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Alexandre Vialatte, Almanach des Quatre Saisons (Julliard)

L' automne arrive et l' automne convient à Alexandre Vialatte et ses effluves mélancoliques. En effet, Vialatte, 1901-1971, mena une vie en apparence sans histoire, mais mélancolique non sans raisons. L' enfance et l' adolescence le poursuivirent toute sa vie et elles sont présentes dans son oeuvre. En 1940, il est fait prisonnier par les Allemands et on l' envoie à l' hopital soigner ses hallucinations. Le traumatisme fut grave et il en parle dans Le Fidèle berger. Pour le reste, il vécut en Auvergne, traduisant Kafka, Hoffmansthal, Nietzsche, Thomas Mann... Il fut l' ami de Henri Pourrat, amoureux de cette région et qui lui dédia des recueils de contes. Et aussi du peintre Dubuffet avec qui il avait des échanges passionnés et pleins d' humour. L' humour de Vialatte est présent dans les merveilleuse Chroniques qu' il écrivit pour le journal La Montagne et qui furent publiées après sa mort, comme la plupart de ses livres. (source : parfum de Livres)

... "Et c'est ainsi qu'Allah est grand."

Achetez-lui la tirelire à bachot

Il n'y a plus de vraie Rentrée des classes. Ce qu'on appelait la Rentrée des classes était une date sentimentale liée aux premiers brouillards d'octobre et à la chute des marrons d'Inde. Elle sentait la feuille morte et le plumier verni. Sur le plumier, on voyait en gros l'image de Bernard Palissy qui faisait brûler son plancher pour émailler le vase de Soissons. L'agriculteur venait de semer le gros escourgeon. Le soleil entrait en Balance. Le jour se levait sans cris d'oiseaux et l'herbe mouillait les souliers. La brume tombait en perles grises. Le médecin, le notaire, le fermier, coiffés d'une casquette en peau de lapin, amenaient au collège, dans un vieux break, des enfants déguisés en officiers de marine dont les mains, mauves de froid, sortaient des manches trop courtes, au bout de leurs longs poignets rouges, comme des espèces de gigots de mouton. Les enfants montaient au vestiaire où ils versaient au hasard quelques larmes sur une collation de pommes de reinette, de rillettes et de chocolat. Les classes se composaient de quelques rares élèves, le trop grand, le trop petit, celui qui avait des furoncles et celui qui avait des yeux chinois ; aussi l'appelait-on le Japonais.

Telle était la Rentrée des classes. Une date lyrique. Un changement de saison sentimentale. Un phénomène d'esprit rural. Il a pris aujourd'hui un tour industriel.

Les écoliers, depuis ces époques lointaines, sont devenus des masses fourmillantes, les écoles des cubes en carton. Il n'est resté de la "Rentrée des classes" que la Rentrée des classes elle-même, autant dire une rentrée d'usine, un mouvement de foule au seuil d'un portillon de métro.

Quelques conseils s'imposent :

1. D'abord celui de Montaigne : un écolier se réveille au son de la flûte. Et en latin. Jouez-lui donc du banjo et parlez-lui le latin comme votre langue maternelle. Il y fera de rapides progrès.

2. Ne pas se  laisser terroriser par l'aventure. J'ai lu des livres de "conseils" aux parents qui sont terrifiés par l'entrée de leur fils en sixième. Généralement, il n'y a pas lieu de s'épouvanter. La vie se passe comme avant. Avec confiance.

3. Savoir qui a cassé le vase de Soissons. Il serait désastreux pour un père de famille de croire que c'était Charlemagne, car les faux bruits se propagent rapidement. On consultera avec fruit, sur ce point important de l'Histoire, le livre de Gaston Bonheur.

4. Nettoyer l'enfant avec soin au moyen de savon à la soude (à la rigueur à la potasse) et d'alcool de bonne qualité. On évitera les acides purs et les détersifs concentrés. Passer une mèche de coton huilé dans le trou de l'oreille et décrasser sous le pavillon en se servant d'un torchon rugueux.

Polir avec un chiffon de laine.

5. Le vêtement sera sobre et foncé. Collant, et de préférence lacé, tel qu'on pourrait souhaiter l'avoir dans le métro aux heures de pointe où les frictions de la foule arrachent les boutons du veston. Il ne faut pas oublier, en effet, que les classes sont surpeuplées.

6. Procurer à l'élève une assez grosse tirelire dès le début de ses études secondaires. Il ne faut jamais lui donner en une fois la somme qui lui sera nécessaire à l'achat des sujets de bachot chez l'épicier. Il apprend à la mettre de côté par petites épargnes mensuelles en prélevant sur ses menus plaisirs. Le bachot ne s'achète pas, il se gagne. C'est la première leçon que doit un éducateur.

L'animal du mois

... est la hulotte. Elle sommeille dans l'épicéa. De temps en temps, elle est attaquée par les drennes, les pinsons, les merles et deux mésanges (les charbonnières et les huppées), comme le censeur de Sempé par les écoliers en délire. Comme le censeur, elle fait claquer ses mandibules, elle trépigne et cligne des yeux, car ils sont blessés par le grand jour, puis, d'un vol hésitant et mou, se réfugie dans les feuillages.

Tourisme du mois

A la veille de la Saint-Michel, il sera bon de se confesser. Et aussi de courir çà et là parce que l'air fait du bien aux bronches. Ces exigences sont satisfaites par la confession touristique, qui épargne la vue d'un confesseur sévère à Beaubéry (en Saône-et-Loire) ou en Auvergne, à La Chaise-Dieu. A La Chaise-Dieu, la chose se passe dans une salle voûtée de l'abbaye qu'on appelle la salle des échos : on se met dans un coin, le confesseur dans un autre (le point diagonalement opposé). Tout ce qu'on dit est entendu du confesseur et nul autre ne peut l'entendre. A Beaubery, on se penche au-dessus d'une cuvette qui a été creusée dans la pierre : c'est le "confessionnal des Blancs". Il est au milieu d'une clairière. Le pénitent se confesse dans ce trou, qu'on recouvre ensuite de feuilles pour que le secret soit bien gardé.

Rentrer à Paris rapidement, faire une friction, ne plus pécher, et prendre quelques instants de repos. (Alexandre Vialatte, Almanach des Quatre Saisons)

 

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