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Dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, René Girard a fréquemment recours à l'expression "double bind", empruntée à la théorie de la schizophrénie développée par Gregory Bateson. Cette expression que l'on peut traduire en français par : "injonction contradictoire" rend compte du comportement de certains parents, notamment de certaines mères vis-à-vis de leur enfant : un message "positif" au niveau du discours explicite ("je t'aime") et un message négatif inconscient au niveau du non-dit ("je ne t'aime pas"). L'enfant exposé à ce jeu contradictoire peut perdre toute confiance à l'égard du langage, se fermer aux messages linguistiques ou présenter des réactions schizophréniques.

Girard reprend la notion de "double bind" (injonction contraditoire) pour rendre compte du problème de l'imitation. Dans les sociétés archaïques, les interdits aménagent de façon rigoureuse la répartition des objets disponibles entre les membres de la culture. Dans la société contemporaine, c'est la situation inverse qui prévaut. Non seulement il n'y a plus de tabous pour interdire à celui-ci ce qui est réservé à celui-là, mais il n'y a pas de rites d'initiation pour préparer les individus aux épreuves inévitables de la vie en commun. En supprimant toutes les barrières à la "liberté" du désir et en prônant la "spontanéité naturelle du désir", idée totalement mythique, les sociétés modernes exposent toujours plus d'individus, dès leur enfance, aux effets pervers du "double bind".

Pour bien comprendre ce problème, explique René Girard, il faut remonter au mimétisme primaire. Personne ne peut se passer de l'hypermimétisme humain pour acquérir les comportements culturels, pour s'insérer correctement dans la culture qui est la sienne. C'est sur le mimétisme que repose l'apprentissage. Mais s'il n'y a rien pour la guider, la tendance mimétique va s'exercer sur toutes les conduites humaines indifféremment, qu'elles soient non acquisitives, celles qu'il est bon d'imiter, ou acquisitives, celles dont l'imitation va susciter la rivalité. "Pour qu'il y ait double bind au sens fort, il faut un sujet incapable d'interpréter correctement le double impératif qui vient de l'autre en tant que modèle : "imite-moi." et en tant que rival : "ne m'imite pas." (Girard donne l'exemple tragi-comique du disciple préféré qui imite si bien son maître qu'il le surpasse et devient, à son grand étonnement,  un rival détesté)

Selon René Girard, la théorie de l'information présente plusieurs éléments intéressants :

a) elle met en évidence le fait que l'ordre informationnel s'instaure sur fond de désordre et peut toujours retourner au désordre.

b) Au lieu d'être linéaire, comme dans le déterminisme classique, la chaîne cybernétique est circulaire. L'événement a déclenche un événement b qui déclenche éventuellement d'autres événements, mais le dernier d'entre eux revient sur a et réagit sur lui. La chaîne cybernétique est bouclée sur elle-même.

Le feedback est négatif si tous les écarts se produisent en sens inverse des écarts précédents et les corrigent de façon à toujours maintenir le système en équilibre.

Le feedback est positif si les écarts se produisent dans le même sens et ne cessent de s'amplifier. Le système tend au runaway ou à l'emballement qui aboutit à sa disruption complète et à sa destruction.

Girard fait référence au livre de Gregory Bateson intitulé Naven, consacré à l'analyse d'un rite qui porte ce nom.

Bateson y décrit la crise mimétique en termes d'emballement cybernétique. "Il perçoit l'élément compétitif et les oppositions de doubles, définies par lui comme "symmetrical schismogenesis". Il voit que cette tendance est brusquement interrompue et renversée dans un paroxysme terminal, mais il ne voit pas le rôle que joue, selon moi, l'élément  proprement victimaire dans cette résolution. Je crois qu'une analyse du Naven à la lumière du processus mimétique dégagerait sans peine cet élément victimaire." (Des choses cachées, p. 317)

Girard souligne comme particulièrement significatif le fait que les chercheurs influencés par Bateson et sa théorie de la psychose aient abouti à des mécanisme d'exclusion victimaire.

"Ces chercheurs, explique René Girard, ne considèrent que des groupes très petits, essentiellement la famille nucléaire ; toute tendance de ces systèmes à devenir dysfonctionnels se traduit aussitôt, selon eux, par un effort inconscient pour rétablir l'équilibre perdu au détriment d'un individu de ce groupe contre lequel se refait une espèce de front commun. C'est cet individu-là qui présente des troubles mentaux, précieux pour le groupe dans son ensemble car ils passent pour responsables de tout ce qui empêche ce groupe de fonctionner normalement. C'est sur cette vision des choses, alors, commune à tous les éléments "sains" du groupe, que peut s'instaurer un autre type d'équilibre, précaire sans doute, mais encore fonctionnel."

Cependant, jamais ces chercheurs ne repèrent la portée véritable du mécanisme victimaire et son caractère fondateur pour tous les systèmes culturels.

Selon René Girard, le concept de communication présente des avantages considérables sur la conception psychanalytique du désir, mais il reste trop étroit.

Il s'agit de prendre en compte la régulation de la violence d'appropriation aussi bien dans le règne animal que chez les êtres humains, en éliminant toute rupture métaphysique entre les deux règnes, mais aussi toute confusion illégitime.

Dans la mesure où il précède et déborde le langage, le mimétique permet d'universaliser le principe du double bind à tout le mimétisme d'appropriation et d'introduire le principe de la rétroaction et de l'emballement dans tous les rapports interdividuels.

 

 

 

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