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Sigmund Freud, Malaise dans la Civilisation (Das Unbehagen in Der Kultur, Vienne, 1929), Presses universitaires de France, bibliothèque de psychanalyse, traduit de l'allemand par Ch. et J. Odier.

Autres éditions :

Sigmund Freud, Le malaise dans la civilisation, traduction par Bernard Lortholary, présentation par Clotide Leguil, Points/Essais.

Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, traduction inédite, Petite bibliothèque Payot.

Sigmund Freud, Le malaise dans la Culture, présentation par Pierre Pellegrin, Traduction par Dorian Astor, Garnier-Flammarion.

Intitulé Malaise dans la civilisation lors de sa première traduction française en 1934, cet ouvrage fut longtemps considéré comme appartenant à cette catégorie des œuvres freudiennes que l'on qualifiait d'anthropologiques non sans quelque mépris. Jacques Lacan, dans une perspective théorique, Peter Gay, sous un angle historique et biographique, ont contribué à redonner sa place essentielle à ce livre, celle d'une réflexion sur le tragique de la condition humaine, inséparable de ces autres travaux freudiens que sont L'Avenir d'une illusion (1927), Pourquoi la guerre ? (1933), Psychologie des masses et analyse du moi (1921) mais aussi Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915). 

Aujourd'hui, répondant aux attentes d'un déchiffrage des ressorts cachés de l'actualité politique, les psychanalystes, mais aussi les philosophes se référent fréquemment au Malaise dans la culture pour en souligner la pertinence maintenue." (source : encyclopedia universalis)

Résumé de l'ouvrage :

À la suite de la première Guerre mondiale, qui avait entraîné Freud vers la mise en évidence, en 1920, de la pulsion de mort dans Au-delà du principe de plaisir, il élargit la perspective au-delà de l'inconscient au sens strict pour s'attacher à mettre en évidence un mécanisme semblable, à l’œuvre au niveau de la culture, entendu au sens de civilisation, comme tout ce qui régit et nourrit la vie en commun de l'humanité. Il s'agit d'un des rares ouvrages où Freud utilise sa métapsychologie en dehors du seul champ psychanalytique, pour l'inscrire dans une perspective sociale, en se posant la question de savoir si la civilisation tend vers un progrès à même de surmonter les pulsions destructrices qui l'animent.

Freud y affirme notamment que :

  • la culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel, car la vie en commun suppose une restriction de la liberté individuelle ou le conformisme.
  • le respect des exigences sociales est assuré par le père puis par le "surmoi" (père intériorisé, faculté à s'autocontraindre, conscience morale) ; la tension entre le "çà" (principe de plaisir) et le "moi" (principe de réalité), entre l'égoïsme (amour de soi) et l'altruisme (amour d'autrui), est source du sentiment de culpabilité et de la conscience morale ;
  • ces exigences sociales se manifestent dans la morale et dans la religion, ainsi que dans la beauté, la propreté et l'ordre : ces discours tentent de légitimer et d'assurer le renoncement au plaisir égoïste.
  • la civilisation a toujours été animée par un « combat entre la pulsion de vie et celle de mort, et nul "ne peut présumer du succès et de l'issue" de ce combat. Ainsi, rien ne garantit selon Freud que les civilisations, même celles qui sont considérées comme les plus modernes, ne finissent par s’autodétruire. (source : encyclopédie en ligne wikipedia)

Citation :

"La question du sort de l'espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d'agression et d'autodestruction ? A ce point de vue, l'époque actuelle mérite peut-être une attention particulière. Les hommes d'aujourd'hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu''avec leur aide il leur est devenu facile de s'exterminer mutuellement jusqu'au dernier. Ils le savent bien, et c'est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. Et maintenant, il y a lieu d'attendre que l'autre des deux "puissances célestes" (l'une étant Thanatos, l'instinct de mort), l'Eros éternel, tente un effort afin de s'affirmer dans la lutte qu'il mène contre son adversaire non moins immortel." (conclusion du livre, p. 107)

Note :

"civilisation" (Kultur dans le texte allemand) : "Le terme de civilisation désigne la totalité des oeuvres et organisations dont l'institution nous éloigne de l'état animal de nos ancêtres et qui servent à deux fins : la protection de l'homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux (...) Nous citerons à titre de premiers faits culturels l'emploi d'outils, la domestication du feu, la construction d'habitations..." (S. Freud, Malaise dans la civilisation, P.U.F., p. 37)

Notes de lecture :

I/ Le sentiment océanique :

Entre 1923 et 1936, Romain Rolland et Sigmund Freud échangent une abondante correspondance dans laquelle le fondateur de la psychanalyse fait de l'auteur de Jean-Christophe un témoin et un confident privilégié.

Au début de Malaise dans la Civilisation , il se propose de répondre à une remarque de Romain Rolland sur l'origine du sentiment religieux.

Fasciné par la mystique indienne, Romain Rolland pense que la source du sentiment religieux réside dans un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout et d'appartenance à l'universel, le "sentiment océanique".

Freud réfute cette explication. Le "sentiment océanique" n'est pas la source du sentiment religieux, mais l'un de ses effets.

II/ L'origine du sentiment religieux :

Selon Freud, l'origine du sentiment religieux réside dans les expériences de la petite enfance. Au départ, le nourrisson ne distingue pas entre son "moi" et le monde extérieur. Deux facteurs vont contribuer à opérer cette distinction : l'apparition et la disparition du sein maternel et les sensations de douleur et de souffrance que le "principe de plaisir" exige que l'on supprime ou que l'on évite.

La tendance se développe à isoler du Moi, à expulser au-dehors tout ce qui peut devenir source de déplaisir, à former ainsi, explique Freud un "moi purement hédonique" (Lust-ich), auquel s'oppose un monde extérieur, un "dehors" étranger et menaçant. le petit enfant apprend à distinguer peu à peu l'interne se rapportant au moi, de l'externe, provenant du monde extérieur.

Notre sentiment actuel du Moi est un "résidu rétréci" d'un sentiment d'une étendue bien plus vaste qui correspondait à une union plus intime du Moi avec son milieu.

Freud explique que ce sentiment de la prime enfance persiste chez l'adulte  en raison de la nature du psychisme humain, constitué de "strates mnésiques" superposées qui subsistent, un peu à la manière des vestiges archéologiques (Freud donne l'exemple de la ville de Rome) ou des survivances d'espèces animales disparues.

Il faut rattacher les besoins religieux à l'état infantile de dépendance absolue et à la nostalgie du père que suscite cet état de dépendance, entretenu dans la vie adulte par l'angoisse ressentie par l'homme face au destin.

III/ L'aspiration au bonheur :

Telle qu'elle nous est imposée, notre vie est trop lourde, elle nous inflige trop de peines, de déceptions, de tâches insolubles. Pour la supporter nous avons besoin de sédatifs.

Ils sont de trois espèces :

a) les fortes diversions qui nous permettent de considérer notre misère comme peu de chose.

b) les satisfaction substitutives qui l'amoindrissent

c) les stupéfiants (drogue, alcool, divertissements de masse...)

La question du but de la vie humaine a été posée d'innombrables fois ; elle n'a jamais reçu de réponse satisfaisante. L'idée d'assigner un but à la vie n'existe qu'en fonction d'un système religieux. La question du but de la vie humaine doit être remplacée par une autre : que demandent les hommes à la vie ? A quoi tendent-ils ? Les hommes tendent vers le bonheur : d'un côté éviter la douleur, de l'autre rechercher de fortes jouissances. Or, ajoute Freud "toute la Création s'y oppose."

IV/ Les limitations de la condition humaines :

La souffrance nous menace en effet de trois côtés :

a) dans notre propre corps, destiné à la déchéance et à la dissolution, où la douleur et l'angoisse sont des "signaux d'alarme".

b) dans le monde extérieur qui dispose de forces invincibles et inexorables pour s'acharner contre nous et nous anéantir.

c) dans nos rapports avec les autres êtres humains.

Sous la pression de ces trois menaces, l'homme s'applique à réduire ses prétentions au bonheur et cherche au moins à éviter la souffrance et envisage plusieurs solutions :

  • la satisfaction illimitée des besoins
  • L'isolement volontaire
  • La science et la technique
  • La drogue, les briseurs de soucis ("Sorgenbrecher")
  • Le renoncement : abandonner toute activité quelle qu'elle soit (sacrifier sa vie)
  • maîtriser l'activité de la vie instinctive
  • La sublimation (le travail intellectuel, la création artistique, le travail en général) : il s'agit de transposer les objectifs des instincts de telle sorte que le monde extérieur ne puisse plus leur opposer de déni ou s'opposer à leur satisfaction.
  • La jouissance procurée par la contemplation des oeuvres d'art
  • L'isolement total de l'ermite
  • L'action collective
  •  L'amour, les relations affectives et sexuelles
  • Les jouissances qu'inspire la beauté (objets naturels, paysages, création artistiques). L'émotion esthétique dérive de la sphère des sensations sexuelles. Elle est un exemple typique de "tendance inhibée quant au but".
  • La religion

Freud montre les limites de chacune de ces solutions. Le programme que nous impose le principe de plaisir (être heureux) n'est pas réalisable, mais il est possible de s'en approcher. Cependant, aucune de ces voies ne permet à elle seule de réaliser tout ce que nous voulons. Tout dépend de la constitution psychique de chaque individu pris séparément, de son "économie libidinale", de son "tempérament" (narcissique, actif, érotique)

La sagesse recommande de ne pas attendre toute satisfaction d'un penchant unique. Le succès dépend d'un grand nombre de facteurs, mais celui dont il dépend le plus est la faculté dont jouit notre constitution psychique d'adapter ses fonctions au milieu et de les utiliser aux fins du plaisir.

Si l'homme voit ses efforts vers le bonheur frustrés, il fuira dans la maladie nerveuse, la drogue ou la psychose.

V/ Le refus de la civilisation :

Au début du chapitre III, Freud rappelle les trois sources d'où découle la souffrance humaine :

a) la puissance écrasante de la nature

b) la caducité de notre propre corps

c) l'insuffisance des mesures destinées à régler les rapports entre les hommes, que ce soit au sein de la famille ou de la société.

Pour certains, c'est la civilisation dans son ensemble qui est responsable de notre misère et il conviendrait de l'abandonner pour revenir à "l'état primitif".

Freud examine les causes de la désillusion ou de l'hostilité des hommes par rapport à la civilisation :

a) La dépréciation de la vie terrestre par le christianisme.

b) Les grandes découvertes et le mythe du "bon sauvage"

c) La découverte du mécanisme des névroses : "l'homme devient névrosé parce qu'il ne peut supporter le degré de renoncement exigé par la société au nom de son idéal culturel, et l'on en conclut qu'abolir ou diminuer notablement ces exigences signifierait un retour à des possibilités de bonheur."

d) Les promesses non tenues de la science et de la technique

VI/ Les exigences de la culture :

"La vie en commun ne devient possible que lorsqu'une pluralité parvient à former un groupement plus puissant que ne l'est lui-même chacun de ses membres, et à maintenir une forte cohésion en face de tout individu pris en particulier." (p. 44)

Le développement de la civilisation repose sur la "sublimation" et le renoncement aux pulsions instinctives individuelles.

La sublimation (du but des pulsions) permet aux activités psychiques élevées (scientifiques, idéologiques, artistiques) de jouer un rôle important dans la vie des êtres civilisés.

Le renoncement aux pulsions instinctives postule la non-satisfaction, le refoulement des instincts.

Ce renoncement culturel (Kulturversagung) régit le domaine des rapports sociaux et développe l'hostilité contre la civilisation.

Dans le chapitre IV, Freud répond à la question de savoir à quelles influences le développement de la civilisation doit son origine, comment il est né et par quoi son cours fut déterminé.

Il commence par rappeler le caractère permanent du désir sexuel dans l'espèce humaine (il n'y a pas de période de reproduction comme chez les animaux) et la longue et totale dépendance des petits humains par rapport aux parents (à la mère). Il reprend ensuite la thèse deTotem et tabou d'un père tout-puissant régnant sur la "horde primitive" (premier stade), suivi du  meurtre du père par ses fils ligués les uns avec les autres qui inaugure le "totémisme" (deuxième stade).

Il souligne ensuite la dimension conflictuelle du rapport entre l'amour et la civilisation.

La civilisation restreint la vie sexuelle afin d'accroître la sphère culturelle en instaurant des "tabous" : interdiction de l'inceste, restrictions de tous ordres frappant aussi bien les hommes que les femmes...

Cette restriction de la vie sexuelle des individus commence dès l'enfance.

La civilisation favorise essentiellement les unions monogames et ne tolère pas que la sexualité soit une source autonome de plaisir, indépendante de la procréation.

VII/ L'agressivité humaine :

Un deuxième facteur menace la civilisation : l'agressivité humaine : "L'homme n'est point cet être débonnaire, au coeur assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne dose d'agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n'est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation." (p. 64)

"Cette tendance à l'agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l'existence chez autrui, constitue le facteur principal de perturbation dans nos rapports avec notre prochain ; c'est elle qui impose à la civilisation tant d'efforts. Par suite de cette hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres, la société civilisée est constamment menacée de ruine."

Freud qualifie "d'utopie sans consistance" Le postulat du communisme selon lequel la suppression de la propriété privée pourrait supprimer la rivalité et la violence dans les sociétés humaines.

Freud explique à la fin du chapitre V que le moyen le plus fréquemment employé par les sociétés humaines pour gérer leurs conflits est de transférer le ressentiment que ses membres éprouvent les uns envers les autres sur des minorités ciblées : (les bourgeois, les Juifs...)

VIII/ L'instinct de mort

Dans le chapitre VI, Freud introduit une notion nouvelle  : l'instinct de mort et indique la genèse de ce concept dans la théorie psychanalytique : "Parti de certaines spéculations sur l'origine de la vie et certains parallèles biologiques, j'en tirai la conclusion qu'à côté de l'instinct qui tend à conserver la substance vivante et à l'agréger en unités toujours plus grandes, il devait en exister un autre qui lui fût opposé, tendant à dissoudre ces unités et à les ramener à leur état primitif, c'est-à-dire à l'état anorganique. Donc, indépendamment de l'instinct érotique, existait un instinct de mort ; et leur action conjuguée ou antagoniste permettait d'expliquer les phénomènes de la vie."

L'agressivité constitue une disposition instinctive primitive et autonome de l'être humain. La pulsion agressive, naturelle aux hommes, l'hostilité d'un seul contre tous s'opposent au programme de la civilisaton.

La signification de l'évolution de la civilisation doit nous montrer la lutte entre l'Eros et la mort, entre l'instinct de vie et l'instinct de destruction.

Note : "Au-delà du principe de plaisir, texte capital de 1920, écrit au lendemain de la Première Guerre mondiale, du suicide de Viktor Tausk et de la disparition d’êtres chers, est le livre de la pulsion de mort et de la compulsion de répétition, que Freud aborde ici pour la première fois. Certains, tel Jean Laplanche, le considèrent comme « le texte le plus fascinant et le plus déroutant de l’œuvre freudienne » à cause de son audace et de sa liberté de ton. Freud y abandonne notamment l’opposition conscient/inconscient au profit du conflit entre le moi et le refoulé, et aborde divers thèmes comme le traumatisme, le sadisme et la haine."

VII/ Le Surmoi

Freud va maintenant indiquer le moyen le plus important auquel recourt la civilisation pour inhiber l'agression : le surmoi.

"L'agression est "introjetée", intériorisée (...) retournée contre le propre Moi. Là, elle sera reprise par une partie de ce Moi, laquelle, en tant que "Surmoi", se mettra en opposition avec l'autre partie. Alors, en qualité de "conscience morale", elle manifestera à l'égard du Moi la même agressivité rigoureuse que le Moi eut aimé satisfaire contre des individus étrangers.

La tension née entre le Surmoi sévère et le Moi qu'il s'est soumis, nous l'appelons "sentiment conscient de culpabilité" ; et elle se manifeste sous forme de "besoin de punition". La civilisation domine donc la dangereuse ardeur agressive de l'individu en affaiblissant celui-ci, en le désarmant, et en le faisant surveiller par l'entremise d'une instance en lui-même, telle une garnison placée dans une ville conquise."

Le sentiment de culpabilité a deux origines :

a) l'angoisse devant l'autorité

b) l'angoisse devant le Surmoi

Le processus de constitution du Surmoi est le suivant (cf. p. 85) :

a) renoncement à la pulsion consécutif à l'angoisse devant l'agression de l'autorité extérieure

b) instauration de l'autorité intérieure, renoncement consécutif à l'angoisse devant cete dernière, angoisse morale.

La conscience est donc la conséquence du renoncement aux pulsions. Le renoncement aux pulsions, imposé du dehors, engendre la conscience qui exige alors de nouveaux renoncements.

La relation entre le Moi et le Surmoi est une reproduction de relations ayant réellement existé jadis entre le Moi encore indivis et un objet extérieur (Le père).

La conscience à l'origine provient de la répression d'une agression et se trouve ensuite renforcée par de nouvelles répressions semblables.

Freud précise que la sévérité du Surmoi qu'élabore un enfant ne reflète pas la sévérité des traitements qu'il a subis.

Faisant ensuite allusions aux thèses développées dans Totem et Tabou, Freud explique que la conscience morale a également des origines phylogénétiques (le meurtre du père de la horde primitive).

Note : Freud, s'inspirant d'une conviction de Darwin suppose à l'origine de l'humanité une horde primitive, sous l'autorité d'un père tout-puissant qui possède seul l'accès aux femmes. Il présuppose alors que les fils du père, jaloux de ne pouvoir posséder les femmes, se rebellèrent un jour et le tuèrent, pour le manger en un repas totémique. Une fois le festin consommé, le remords se serait emparé des fils rebelles, qui érigèrent en l'honneur du père, et par peur de ses représailles, un totem à son image. Afin que la situation ne se reproduise pas, et pour ne pas risquer le courroux du père incorporé, les fils établirent des règles, correspondant aux deux tabous principaux : la proscription frappant les femmes appartenant au même totem (inceste) et l'interdiction de tuer le totem (meurtre et parricide).

Le sentiment de culpabilité est l'expression du conflit d'ambivalence, de la lutte éternelle entre l'Eros et l'instinct de destruction ou de mort.

Comme la civilisation obéit à une poussée érotique interne visant à unir les hommes en une masse maintenue par des liens serrés, elle ne peut y parvenir qu'en renforçant toujours davantage le sentiment de culpabilité.

Conclusion :

Le sentiment de culpabilité est le problème capital du développement de la civilisation et le progrès de celle-ci doit être payé par une perte de bonheur due au renforcement de ce sentiment.

Le sentiment de culpabilité est absolument identique à l'angoisse devant le Surmoi.

Il n'est pas reconnu comme tel, il reste en grande partie inconscient et se manifeste comme un malaise, un mécontentement auquel on cherche à attribuer d'autres motifs.

Freud précise la signification des concepts qu'il a développés dans son ouvrage : "surmoi", "conscience morale", "sentiment de culpabilité", "besoin de punition", "remords".

Le Surmoi est une instance qui consiste à surveiller et juger les actes et intentions du Moi et à exercer une activité de censure.

Le sentiment de culpabilité (la dureté du Surmoi) est la même chose que la sévérité de la conscience morale. Il est la perception, impartie au Moi, de la surveillance dont ce dernier est ainsi l'objet. Il mesure le degré de tension entre les tendances du Moi et les exigences du Surmoi.

Le besoin de punition est une manifestation d'une pulsion du Moi devenu masochiste sous l'influence du Surmoi sadique.

Le remords désigne la réaction du Moi dans un cas donné de sentiment de culpabilité.

Freud propose de limiter les découvertes psychanalytiques relatives au sentiment de culpabilité de sa dérivation des pulsions agressives seules. Les symptômes des névroses sont des substituts de satisfaction de désirs sexuels non exaucés. Quand une pulsion instinctive succombe au refoulement, ses éléments libidinaux se transforment en symptômes, ses éléments agressifs en sentiment de culpabilité.

Le processus de civilisation  répondrait à cette modification du processus vital subie sous l'influence d'une tâche imposée par l'Eros et rendue urgente par l'Ananké (le Destin), la nécessité réelle, à savoir l'union d'êtres humains isolés en une communauté cimentée par leurs relations libidinales réciproques.

Le combat entre l'individu et la société répond à une discorde intestine dans l'économie de la libido, comparable à la lutte pour la répartition de celle-ci entre le Moi et les objets. Ce combat, si pénible qu'il rende la vie à l'individu actuel, autorise en celui-ci un équilibre final. Il faut espérer qu'il en sera de même de la civilisation.

Freud affirme l'existence, au-delà du Surmoi individuel, d'un "Surmoi collectif" : l'éthique.

Le Surmoi d'une époque culturelle donnée, explique Freud, a une origine semblable à celle du Surmoi d'un individu. Les deux mécanismes, celui du développement culturel de la masse et celui du développement culturel propre à l'individu, sont régulièrement et intimement accolés l'un à l'autre.

Il fait deux objections au Surmoi individuel et au Surmoi collectif :

a) par la sévérité de ses ordres et de ses interdictions, il se soucie trop peu du bonheur du Moi.

b) il ne tient pas assez compte des résistances à lui obéir.

Freud prend l'exemple du commandement évangélique : "Aime ton prochain comme toi-même",  qu'il qualifie de "mesure de défense la plus forte contre l'agressivité et exemple le meilleur des procédés antipsychologiques du Surmoi collectif".

Il se demande si la plupart des civilisations ou des époques culturelles et même l'humanité entière ne sont pas devenues "névrosées" sous l'influence des efforts de la civilisation et introduit la notion de "névrose collective".

"La question du sort de l'espèce humaine, affirme-t-il pour finir, me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d'agression et d'autodestruction ? A ce point de vue, l'époque actuelle mérite peut-être une attention toute particulière. Les hommes d'aujourd'hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu'avec leur aide il leur est devenu facile de s'exterminer mutuellement jusqu'au dernier. Ils le savent bien, et c'est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. Et maintenant, il y a lieu d'attendre que l'autre des deux "puissances célestes", l'Eros éternel, tente un effort afin de s'affirmer dans la lutte qu'il mène contre son adversaire non moins mortel."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

S. Freud, Malaise dans la civilisation

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