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René Girard, La voix méconnue du réel, Une théorie des mythes archaïques et modernes, traduit de l'anglais par Bee Formentelli, Editions Grasset et Fasquelle, 2002 et en Livre de Poche (Biblio essais)

"La plupart des textes réunis dans le présent volume n'existaient jusqu'ici qu'en anglais. Après les avoir sélectionnés et traduits avec beaucoup de fidélité, Bee Formentelli a découvert dans sa traduction le titre de tout le recueil : "La voix méconnue du réel". Dire que sans elle ce livre serait très différent ne suffit pas : sans elle, de livre ne serait pas. Elle a toute ma reconnaissance.

C'est bien la voix méconnue du réel que, toute ma vie, je me suis efforcé d'écouter et de transcrire. Ces mots disent si bien ce que j'ai voulu faire qu'ils m'obligent à me demander si je l'ai vraiment fait. Il ne faut pas interpréter ce titre comme une promesse que je me prétendrais capable de tenir. Heureusement il y a pour moi, dans ces essais, une raison de fierté moins écrasante que l'étreinte directe du réel, plus modeste si l'on peut dire. Au plaisir de les relire dans ma langue maternelle s'ajoute celui de constater qu'ils ne reflètent pas les modes tapageuses de notre dernière fin de siècle, les divers avatars de la French theory qui, à l'époque de leur composition, caracolaient aux avant-scènes dans les universités américaines. Il y avait là, dans l'ordre de l'intelligence, une étrange anticipation d'un autre emballement mimétique aux conséquences plus vastes, le stock market bubble qui a éclaté un peu plus tard à Wall Street.

Toutes ces théories étaient des destructions illusoires du réel. Ce qui m'en a protégé n'est pas le mépris sans nuances de "toutes les théories" qui triomphe de nos jours et qui n'est que notre mode à nous, la rancune de l'ivrogne contre les bouteilles vides, c'est le réalisme d'une autre théorie dont je ne sais pas très bien si c'est moi qui l'ai faite ou si c'est elle qui m'a fait, la théorie dite mimétique.

Les disciplines qui n'ont pas de statut scientifique, les sciences de l'homme et de la société, ne peuvent pas se passer d'hypothèse théorique. La variété des sujets traités dans le présent livre donne à sa table des matières une allure presque impressionniste, mais ceux qui me connaissent ne s'y tromperont pas. La théorie mimétique inspire tous ces essais, y compris l'avant-dernier qui théorise le rire et les larmes dans un esprit plus proche de Darwin et de Baudelaire que de Bergson, et aussi le dernier qui esquisse l'histoire médiévale et moderne d'un seul mot, innovation, très révélateur, il me semble, de ce qui oppose notre monde à tous les mondes antérieurs.

Les essais plus philosophiques en apparence, ceux sur Nietzsche par exemple, sont très "mimétiques" également. Ils définissent le rapport mimétique très évident entre l'obsession wagnérienne de Nietzsche, l'échec de sa volonté de puissance et son effondrement final. Ce n'est pas seulement par piété filiale que les nietzschéens se voilent la face devant leur idole, c'est l'idolâtrie qui l'exige (...)

Les essais polémiques du présent recueil furent d'abord des batailles forcément perdues contre les modes tyranniques du passé récent. Nous étions peu nombreux, à l'époque, à nous réclamer de la théorie mimétique. Les gens "au courant", comme on dit en anglais, voyaient dans celle-ci une petite soeur un peu simplette des grandes machines cocasses qui passaient alors pour promises à l'éternité, celles dont on ne peut pas relire aujourd'hui sans sourire, les immenses tirades tarabiscotées..."

"C'est bien la voix méconnue du réel que, toute ma vie, je me suis efforcé d'écouter et de transcrire" nous annonce René Girard au début de son dernier ouvrage dans lequel il nous livre une série d'articles traduits de l'anglais.

L'ensemble dessine une théorie ambitieuse des mythes archaïques et modernes. Les lecteurs de son dernier grand livre Je vois Satan tomber comme l'éclair (Grasset, 1999) trouveront ici une mise à l'épreuve de la "théorie mimétique" dans un dialogue exigeant avec quelques maîtres à penser contemporains (Lévi-Strauss, Freud, Nietzsche et Heidegger). Ces articles publiés entre 1974 et 1996 font apparaître la solidité et la cohérence de la critique girardienne. Retenons-en quelques traits saillants.

En contrepoint de ses grands ouvrages des années 1970 (La Violence et le Sacré, Grasset, 1972 ; Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978), René Girard souligne dans ces articles que la théorie mimétique permet de rendre enfin signifiant les mythes fondateurs. Contre le structuralisme qui ne voit dans les mythes qu'une mise en récit de la constitution de la pensée humaine comme processus de différenciation dans le langage, Girard démontre avec une grande rigueur que l'hypothèse la plus solide consiste à prendre ces textes comme le récit d'un événement réel. Cet événement correspond toujours à l'expulsion violente, au lynchage, d'un "bouc émissaire", qui institue l'ordre social ou le rétablit. L'indifférenciation dont parle Lévi-Strauss n'est donc pas celle d'un réel insignifiant mais celle du désir unanime de la foule violente.

Cette violence résulte de la structure mimétique du désir humain : "Nos désirs sont imitatifs ou mimétiques" en ce sens "qu'ils s'enracinent non dans leurs objets ou en nous-mêmes mais dans un tiers, le modèle ou le médiateur, dont nous imitons le désir dans l'espoir de lui ressembler" (p. 200). "Loin de nous unir, notre commun désir fera de nous des rivaux et des ennemis."

Ainsi, le mythe n'est pas sans sujet ni auteur, il exprime le point de vue des lyncheurs en masquant la monstruosité de l'acte qui fonde l'ordre social. La voix méconnue du réel nous parle de l'origine violente de toute culture mais le désir couvre cette voix.

L'analyse girardienne se fait particulièrement radicale quand elle applique cette hypothèse aux concepts fondateurs des sciences humaines, c'est à dire à nos mythes contemporains : le complexe d'Œdipe, la pulsion de mort, le christianisme comme produit du ressentiment, etc. Pour Girard, Nietzsche et Freud ont approché cette vérité du psychisme humain mais à chaque fois le désir humain a masqué sa nature profonde. A cet égard, les chapitres sur Nietzsche sont décisifs et renouvellent en profondeur l'interprétation de l'auteur du Gai Savoir. Nietzsche, mieux que quiconque, a cerné la différence fondamentale entre les mythes archaïques et la Bible. L'alternative est bien "Dionysos ou le crucifié", mais sa signification échappe encore à Nietzsche. Le christianisme n'est pas une morale d'esclaves vaincus par leur ressentiment. En effet, les textes bibliques mettent en exergue l'origine commune du ressentiment et de la violence dans le désir mimétique, ce que Nietzsche appelle la Volonté de puissance. Mais Nietzsche, en évoquant le meurtre de Dieu, (Le Gai Savoir, paragraphe 125) a bien vu le rôle fondateur de la violence collective, que ce soit dans les mythes païens ou dans la Passion du Christ. Cette violence est au cœur du religieux : "L'acte même qui semble mettre fin au processus religieux, écrit René Girard, est en réalité son origine, son noyau véritable, le processus religieux par excellence [...]. La mort de Dieu est aussi sa naissance" (p. 173). Or nos contemporains, et Heidegger au premier chef, n'ont retenu de cet aphorisme que le trop fameux "Dieu est mort" en l'interprétant uniquement comme marquant la fin du Dieu chrétien et de la métaphysique.

La Voix méconnue du réel constitue, on le voit, un ouvrage magistral dont la richesse déborde les limites d'une recension. Il confirme la radicalité de l'entreprise girardienne loin de toutes les simplifications qui ont pu en être faites. Certes, on pourrait reprocher à l'auteur le caractère trop systématique de sa théorie, qui exclut le recours à d'autres paradigmes. Mais ce serait oublier que le travail de René Girard se focalise sur les fondements mêmes de l'ordre culturel, sans prétendre épuiser les autres registres de l'action humaine."

Arnaud Lizé, Michel Collin pour Liberté politique

Tables des matières :

Introduction

I. Violence et représentation dans le texte mythique

II. Différentiation et réciprocité chez Lévi-Strauss et dans la théorie contemporaine

III. Le surhomme dans le souterrain

IV. Nietzsche contre le Crucifié

V. La question de l'antisémitisme dans les Evangiles

VI. Le désir mimétique dans le souterrain

VII. La peste dans la littérature et le mythe

VIII. Un équilibre périlleux. Essai d'interprétation comique

IX. Innovation et répétition

 

 

 

 

 

 

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