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Et si le vrai changement était d'admettre, enfin, que les méthodes les plus exigeantes, sanctionnées par des systèmes de notation, de sanctions et de classements, étaient les plus favorables aux milieux défavorisés?

(Par Eric Conan, Marianne)

 

Une page du livre de lecture de la Méthode Boscher
Une page du livre de lecture de la Méthode Boscher

Le Ministre de l’Education vient d’annoncer un plan de 350 millions pour les établissements qui accueillent le plus d’élèves en difficulté. Après avoir été échaudé avec le changement des rythmes scolaires, Vincent Peillon s’y prend avec prudence. Sa réforme des ZEP (Zones d’éducation prioritaire) est conçue pour éviter, à deux mois des municipales, de braquer à nouveau les enseignants.

Il ne touche ainsi pas à l’inflation des ZEP qui concernent aujourd’hui 20% des établissements alors qu’un rapport récent proposait de revenir à 10% pour mieux concentrer les moyens. Il a préféré créer au sein de ces nombreux ZEP un noyau dur de 350 super ZEP, les plus difficiles, où les professeurs assureront 1h30 de cours en moins par semaine (16h30 au lieu de 18h) en collège et neuf jours de moins en primaire. Cela afin de permettre aux équipes « de se concerter, de travailler ensemble, de suivre les élèves et d’accueillir les parents ». Ces enseignants auront aussi trois jours de formation en plus et leur prime de ZEP sera augmentée.  

Toutes ces mesures d’intendance (horaires, primes, moyens financiers) sont destinées à inciter les professeurs à ne pas fuir au bout de quelques années ces établissements maudits comme le font beaucoup d’entre eux aujourd’hui. Elles sont ciselées pour ne fâcher sous aucun prétexte le reste du corps enseignant. Le ministre est encore loin de s’attaquer aux questions de contenus et de méthodes qui expliquent pourtant en grande partie le découragement de l’enseignant qui se retrouve aujourd’hui face à des classes de 6ème dont plus du tiers des élèves ne maitrisent pas le français.  

On le sait, les réguliers classements internationaux des performances des élèves français enregistrent depuis plusieurs décennies un effondrement de leur niveau de compréhension de la langue. C’est la conséquence logique de l’effondrement de  …l’enseignement de la lecture. Il y a quarante ans, l’élève de CP bénéficiait de 15 heures de français, contre 9 en 2006. En moyenne, un bachelier d’aujourd’hui aura reçu dans son parcours scolaire 800 heures de français en moins que ses parents. A cette chute quantitative s’ajoute l’utilisation de méthodes d’enseignement de la lecture et de l’écriture que l’on sait désastreuses mais auxquelles on ne s’attaque pas.  

Il est ainsi significatif que la semaine de l’annonce du plan Peillon pour les ZEP une énième expertise pointait les ravages – et particulièrement en ZEP ! - de la méthode dite « globale » d’apprentissage de la lecture, généralisée dans les années 70. Et que le ministre n’en a rien dit. C’était pourtant l’occasion avec cette dernière étude conjointe du CNRS et de l’Université de Saint Quentin qui confirme ce que d’autres démontrent depuis des décennies : la méthode traditionnelle, « syllabique » (le « B+A=BA ») est plus efficace que la méthode globale de reconnaissance visuelle, et cela en particulier chez les élèves des milieux défavorisés.

Le rapport pointe « l’effet considérable » du choix de la méthode, cet effet sur l’apprentissage de la langue étant aussi important que le niveau des diplômes des parents des élèves. Ces travaux confirment ceux sur l’inégalité scolaire du regretté Raymond Boudon, sociologue qui avait démontré il y a trente ans que les méthodes les plus exigeantes, sanctionnées par des systèmes de notation, de sanctions et de classements, étaient les plus favorables aux milieux défavorisés. Ce que martèle à nouveau, à l’inverse d’un « présupposé pédagogique très répandu aujourd’hui », ce dernier rapport du CNRS dont l’auteur, Jérôme Dauvieau, relève malgré cela que le corpus des enseignants du primaire « reste aujourd’hui fortement marqué par la thématique de la rénovation pédagogique des années 1970 et 1980 ».  

En effet, tout retour en arrière sur les erreurs passées étant difficile dans l’univers scolaire, les technocrates du Ministère n’avaient fait que concocter un compromis vaseux – la méthode « semi-globale » – et, liberté pédagogique et routine aidant, le résultat est là : la méthode efficace n’est aujourd’hui pratiquée que par 10% des enseignants (20% dans le privé). Et le rapport du CNRS regrette « la diffusion paradoxalement faible de la méthode syllabique dans les quartiers les plus défavorisés ».  
      
Dommage que le ministre n’ait pas profité de cette coïncidence que lui offrait la publication de cette nouvelle enquête pour mettre le problème sur la table et expliquer aux enseignants et aux parents qu’il ne suffisait pas de se pencher sur le sort des handicapés de la langue au collège, mais qu’il fallait d’abord arrêter de produire de tels handicapés, en amont, à l’école primaire. Tout le monde trouverait criminel que l’on jette au milieu de la piscine des élèves qui ne savent pas nager. Or l’on jette chaque année en 6ème 100 000 élèves sortant du primaire sans maitrise de la langue…  

Alors à quoi servira que Vincent Peillon (et le contribuable) se décarcasse pour donner une heure ou deux de cours de soutien par ci, quelques primes par là, si c’est pour continuer à utiliser des méthodes qui plombent les enfants de ZEP. Il vaudrait mieux prendre les choses à l’endroit, quitte a faire un peu de pédagogie avec les enseignants…

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