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Le Japon après les bombes (© Sipa Press - Rex Features)

 

Le 6 août 1945, la ville japonaise d’Hiroshima est dévastée par l’explosion d’une bombe atomique, larguée par les Etats-Unis pour pousser le pays à se rendre et mettre fin à la Seconde Guerre Mondiale. Trois jours plus tard, une deuxième bombe est larguée sur Nagasaki. Ces bombardements sont aujourd’hui devenus des symboles de l’horreur de la guerre.

Le Japon après les bombes (© Sipa Press - Rex Features)

"Ce que la culture apocalyptique doit d'abord révéler et la seule chose qu'elle puisse révéler directement, c'est la nature purement humaine et la fonction à la fois destructrice et culturelle de la violence.

Quand les hommes parlent des moyens nouveaux de destruction, ils disent "la bombe" comme s'il n'y en avait qu'une et qu'elle appartenait à tout le monde et à personne, ou plutôt comme si le monde entier lui appartenait. Et elle apparaît en effet comme la reine de ce monde. Elle trône au-dessus d'une foule immense de prêtres et de fidèles qui n'existent, semble-t-il, que pour la servir. Les uns enfouissent dans la terre les oeufs empoisonnés de l'idole, les autres les déposent au fond des mers, d'autres encore en parsèment les cieux, faisant circuler sans fin les étoiles de la mort au-dessus de l'inlassable fourmillière. Il n'est pas la moindre parcelle d'une nature nettoyée par la science de toutes les antiques projections surnaturelles qui ne soit réinvestie par la vérité de la violence. De cette puissance de destruction, on ne peut pas ignorer, cette fois, qu'elle est purement humaine, mais, sous certains rapports, elle fonctionne de façon analogue au sacré.

Les hommes ont toujours trouvé la paix à l'ombre de leurs idoles, c'est-à-dire de leur propre violence sacralisée, seule la menace permanente d'une destruction totale et immédiate empêche les hommes de s'entre-détruire. C'est toujours la violence, en somme, qui empêche la violence de se déchaîner.

Jamais la violence n'a exercé plus insolemment son double rôle de "poison" et de "remède". Ce ne sont pas les antiques bourreaux du pharmakos qui le disent, ce ne sont pas des cannibales emplumés, ce sont nos spécialistes de la science politique. Seule, à les en croire, et nous pouvons les croire, l'arme nucléaire maintient de nos jours la paix du monde. Les spécialistes nous disent sans ciller que cette violence nous protège. Ils ont parfaitement raison, mais ils ne se rendent pas compte du son étrange que rendent de pareils propos au milieu d'un discours qui, pour tout le reste, continue à fonctionner comme si les humanistes qui l'inspirent, que ce soit celui de Marx, de Montesquieu, ou d'autres encore, étaient aussi valables que par le passé. Ils démontent les ressorts de la situation avec une maestria si tranquille et si terre à terre, sans jamais cesser de croire à la "bonté naturelle" de l'homme, qu'on se demande si, dans la vision de tous ces experts, c'est le cynisme qui l'emporte ou au contraire l'inconscience et la naïveté." (René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, p. 278-79)

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