qu'ils parlent d'une seule voix, qu'ils disent, au fond, la même chose. Ils parlent aux hommes vivants. Ils leur recommandent d'aimer, d'être heureux, de jouir de la vie dans sa dimension la plus charnelle : "Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs. /Lèvre cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe ;/Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs." "Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs" : il ne s'agit pas de méditer sur la vie, de penser à la mort, mais de vivre pleinement la vie présente.

V. Hugo fait écho au thème épicurien de la fuite du temps et du "Carpe Diem" : "Aimez, si m'en croyez, n'attendez à demain. Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie." (Ronsard). Il faut vivre "selon la nature". Or la nature, c'est l'éternel renouvellement de la vie symbolisé par le brin d'herbe qui pousse sous les ifs dans le cimetière (opposition entre l'if, symbole de mort et le coudrier, symbole de vie).

Après le "crépuscule" (titre du poème), la tombée du soir qui symbolise la mort, vient la nuit, puis une nouvelle aurore. La dernière strophe reprend le conseil donné au vers dix : "Aimez-vous !"...

"C'est le mois où les fraises sont mûres" : périphrase pour désigner probablement le mois de juillet, au plus fort de l'été. La fraise renvoie à la bouche et aux lèvres des amants (vers 11) ; elle symbolise l'amour, la sensualité, le plaisir, le "fruit défendu".

III/ Une vision mystique de l’amour et de la mort

Dès le début du poème se met en place un double champ lexical : celui de la mort : "crépuscule" (le titre), "suaire", "moires" (par homophonie avec "Moires", les trois soeurs qui président à la destinée humaine, en particulier Atropos, la Mort), "profonds", "noires", "sépulcres", et celui de l'amour, associé à la vie : "Vénus, "amants", "herbe", "s'éveille", "parle".

Le mot "suaire" fait partie du champ lexical de la mort, mais aussi de la résurrection (le "saint suaire").

On remarque l'antithèse "s'éveille" ("l'herbe s'éveille) et "dormants" ("sépulcres dormants"). "Sépulcre dormants" est une métonymie (le contenant pour le contenu) : ce sont les morts qui "dorment" et non les sépulcres (les tombeaux). V. Hugo emploie le verbe "dormir" pour parler des morts, préparant ainsi le thème de la résurrection des morts dans la strophe cinq, avec la répétition du verbe "tressaillir" : "Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles, /Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau."

V. Hugo joue sur les deux sens du verbe "aimer". Le sens profane (l'éros) et le sens chrétien (agapé). Il rêve d'une réconciliation entre les deux formes d'amour, l'amour humain, dans toutes ses dimensions, y compris la dimension charnelle, que le christianisme, selon Nietzsche, aurait "empoisonné" et l'amour divin.

On retrouve ce rêve d'une réconciliation entre paganisme (la Grèce antique) et christianisme chez les poètes et les philosophes romantique allemands, notamment chez Schiller, Schelling, le jeune Hegel, Goethe et Hölderlin. Dans les strophes cinq, six et sept apparaît un nouveau thème, repérable dans le champ lexical de la lumière : "luisant", "flambeau", "étoile", "lumière", "rayonner".

Les morts sont comparés à une brassée de céréales, destinée à être liée pour former une gerbe. Si le brin d'herbe est au milieu des javelles, c'est qu'il a été fauché lui aussi, mais le vent le fait "tressaillir". Hugo fait ici allusion à la vision d’Ézéchiel dans l'Ancien Testament, dans laquelle les Pères de l’Église ont vu une préfiguration de la Résurrection du Christ.

Oxymore vivant, le ver luisant symbolise à lui seul la victoire de la vie sur la mort. Le ver qui dévore la chair des cadavres dans l'obscurité des tombeaux "erre dans l'ombre avec son flambeau". Le poète attribue par hyperbole à la lueur phosphorescente du ver luisant l'éclat d'un flambeau. Le ver luisant devient un symbole de vie et de lumière.

"La forme d'un toit noir dessine une chaumière ;" : on pense aux dessins à l'encre de Chine de Victor Hugo en exil à Guernesey. La maison représente le foyer, l'amour conjugal, les enfants, mais aussi la destination finale de l'être humain : sa dernière "maison" qui n'est pas le tombeau, mais, après la "résurrection de la chair", la vie éternelle au ciel et non la mort.

Si bien que le "faucheur" qui représente la mort dans l'imaginaire populaire (la mort est souvent représentée au Moyen-Âge sous l'aspect d'un squelette muni d'une faux) n'est pas un symbole dysphorique. Son "pas lourd" annonce la planète qui se lève, l'étoile du soir, mais aussi du matin, l'étoile du berger qui porte le nom de la déesse de l'amour.

Seules les prières mêlées à l'amour plaisent à Dieu, puisqu'il n'est pas, pour Hugo, le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. La "leçon" de Victor Hugo porte-parole de Dieu et "herméneute" du dialogue entre le brin d'herbe et le tombeau se traduit par un dernier tableau en forme de chiasme (prières/baisers - morts/vivants) : l'image d'un ange flottant entre ciel et terre, portant à Dieu les prières des morts mêlées aux baisers des vivants.

Conclusion :

"Crépuscule" se présente sous la forme d'une description d'abord statique où dominent des valeurs sombres liées au thème de la mort, mais qui s'anime et s'éclaircit peu à peu et se peuple de présences humaines. A travers le dialogue imaginaire entre un brin d'herbe et un tombeau, Hugo invite le lecteur à s'identifier aux personnages qui peuplent l'espace du poème et donc à vivre, à être heureux, à jouir de la vie dans sa dimension la plus charnelle, à laisser le "suaire aux blanches moires" des étangs aux eaux mortes, pour vagabonder sur les chemins de l'amour, sous la "splendide fraîcheur" de Vénus. Le dialogue entre le brin d'herbe et le tombeau traduit une vision mystique, la réconciliation entre éros et agapè, amour humain et amour divin, christianisme et paganisme. Dans la dernière partie du poème apparaît le thème de la lumière et de la résurrection : dans le combat éternel entre l'amour et la mort, c'est l'amour qui a le dernier mot.

Notes :

V. Hugo mêle dans le poème la croyance chrétienne en la résurrection de la chair aux croyances païennes en la régénération universelle : l'idée que la vie procède de la mort dans un cycle éternel.

La palingénésie est le retour à la vie, dans la nature, des divers éléments de la nature. Les plantes se nourrissent de minéraux, les animaux se nourrissent de plantes, les hommes se nourrissent des animaux ou de leurs produits ; en respirant, tout vivant assimile des germes et des poussières... De la sorte, les éléments de la vie s'échangent, se redistribuent après la mort, partout, toujours. C'est la palingénésie universelle.

Platon expose ainsi la palingénésie orphique :

« Il existe une antique tradition [l'orphisme], dont nous gardons mémoire, selon laquelle les âmes arrivées d'ici existent là-bas (dans l'Hadès, l'au-delà), puis à nouveau font retour ici même et naissent à partir des morts. S'il en va de cette façon, c'est à partir de ceux qui moururent un jour que les vivants naissent à nouveau, (...) les vivants ne proviennent d'absolument rien d'autre que des morts. (...) Ce point, ne l'examine pas seulement à propos des hommes, mais aussi à propos de tous les animaux, de toutes les plantes et, plus généralement, de toutes les choses comportant un devenir » (Le Phédon)

Commentant l'aphorisme 125 du Gai savoir de Nietzsche sur la mort de Dieu, René Girard fait allusion à Victor Hugo :

"Il serait bon de faire observer ici que Heidegger, dans ses déclarations sur l'avenir de la religion en général, reste dans le droite ligne de l'historicisme du XIXème siècle. Comme Victor Hugo ou n'importe quel idéaliste du XIXème siècle, il a eu le sentiment que la mort d'une religion épuisée, la religion biblique, ferait place à la naissance d'un dieu nouveau, naissance indépendante, non enracinée dans la mort du dieu biblique honni."

Si on lit le poème de Victor Hugo à la lumière de la théorie de la mimesis de René Girard, on trouve des éléments troublants : le thème du tombeau, la procession des femmes vêtues de blanc dans la nuit qui font penser à des prêtresses (les Ménades, par exemple), le paganisme sacrificiel (le culte de Vénus), les doubles, l'idée que la vie naît de la mort.

"L'idéalisme" dont parle Girard réside dans la naïveté utopique de la vision hugolienne, sa conception spontanéiste du désir humain, sa croyance dans les vertus libératrices de la "liberté sexuelle",  et sa méconnaissance des mécanismes victimaires. Shakespeare, dans Le songe d'une nuit d'été, se montre autrement plus lucide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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