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René Girard, Shakespeare, Les feux de l'envie, traduit de l'anglais par Bernard Vincent, Editions Grasset et Fasquelle, 1990, Paris,

"L'ouvrage de René Girard n'est pas un nouveau livre sur Shalespeare - ce qui déjà serait une prouesse après tout ce qui a été écrit et publié sur ce génie de la littérature universelle ; c'est un livre nouveau sur le sujet. Et là réside tout son intérêt.

De Shakespeare, René Girard nous propose en effet une lecture neuve inspirée de la théorie dont il est le père : la théorie "mimétique" - ou théorie de la triangularité du désir. Mais, loin d'appliquer à Shakespeare les principes du mimétisme, il s'attache à montrer que Shakespeare était un "miméticien" avant la lettre et que toute la théorie mimétique était contenue, dès les premières pièces, dans l'oeuvre théâtrale du grand poète.
Au-delà de Shakespeare, René Girard nous interroge sur nous-mêmes, sur la dimension tragique de nos désirs, et nous propose un tableau à la fois sombre et plein d'espérance de l'humanité de toujours et de l'humanité d'aujourd'hui.

Il fait aussi oeuvre de polémiste et s'attaque à la critique littéraire contemporaine, mais son livre est moins un retour à la tradition que l'apparition d'un clacissisme critique "nouvelle manière" qui, face à un modernisme exténué, vient maintenant à son heure."

"Le but de cet ouvrage est de montrer que plus un critique approfondit la théorie mimétique, plus son regard se fait pénétrant à l'égard du texte shakespearien. La plupart des gens jugent impossible une telle réconciliation entre critique pratique et critique théorique. Le pari de ce livre est de démontrer qu'ils ont tort. Toutes les théories ne se valent pas au regard de la production shakespearienne : celle-ci obéit aux mêmes principes mimétiques que mes propres analyses et cela nous allons sans cesse le vérifier car elle obéit à ces principes de façon explicite : elle proclame elle-même cette obéissance.

Shakespeare, dans ses comédies, définit souvent le désir mimétique comme tributaire du choix des amis, amour par les yeux d'un autre, amour par ouï-dire, etc. Il a une façon à lui de théoriser la mimesis, une façon inimitable, à la fois insolente et discrète, parfois même indirecte ou cachée (il n'oublie jamais que la vérité mimétique est impopulaire), mais l'évidence comique éclate de manière irrésistible dès lors qu'on a la clef  qui en ce domaine ouvre toutes les serrures. Cette clef, je le répète, n'est pas le vieux passe-partout du "mimétisme réaliste" - cette mimesis esthétique prétendument indépendante et qu'on a amputé de sa dimension conflictuelle. Chez Shakespeare, même l'art a maille à partir avec cette espèce venimeuse d'imitation qu'est la rivalité mimétique.

Le terme d'interprétation, au sens courant du mot, décrit mal la nature de la tâche que je me suis assignée. Celle-ci est plus élémentaire. J'essaye de lire la lettre d'un texte qui, au regard de plusieurs notions essentielles à la littérature théâtrale, n'a jamais été déchiffré : ces notions sont celles de désir, de conflit, de violence, de sacrifice.

La joie que m'a donnée ce livre est liée aux découvertes textuelles incessantes que l'approche néo-mimétique permet de faire. Le théâtre de Shakespeare est plus comique qu'on ne l'imagine et beaucoup plus proche de nos attitudes contemporaines qu'on ne l'a jamais soupçonné. C'est une erreur de croire que ses intentions sont impossibles à retrouver ou à restituer. Depuis l'avènement déjà ancien de la nouvelle critique, le new criticism anglo-américain, les commentateurs ont pris le parti de disqualifier les intentions des poètes comme autant de choses inaccessibles - et même inessentielles. S'agissant de théâtre, cette attitude est désastreuse. Tandis qu'il écrit, un auteur de comédie a en tête des effets comiques qu'il est indispensable de comprendre si l'on veut mettre son texte en scène de façon efficace.

L'approche mimétique permet de résoudre les "problèmes" de bien des pièces baptisées "problem plays" par les critiques de langue anglaise et les interprétations que j'en propose me paraissent assez neuves. C'est plus particulièrement le cas pour Songe d'une nuit d'été, Beaucoup de bruit pour rien, Jules César, Le Marchand de Venise, La Nuit des rois, Troïlus et Cressida, Hamlet, Le Roi Lear, Le Conte d'hiver et la Tempête.

Cete approche met en lumière l'unité dramatique du théatre de Shakespeare et sa continuité thématique ; elle met aussi en évidence d'importantes variations dans la vision des choses qui fut la sienne, une histoire de son oeuvre qui renvoie sans doute à l'histoire de sa vie. Mais, surtout, l'approche mimétique révèle un penseur original, en avance de plusieurs siècles sur son temps, plus moderne qu'aucun de nos soi-disant maîtres penseurs.

Ayant identifié la force qui périodiquement détruit la structure différentielle de la société, il lui redonne vie sous forme d'une crise mimétique, qu'il appelle crise du Degré ("crisis of degree"), et la fait résoudre dans la violence collective infligée au bouc émissaire. Jules César est l'exemple le plus achevé. La fin d'un cycle culturel marque le début d'un autre et c'est la mise à mort unanime qui transforme la force destructrice de la rivalité mimétique en une force constructive, celle de la mimesis sacrificielle, laquelle reproduit périodiquement la violence originelle afin d'empêcher la crise de renaître.

En bon stratège de la scène, Shakespeare recourt à dessein au "sacrifice du bouc émissaire" et sait en utiliser toute la force. Pendant la plus grande partie de sa carrière, on peut dire que, chaque fois qu'il prend la plume, il écrit deux pièces en une seule : il propose consciemment aux diverses composantes de son public deux interprétations différentes de la même pièce, une interprétation sacrificielle à l'intention du parterre (qui d'ailleurs se perpétue à travers la plupart des interprétations modernes) et une lecture sacrificielle réservée aux happy few, la lecture mimétique, seule authentiquement shakespearienne." (René Girard, Shakespeare, les feux de l'envie, introduction, p. 11-12)

Table des matières :

Note du traducteur

Introduction

Le désir mimétique :

Les deux Gentilshommes de Vérone, Le viol de Lucrèce

Complications stratégiques :

Le Songe d'une nuit d'été, Beaucoup de bruit pour rien, Comme il vous plaira

Le narcissisme déjoué :

La Nuit des Rois, Troïlus et Cressida

La crise du Degré (Degree) :

Le Songe d'une nuit d'été, Timon d'Athènes, Hamlet, Le Roi Lear

Le Meurtre fondateur :

Jules César, Troïlus et Cressida, Le Songe d'une nuit d'été

Ambivalence sacrificielle :

Le Marchand de Venise, Richard III, James Joyce, Ulysse, Hamlet

L'apocalypse du désir :

Othello, Roméo et Juliette, Mesure pour mesure, Sonnets, Le conte d'hiver, La Tempête

 

 

 

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