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Almanach des quatre saisons - Alexandre Vialatte

Alexandre Vialatte, Alamanch des Quatre Saisons, Textes rassemblés par Ferny Besson, Préface de Jean Dutourd, Julliard, 1981

Alexandre Vialatte est un écrivain français né le 22 avril 1901 à Magnac-Laval (Haute-Vienne) et mort à Paris le 3 mai 1971.

"Et c'est ainsi qu'Allah est grand."

"Le vrai de la chose se trouve dans les vieux almanachs : l'homme de mars, expliquent-ils, dompte les jeunes taureaux. Il sème même la fétuque flottante et le blé à épi blanc barbu. Rien n'est plus exaltant qu'un programme si champêtre. Pourtant, on ne voit jamais les hommes en train de dompter les jeunes taureaux ou de semer la fétuque flottante. J'ai fait là-dessus mon enquête personnelle : les hommes sortent du métro Glacière ou attendent l'autobus 27. Les hommes ne font pas ce que fait l'homme. Je leur ai demandé avec surprise s'ils ne domptaient pas les jeunes taureaux. Un monsieur à barbe noire, qui ressemblait à Landru, m'a répondu qu'il n'en faisait rien, d'un air sévère. Peut-être en cachette ? Non, même pas en cachette. Il ne semait pas la fétuque. Il se fâcha quand je lui parlais du blé barbu. Je lui demandai ce qu'il pouvait donc bien faire dans la deuxième quinzaine de mars. Il me répondit qu'il faisait exactement la même chose que dans la première, de même qu'en février, en décembre, en avril. Et il ajouta : "Comme tout le monde."

Peut-être que l'homme de l'almanach est un homme idéal, une exception honteuse ?" (Alexandre Vialatte)

"Larvatus prodibat"

"Le monde est un gigantesque marché aux puces. Vialatte s'y rendait comme les vrais amateurs, c'est-à-dire le samedi, avant six heures du matin, quand rien n'a encore été acheté. Il voyait là des objets d'une poésie rare, tels qu'un clysopompe, un poste à galène, un tromblon, un complet veston pour bossu, une draisienne, un lama empayé avec des yeux en agate véritable, etc.

Le marché aux puces, c'est le chaos, la nature et les hommes qui déversent pêle-mêle leurs oeuvres. L'éminente fonction de l'artiste (ou de Dieu) est de mettre de l'ordre. C'est ce qu'a fait Vialatte toute sa vie. Il a ordonné le chaos. Du marché aux puces, il a fait le British Museum. Je ne sais pourquoi, je me l'imagine toujours vêtu d'une blouse grise, comme un épicier, et monté sur un escabeau, rangeant soigneusement son butin sur des rayonnages dans une boutique enchantée à l'enseigne des "Fruits du Congo, épicerie métaphysique".

Il me semble que Vialatte est arrivé au sommet de la gloire pour un artiste : il est complètement caché derrière son oeuvre. Moi qui l'ai connu pendant vingt ans ou davantage, je sais à peine qui il est. Tout lui était bon pour se cacher. Sa petite voix maniérée, ses costumes un peu extravagants. Un jour, il est venu à la NRF habillé en cavalier, avec une veste en daim, des bottes, pour discuter ses contrats. C'était extraordinairement incongru. J'en ai conclu qu'il n'était jamais monté à cheval de sa vie. En quoi je me trompais. Avec Vialatte, le faux n'était pas toujours sûr. de temps en temps, toutefois, il laissait échapper une idée politique. "L'ONU, me dit-il un autre jour, avec une fureur froide, est devenue un promenoir d'anthropophages."

Il s'est caché derrière Kafka, dont il a fait un auteur français par ses sublimes traductions. Trop bien caché, je le crains. Il ne faut pas réussir dans les petits genres : on vous appliquera sur le dos une étiquette impossible à décoller. Les critiques ont décrété une fois pour toutes qu'il était "le traducteur de Kafka". Il ne l'était pas plus que Baudelaire celui de Poe. Des pions, aujourd'hui, disent qu'il y a des faux sens et prétendent refaire son texte.

Vialatte habitait un appartement de quatre pièces donnant sur la prison de la santé, ce qui était une incongruité de plus. Il se plaignait incessamment de ce voisinnage qui, selon lui, était incompatible avec l'atmosphère de sérénité dans laquelle doit baigner un écrivain et l'empêchait, disait-il, de recevoir chez lui des relations huppées. Il y invita pourtant mes deux enfants à déjeuner, que cette expérience grisa. Lorsqu'il fallut quitter ce logis dont il avait fait, avec les années, une caverne d'astrologue ou d'alchimiste, pleine de dossiers et de paperasses jaunes, ce fut un vrai désespoir.

Il ne reste d'une époque que le moins représentatif. Nous serons bien étonnés dans trente ans, si nous sommes là, de voir ce qui survit de la littérature française des années 50. A peu près rien, je pense, de ce qui fait gloser présentement. En revanche, quelques oeuvres peu connues, peu prises au sérieux, mal lues par des intellectuels surmenés, n'ayant rien de "moderne", sembleront toutes neuves et toutes jeunes. Quand parurent Les Fruits du Congo, je les lus avec les yeux émerveillés d'un citoyen de l'an 2000 qui eût découvert un classique. C'était énorme, délicat, bizarre, baroque, riche comme un saint-honoré couvert de crème. Cela sortait tout droit de nos cinq siècles de littérature, au même titre que Monsieur Nicolas ou La Peau de chagrin.

Vialatte était auvergnat, ce qui lui donnait la possibilité de se cacher aussi le cas échéant, derrière le Puy de Dôme. Sa mort a été parfaite. Moi, son ami de vingt ans, je l'ai apprise par le Journal, en quinzième page (Jean Dutour)

 

 

 

 

 

 

 

 

Alexandre Vialatte, Almanach des quatre saisons

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