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René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, recherches avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort, Editions Grasset et Fasquelle, 1978 et en livre de poche (collection biblio essais)

René Noël Théophile Girard, né à Avignon (Vaucluse) le 25 décembre 1923, est un philosophe français, membre de l'Académie française depuis 2005. Ancien élève de l'Ecole des chartes et professeur émérite de littérature comparée à l'université Stanford et à l'Université Duke aux Etats-Unis, il est l’inventeur de la théorie mimétique qui, à partir de la découverte du caractère mimétique du désir, a jeté les bases d’une nouvelle anthropologie. Il se définit lui-même comme un anthropologue de la violence et du religieux.

Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir (Jenseits des Lustprinzips), Petite bibliothèque Payot.

Au-delà du principe de plaisir, texte capital de 1920, écrit au lendemain de la Première Guerre mondiale, du suicide de Viktor Tausk et de la disparition d’êtres chers, est le livre de la pulsion de mort et de la compulsion de répétition, que Freud aborde ici pour la première fois. Certains, tel Jean Laplanche, le considèrent comme « le texte le plus fascinant et le plus déroutant de l’œuvre freudienne » à cause de son audace et de sa liberté de ton. Freud y abandonne notamment l’opposition conscient/inconscient au profit du conflit entre le moi et le refoulé, et aborde divers thèmes comme le traumatisme, le sadisme et la haine."

Dans Des choses cachées depuis la fondation du monde (Psychologie interdividuelle, "Au-delà du principe de plaisir et psychanalyse structurale", p. 425), Guy Lefort interroge René Girard sur le rapport entre sa perspective et celle de Jacques Lacan, puis celle de  Freud dans Au-delà du principe de plaisir.

Girard admet la définition lacanienne d'un inconscient "structuré comme un langage" : "cet inconscient-là existe au sens où existent aussi les structurations lévi-straussiennes puisque nous sommes enfermés dans le langage, mais ni Lacan, ni Lévi-Strauss ne parviennent à penser le mécanisme de structuration de cet inconscient."

Jean-Michel Oughourlian fait remarquer que Lacan voit mieux que Freud la symétrie des doubles, mais ne tire pas les conclusions radicales qui s'imposent au sujet de la psychanalyse tout entière et du structuralisme. "Au lieu de rapporter cette symétrie au mimétisme réciproque, Lacan y voit ce qu'il appelle la "capture de l'imaginaire" enracinée dans un postulat à lui, défini comme "stade du miroir".

Selon Girard, Lacan retombe dans l'erreur commune à toute l'école psychanalytique d'un désir qui porterait sur l'identique, l'image de son propre Moi. Il faut opposer à cette conception les textes de Proust dans La recherche du temps perdu qui décrivent tout désir, même le plus "narcissique" comme soif de la "Différence" la plus extrême.

"Toutes les grandes oeuvres littéraires s'inscrivent en faux contre une conception qui, une fois de plus, minimise le rôle de la violence et des conflits, aussi bien dans les désordres que dans les ordres individuels et collectifs."

Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud évoque un petit enfant (son petit-fils) qui s'amuse à faire apparaître et disparaître une bobine dont Freud dit qu'elle représente la mère, tantôt présente et tantôt absente.

Le jeu de l'enfant témoigne, selon Lacan, de l'apprentissage du signifiant et lui suggère ses deux grandes thèses : le stade du miroir (l'acquisition de l'image du moi) et la genèse du symbolique (l'acquisition du langage).

Ce qui frappe René Girard dans ce texte jugé par lui essentiel décrivant "le jeu du Fort/Da", c'est sa dimension mimétique et sacrificielle.

Freud, explique-t-il, transforme le moment où l'enfant jette la bobine loin de lui en une véritable expulsion sacrificielle motivée par une impulsion vengeresse à l'encontre de la mère, parce qu'il lui arrive de s'absenter.

L'enfant met en scène dans ses jeux, toutes ses expériences les plus désagréables et il les transforme, ce faisant, en expériences agréables parce qu'il réussit à s'en rendre maître.

Freud pose le problème des conduites rituelles au niveau de l'individu, mais dans une sorte de clair-obscur. Ceci est confirmé par la référence dans le même paragraphe, à l'art dramatique et à la tragédie qui transforme les impressions les plus pénibles en sources de plaisir. Nous voilà donc de retour, commente Girard, à la catharsis aristotélicienne (cf. Aristote, Poétique) et ses expulsions post-rituelles.

"C'est vraiment là une page extraordinaire car, liés à l'apparition du langage et des systèmes de signes, ce ne sont pas les jeux purement intellectuels dont parle le structuralisme que nous trouvons, mais une soif de "vengeance" qui devient "constructive" sous le rapport culturel parce qu'elle se dépense sur un substitut sacrificiel, un Stellvertreter. Et tout cela se produit dans un cadre trop large pour l'Oedipe."

Freud comprend, semble-t-il, que le Fort/Da n'est jamais que la reprise imitative d'un jeu proposé par les adultes, mais juge ce détail sans importance. Pour Girard, au contraire, il n'est pas sans importance que le processus de genèse symbolique relève de l'imitation.

Il montre que l'imitation joue en réalité un rôle essentiel, en conjonction avec la substitution à tous les stades de l'opération quasi rituelle décrite par Freud. Même s'il ne dispose pas du mécanisme victimaire, Freud s'en approche très près en constatant qu'il existe une affinité réciproque entre la vengeance et les procédés de substitution.

Tandis que tout se qui se dirige chez Freud vers l'essentiel (l'imitation, le paradoxe des doubles, la victime émissaire) est "sacrifié" par le structuralisme à la toute-puissance de l'ordre différentiel et structurel.

Deux routes se présentent après Freud :

1) maintenir au niveau du langage le sacré de la Différence en mettant l'accent sur tout ce qui se rapporte à la distinction linguistique chez Freud et en sacralisant le langage au niveau du jeu de mots (Lacan).

2) s'attacher chez Freud à ce qui ébranle et subvertit secrètement cette différence, à savoir la mimesis d'appropriation, c'est-à-dire la nature conflictuelle de l'imitation.

Si l'on poursuit les conséquences jusqu'au bout, cette découverte fait inévitablement sauter les grands mythes freudiens : le complexe d'Oedipe et la théorie du narcissisme.

"La seconde route aborde tous les problèmes en fonction des doubles, de la victime émissaire et du jeu mimétique dans son ensemble. Elle résoud effectivement les problèmes laissés en suspens ou escamotés par le structuralisme (...)

Freud ouvre une dimension que le structuralisme referme temporairement, mais cette fermeture elle-même n'est pas inutile ; elle accomplit un type d'analyse synchronique qui va donner une vigueur nouvelle à la reprise de l'aventure essentielle."

1) Pour René Girard, et contrairement à Freud, le désir est décroché du plaisir et, d'une certaine façon, le plaisir est "à la remorque" du désir.

2) La théorie de l'imitation conflictuelle dévoile le mécanisme de reproduction des "complexes" psychologiques qui sont déjà intervenus dans l'histoire du sujet et explique par quel mécanisme ces "complexes" ou ces constellations de circonstances se répètent ou s'aggravent

3) Girard doit par conséquent être capable de "déconstruire le fameux "instinct de mort".

"L'instinct de mort" chez Freud est lié, dans Au-delà du principe de plaisir au problème de la répétition. Freud distingue deux types de répétition :

1) Celui qui se ramène au mécanisme du Fort/Da ou du jeu rituel, destiné à assurer la maîtrise d'une expérience déplaisante et donc explicable par la psychanalyse à la lumière du "principe de plaisir". "Ce premier groupe comprend les névroses traumatiques et se laisse concevoir sur le modèle freudien de l'empreinte, du tampon qui à chaque fois se désencre et produit un exemplaire moins net. Dans le cas de l'expérience traumatique, cette moindre netteté ne fait qu'un avec la maîtrise grandissante de l'expérience traumatisante."

2) Freud avoue qu'il n'y a rien encore, dans la psychanalyse qui permette d'expliquer le deuxième type de répétition. "Ce type de répétition n'apporte que des souffrances et il peut se produire même chez des individus "normaux" puisqu'ils ne présentent aucun symptôme décelable et ils se présentent essentiellement comme des victimes passives."

C'est pour ce type de répétition que Freud va inventer le postulat d'un "instinct de mort" destiné à expliquer :

1) L'incapacité du sujet à reconnaître dans l'expérience actuelle un fragment de sa petite enfance, sa propre genèse oedipienne et à se convaincre de ce fait que les conclusions de l'analyste sont correctes.

2) L'obstination à répéter cette expérience et à la rejouer cette fois avec le psychanalyste lui-même (névrose de tranfert).

"La psychanalyse y perd son latin. Avec qui cet échec déplorable peut-il donc se produire ? Avec n'importe qui, à en juger par ce qui suit. En quelques lignes, Freud décrit les effets du désir mimétique, sans les rapporter à celui-ci, bien entendu, puisque son principe lui échappe, mais de telle façon qu'on ne peut pas ne pas en reconnaître la dynamique (...) dont Freud admet ici, avec son honnêteté habituelle, qu'elle échappe complètement à la psychanalyse" :

"Ce que la psychanalyse découvre par l'étude des phénomènes de transfert chez les névrotiques se retrouve également dans la vie de personnes non névrotiques. Certaines personnes donnent, en effet, l'impression d'être poursuivies par le sort, on dirait qu'il y a quelque chose de démoniaque dans tout ce qui leur arrive, et la psychanalyse a depuis longtemps formulé l'opinion qu'une pareille destinée s'établissait indépendamment des événements extérieurs et se laissait ramener à des influences subies par les sujets au cours de la première enfance. L'obsession qui se manifeste en cette occasion ne diffère guère de celle qui pousse le névrotique à reproduire les événements et la situation affective de son enfance, bien que les personnes dont il s'agit ne présentent pas les signes d'un conflit névrotique ayant abouti à la formation de symptômes. C'est ainsi qu'on connaît des personnes dont toutes les relations avec leurs prochains se terminent de la même façon : tantôt ce sont des bienfaiteurs qui se voient, au bout de quelque temps, abandonnés par ceux qu'ils avaient comblé de bienfaits et qui, loin de leur en être reconnaissants, se montrent pleins de rancune, pleins de noire ingratitude, comme s'ils s'étaient entendus à faire boire à celui à qui ils devaient tant, la coupe d'amertume jusqu'au bout, tantôt ce sont des hommes sont toutes les amitiés se terminent par la trahison des amis ; d'autres encore passent leur vie à hisser sur un piédestal, soit pour eux-mêmes, soit pour le monde entier, telle ou telle personne pour, aussitôt, la précipiter de la roche tarpéienne et la remplacer par une nouvelle idole ; on connaît enfin des amoureux dont l'attitude sentimentale à l'égard des femmes traverse toujours les mêmes phases et aboutit toujours au même résultat. Ce "retour éternel du même" ne nous étonne que peu, lorsqu'il s'agit d'une attitude active et lorsque ayant découvert le trait de caractère permanent, l'essence même de la personne intéressée, nous nous disons que ce trait de caractère, cette essence ne peut se manifester que par la répétition des mêmes expériences psychiques. Mais nous sommes davantage frappés en présence d'événements qui se produisent et se répètent dans la vie d'une personne, alors que celle-ci se comporte passivement à l'égard de ce qui lui arrive, sans y intervenir d'une façon quelconque." (S. Freud, Essais de psychanalyse, 26-27 ; Gesammelte Werke XIII, 20-21)

D'après René Girard, tous les phénomènes décrits par Freud peuvent se ramener au processus défini dans le passage en caractères gras, c'est-à-dire au processus de la rivalité mimétique et du modèle-obstacle métamorphosé d'abord en idole, ensuite en persécuteur abominable.

Freud reconnaît qu'on ne peut pas repérer dans l'enfance du patient ce qui provoque ce type de répétition. Il qualifie lui-même de spéculative la "fantasmagorie pseudo-scientifique" qui l'amène à postuler son "instinct de mort".

Le postulat de "l'instinct de mort" et le complexe d'Oedipe sont incapables de repérer et de comprendre le phénomène d'imitation et de répétition aggravée que l'on voit, par exemple, à l'oeuvre dans l'Eternel mari de Dostoïevski.

"Le principe mimétique présente l'avantage de rendre la répétition intelligible et même nécessaire, "il restitue le style même de cette répétition et sa tendance à l'aggravation constante, laquelle peut mener à la folie et à la mort ; c'est-à-dire à un terme qui apparaît forcément, à l'observateur incapable de repérer le jeu mimétique, comme une visée existentielle directe." (Des choses cachées, p.435)

René Girard résume ainsi  le mécanisme de la répétition mimétique :

"Le sujet qui ne peut pas décider par lui-même de l'objet qu'il doit désirer, s'appuie sur le désir d'un autre et il transforme automatiquement le désir modèle en un désir qui contrecarre le sien. Parce qu'il ne comprend pas le caractère automatique de la rivalité, le fait d'être contrecarré, repoussé et rejeté devient pour l'imitateur l'excitant majeur de son désir. Sous une forme ou sous une autre, il va incorporer toujours plus de violence à son désir. reconnaître cette tendance, c'est reconnaître que le désir, à la limite, tend vers la mort, celle de l'autre, du modèle-obstacle, et celle du sujet lui-même." (Des choses cachées, p. 436)

"Ce mouvement du désir mimétique ne se laisse pas seulement repérer chez les malades, chez ceux qui poussent le processus mimétique trop loin pour fonctionner normalement, mais aussi, comme le dit Freud, chez les gens dits "normaux" (il n'y a donc pas de différence de nature, mais de degré entre les malades et les "gens normaux".)

"S'aliéner à l'obstacle mimétique, c'est errer parmi les tombes, c'est errer soi-même à la recherche des cadavres. C'est se vouer soi-même à la mort."

"Préférer l'objet qui semble pourvu de ce Freud appelle le narcissisme intact, c'est prendre l'obstacle mimétique pour ce qu'il y a de plus vivant, alors qu'en réalité il nous entraîne vers la souffrance et vers l'échec."

Cette tendance, explique René Girard est à l'oeuvre dans les aspects majeurs de la culture contemporaine et se concrétise de façon particulière dans la rivalité nucléaire.

"Tout converge vers la mort, y compris les pensées qui notent cette convergence, comme celle de Freud, ou celle des éthologistes, qui croient, eux aussi, reconnaître là quelque chose comme un instinct (...)"

Mais si les menaces qui pèsent sur nous sont le fait d'un instinct, il n'y a qu'à s'abandonner au destin immaîtrisable qui nous emporte.

Sachant que ces menaces ne sont nullement, comme le pensait Freud dans Au-delà du principe de plaisir et dans Malaise dans la Civilisation le fait d'un "instinct", mais de l'hypermimétisme de l'être humain, notre destin n'est nullement "immaîtrisable".

L'anthropologie girardienne débouche donc sur une éthique au sein de laquelle personne n'occupe de position de "surplomb" (pas plus les "croyants" que les "incroyants"), où nul ne se croit exempt de "rivalité mimétique" et où chacun essaye de faire tout son possible pour "résister à la tentation" induite par le désir mimétique, non par esprit de "ressentiment", comme le pensait Nietzsche, mais pour laisser une chance à la liberté et au bonheur.

Une telle éthique ne serait pas spécifiquement "judéo-chrétienne", même si elle se manifeste de façon éminente chez les prophètes de l'Ancien Testament et dans les Evangiles (le sermon sur la montagne, "Tu aimeras ton prochain comme toi-même."...), on la trouve aussi dans l'antiquité gréco-romaine, chez Socrate ou Epictète et dans le bouddhisme (bien qu'elle n'implique pas forcément le renoncement au monde considéré comme un illusion). Elle n'a rien à voir avec "l'ascèse pour le pouvoir" ou "l'empoisonnement de l'éros" (Nietzsche). Mais si l'on traduit "éros" par désir, elle nous invite à discerner un désir qui conduit à la mort, celle du prochain et la nôtre et un désir qui conduit vers la vie.

https://www.mysciencework.com/bundles/mswblog/images/Posts/2011/05/Trou_noir.jpg

"Il faut replacer les textes de Freud et de Proust dans le mouvement général de la culture et de la littérature contemporaines. Dans le domaine de la métaphore en particulier, ils s'inscrivent sur une trajectoire dont la signification  d'ensemble n'est pas douteuse ; elle correspond à l'obsession grandissante, et par conséquent au "durcissement" de l'obstacle mimétique. "L'auto-suffisance bienheureuse", le divin, en somme, tend à se réfugier dans les formes d'existence les plus éloignées de la nôtre, finalement dans l'inorganique lui-même, dans la substance impénétrable des matières les plus résistantes, comme la pierre ou le métal. Le désir débouche enfin sur la froideur vide des espaces de la science-fiction, sur ces trous noirs dont parlent aujourd'hui les astronomes, d'une densité si effroyable qu'elle attire à elle toute matière dans un rayon de plus en plus vaste et, de ce fait même, sa puissance d'attraction ne cesse d'augmenter." (p. 438)

 

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