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Vladimir Jankélévitch, La Mort, Editions Flammarion, collections Champs, 1977

 

"Pour que l'au-delà ait un sens, il faut faire honneur à la plénitude, à l'intensité, à la saveur incomparable de l'en-deçà."

 

Sur la façade du 1 quai aux Fleurs (Paris, IVe arrondissement, face aux jardins de la cathédrale Notre-Dame) est apposée une plaque rappelant que le philosophe et sa famille vécurent à cette adresse à partir de 1938 jusqu'en 1985. Sur cette plaque est inscrite la citation suivante : « Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été ; désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l'éternité. », Vladimir Jankélévitch, L’Irréversible et la nostalgie.

 

 

Vladimir Jankélévitch est un philosophe et musicologue né à Bourges le 31 août 1903 et mort à Paris le 6 juin 1985.

 

Au début du chapitre IV de La Mort ("La quoddité est impérissable, l'irrévocable de l'irréversible"), p. 449, Vladimir Jankélévitch, reprend le concept bergsonien "d'organe-obstacle" et résume la thèse fondamentale de son livre : "Ce qui ne meurt pas ne vit pas".

 

"De même que la mort et l'immortalité sont l'une et l'autre à la fois impossibles et nécessaires, de même la mort est à la fois le moyen de vivre et l'empêchement de vivre. Nous appelions organe-obstacle cette forme intextricablement dialectique de l'impossible-nécessaire : la mort est la condition de la vie, en tant qu'elle est paradoxalement la négation de cette vie ; cette négation positive, rappelons qu'elle est la fonction de cette limite, la limite donnant une forme à ce qu'elle limite... Ou plus généralement encore : le non-être préside à l'instauration ou à la fondation de l'être ! Telle est l'alternative fondamentale, dans laquelle toutes les autres sont contenues : le vivant n'est vivant qu'à condition d'être mortel ; et il est bien vrai que ce qui ne vit pas ne meurt pas : mais c'est parce que ce qui ne meurt pas ne vit pas. Un rocher ne meurt pas. Une fleur en étoffe ne se fane jamais. Mais aussi l'éternelle vie d'une fleur en étoffe ou d'un rocher, cette vie est une éternelle mort... Car il n'y a de vivant que ce qui meurt ; ou comme le dit Jean Wahl (Traité de Métaphysique, p. 304), ce qui vit est ce qui peut mourir. Sans la mort la vie ne mériterait pas d'être vécue. Maudite soit la vie sans la mort ! C'est Epictète qui parle ainsi : Katara esti to mé apothanein (Entretiens, II, 6, 13) ; une durée sempiternelle, une existence indéfiniment étirée seraient à certains égards la forme caractéristique de la damnation : car c'est en enfer que les créatures sont condamnées à l'insomnie perpétuelle et au supplice de l'ennui sans fin ; l'enfer, c'est l'impossibilité de mourir. Aussi nous faut-il choisir entre la plénitude dans la finitude ou l'éternité dans l'inexistence..."

 

"Avoir été, avoir vécu, avoir aimé.

"C'est donc finalement dans la vie elle-même, dans la joie de vivre et dans la surnaturalité de la naturalité vécue que nous trouverons le gage d'une existence impérissable. Or les philosophes nécrophiles font tout ce qu'il ne faudrait pas faire : ils cherchent le non-être dans l'être, et refusent ce qu'on leur offre : ils se méfient ! Ils préfèrent ce qui leur est soustrait, ils ne veulent pas de la vie et de la lumière qui leur sont données. Dire non à ce oui de la bienheureuse plénitude, n'est-ce pas une forme de la perversité philosophique ? Nous refusions de réduire le vieillissement à une "mortification", d'assimiler l'instant mortel aux "petites morts" de la continuation : car pas plus que la vie n'est une mort continuée, l'instant mortel n'est la dernière mort de cette continuation. Or si la vie était une mort continuée, la mort serait une sur-vie au sens le plus platement biomorphique ; et l'on passerait de la vie mourante à la mort vivante, d'une vie mélangée de mort à une mort mélangée de vie sans presque s'en apercevoir, et par l'intermédiaire d'une mutation à peine plus grave que tant d'autres. Cette espèce de transformisme métaphysique, s'il assure la continuité de l'essence-existence, méconnaît à la fois l'en-deçà, l'au-delà et le seuil qui les sépare : il n'y a plus ni vie ni mort, mais un mélange cotonneux de vie et de mort. Pour que l'au-delà ait un sens, il faut faire honneur à la plénitude, à l'intensité, à la saveur incomparable de l'en-deçà. Nous voici donc ramenés à cette plénitude affirmative elle-même..." (p. 453-454)

 

 

 

 

 

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