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Marcel Mauss, Essai sur le don, forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, présentation de Florence Weber, Presses universitaires de France.

 

"Ko Maru kai atu

Ko Maru kai mai

ka ngohe ngohe."

(Proverbe maori : "Donne autant que tu prends, tout sera très bien.")

 

Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, paru en 1923-1924 dans L'Année sociologique est le texte le plus célèbre de l'anthropologue Marcel Mauss.

Il se trouve dans le recueil paru sous le titre Sociologie et Anthropologie aux Presses universitaires de France, dans la collection sociologie d'aujourd'hui, avec une préface de Claude Lévi-Strauss. L'Essai sur le don a été également édité séparément chez le même éditeur avec une introduction de Florence Weber.

À l'aide d'exemples empruntés à des sociétés diverses, l'auteur montre que le don est "agoniste" : il est obligatoirement suivi d'un contre-don selon des codes pré-établis. Dons et contre-dons, structurés par la triple obligation de « donner-recevoir-rendre », créent un état de dépendance qui permet de recréer constamment le lien social.

Mauss a le souci de saisir les réalités dans leur totalité : il élabore en ce sens le concept  de "fait social total".  Il considère qu'un fait social est intrinsèquement pluridimensionnel. Il comporte toujours des dimensions économiques, culturelles, religieuses, symboliques, esthétiques, juridiques et ne peut jamais être réduit à un seul de ces aspects.

Marcel Mauss, né à Epinal le 10 mai 1872 et mort à Paris le 1er février 1950, est généralement considéré comme le "père de l'anthropologie française".

Neveu et disciple de Durkheim, Mauss occupe une situation très originale dans l'histoire de la sociologie et de l'anthropologie. Il ne construisit pas, comme le fit son oncle, un système général pour expliquer les phénomènes sociaux et ne se cantonna point, inversement, dans une étroite spécialisation, mais il exerça son esprit de chercheur dans de multiples directions, s'efforçant de saisir les aspects et les rapports essentiels susceptibles de renouveler le sujet étudié, sans aller toujours jusqu'à l'épuiser ou même à l'approfondir, parce qu'une autre investigation venait orienter sa curiosité en un sens différent. Il sut former des chercheurs, éveiller des vocations, et ses œuvres ont souvent ouvert des horizons, tracé des voies pour d'autres savants qui, après lui, ont suivi l'impulsion et révélé la richesse de ses découvertes. En particulier, l'anthropologie structurale, ainsi que l'a proclamé Claude Lévi-Strauss, a trouvé une source importante d'inspiration dans quelques textes de Mauss, bien que celui-ci n'ait pas véritablement conçu les principes de cette méthode d'analyse. (source : Encyclopédia universalis)

Notes de lecture :

L'introduction : "Du don, et en particulier de l'obligation à rendre les présents", porte en guise d' épigraphe huit strophes de l'Havamal, l'un des vieux poèmes de l'Edda scandinave :

"Je n'ai jamais trouvé d'homme si généreux

et si large à nourrir ses hôtes

que "recevoir ne fût pas reçu",

ni d'homme si (l'adjectif manque)

de son bien

que recevoir en retour lui fût désagréable..."

Dans la civilisation scandinave et dans bon nombre d'autres, commente Marcel Mauss, les échanges et les contrats se font sous la forme de cadeaux, en théorie volontaires, en réalité obligatoires, faits et rendus.

"Quelle est la règle de droit et d'intérêt qui, dans les sociétés de type arriéré ou archaïque (nous disons aujourd'hui "premières"), fait que le présent reçu est obligatoirement rendu ? Quelle force y a-t-il dans la chose qu'on donne qui fait que le donataire la rend ?"

Telles sont les questions auxquelles l'auteur s'efforce de répondre dans cet Essai. La réponse à ces questions permettra, selon lui,  de mieux comprendre la nature des transactions humaines dans les sociétés "archaïques", mais aussi dans les nôtres, fondées sur le contrat, la vente et la monnaie, car les principes sous-jacent sont analogues.

Méthode suivie :

Marcel Mauss explique ensuite la méthode qu'il a suivie fondée sur la sélection d'aires déterminées : Polynésie, Mélanésie, Nord-Ouest américain et sur la comparaison finale entre les différents systèmes évoqués.

Prestation, don, potlach :

Il n'y a rien dans les sociétés "primitives" qui ressemble à "l'économie naturelle". Les Polynésiens, par exemple sont aussi éloignés que possible, en matière d'économie et de droit, de l'état de nature.

Dans ces sociétés, explique Marcel Mauss, ce ne sont pas des individus qui échangent des biens, mais des collectivités (clans, tribus, familles) qui s'obligent mutuellement, échangent et contractent.

Mauss note que ces prestations et contre-prestations s'engagent sous une forme apparemment volontaire, alors qu'elles sont obligatoires.

Il propose d'appeler ceci "système de prestations totales".

Le type le plus pur de ce système est représenté par l'alliance de deux fratries dans les tribus australiennes ou nord-américaines (notamment les Tlinkit et les Haïda) où tout est complémentaire et suppose la collaboration des deux moitiés de la tribu.

Ces tribus passent leur hiver dans une perpétuelle fête : banquêts, foires et marchés... Mauss souligne le principe de la rivalité et de l'antagonisme qui domine ces pratiques : on y va jusqu'à la bataille, jusqu'à la mise à mort des chefs nobles et jusqu'à la destructions purement somptuaire des richesses accumulées pour éclipser le chef rival (les Haïdas emploient l'expression "tuer la richesse"). Cette forme typique s'appelle le "potlach" en chinook. Ce mot veut dire "nourrir", "consommer"

Le potlach est une prestation totale, en ce sens que c'est tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu'il possède et pour tout ce qu'il fait, par l'intermédiaire de son chef. Cette prestation revêt de la part du chef une allure agonistique très marquée, usuraire et somptuaire. En raison de ces deux caractères, Mauss propose d'appeler le potlach : "prestation totale de type agonistique".

Mauss souligne la similitude entre ces pratiques et celles qui sont en vigueur dans nos sociétés "modernes" : "ainsi nous rivalisons dans nos étrennes, nos festins, nos noces, dans nos simples invitations et nous nous sentons obligés à nous revenchieren comme disent les Allemands."

Divers thèmes - règles et idées - sont contenus dans ce type de droit et d'économie. Le mécanisme le plus important est celui qui oblige à rendre le présent reçu. L'étude de la société polynésienne où la raison morale et religieuse de cette contrainte est particulièrement apparente permettra de voir clairement quelle force pousse à rendre une chose reçue et à exécuter les contrats réels.

Mauss étudie successivement la prestation totale (biens utérins contre-biens masculins) à Samoa, l'esprit de la chose donnée chez les Maoris, l'obligation de donner et de recevoir, la dimension religieuse du don (le présent fait aux hommes et le présent fait aux dieux), l'aumône, les règles de la générosité chez les Adamans, le pouvoir des choses, la "monnaie de renommée", les principes, les raisons et l'intensité des échanges de dons en Mélanésie (Nouvelle-Calédonie, îles Trobriand) et dans d'autres sociétés mélanésiennes, les notions d'honneur et de crédit dans le nord-ouest américain et insiste particulièrement sur les trois obligations du potlach : donner, recevoir et rendre.

Il examine la survivance de ces principes dans les Droits anciens et les économies anciennes : Droit romain très ancien, autres Droits indo-européens, Droit hindou classique, Droit germanique, Droit celtique et Droit chinois.

Il dégage de cette étude sur le don une série de trois grandes conclusions : conclusions de morale, conclusions de sociologie économique et d'économie politique, conclusion de sociologie générale et de morale.

Conclusion de morale :

"Il est possible, affirme Marcel Mauss, d'étendre ces observations à nos propres sociétés. Une partie considérable de notre morale et de notre vie elle-même stationne toujours dans cette même atmosphère du don, de l'obligation et de la liberté mêlés. Heureusement, tout n'est pas encore classé exclusivement en termes d'achat et de vente. Les choses ont encore une valeur de sentiment en plus de leur valeur vénale, si tant est qu'il y ait des valeurs qui soient seulement de ce genre. Nous n'avons pas qu'une morale de marchands. Il nous reste des gens et des classes qui ont encore les moeurs d'autrefois (rappelons que l'Essai date de 1923-1924) et nous nous y plions presque tous, tout au moins à certaines époques de l'année ou à certaines occasions..."

Conclusion de sociologie économique et d'économie politique :

"Ces faits n'éclairent pas seulement notre morale et n'aident pas seulement à diriger notre idéal ; de leur point de vue, on peut mieux analyser les faits économiques les plus généraux, et même cette analyse aide à entrevoir de meilleurs procédés de gestion applicables à nos sociétés. A plusieurs reprises, on a vu combien toute cette économie de l'échange-don était loin de rentrer dans les cadres de l'économie prétendûment naturelle, de l'utilitarisme. Tous ces phénomènes si considérables de la vie économique de tous ces peuples - disons, pour fixer les esprits, qu'ils sont bons représentants de la grande civilisation néolithique - et toutes ces survivances considérables de ces traditions, dans les sociétés proches de nous ou dans les usages des nôtres, échappent aux schèmes que donnent d'ordinaire les rares économistes qui ont voulu comparer les diverses économies connues..."

Conclusion de sociologie générale et de morale :

"Les faits que nous avons étudiés sont des faits sociaux totaux (...) : c'est-à-dire qu'ils mettent en branle dans certains cas la totalité de la société et de ses institutions (potlach, clans affrontés, tribus se visitant, etc.) et dans d'autres cas, seulement un très grand nombre d'institutions, en particulier lorsque ces échanges et ces contrats concernent plutôt des individus. Tous ces phénomènes sont à la fois juridiques, économiques, religieux, et même esthétiques, morphologiques, etc..."

"On voit comment on peut étudier, dans certains cas, le comportement humain total, la vie sociale tout entière ; et on voit aussi comment cette étude concrète peut mener non seulement à une science des moeurs, à une science sociale partielle, mais même à des conclusions de morale, ou plutôt - pour reprendre le vieux mot - de "civilité", de "civisme", comme on dit maintenant. Des études de ce genre permettent en effet d'entrevoir, de mesurer, de balancer les divers mobiles esthétiques, moraux, religieux, économiques, les divers facteurs matériels et démographiques dont l'ensemble fonde la société et constitue la vie en commun et dont la direction consciente est l'art suprême, la Politique, au sens socratique du mot."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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