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Hermann Hesse, Prix Nobel, Narcisse et Goldmund (Narziss und Goldmund), récit traduit de l'allemand par Fernand Delmas, Calmann-Lévy, 1948.

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L'écrivain de langue allemande Hermann Hesse est né en 1877 dans le Wurtenberg, à Calw (Kolw). Fils de missionnaires qui le destinaient à devenir pasteur, il s'enfuit en 1892 du couvent de Maulbronn et se forme tout seul en exerçant divers métiers. En 1899, il s'établit en Suisse et publie ses premiers poèmes ainsi qu'un roman, Peter Camenzind (1904), vite remarqués. Philosophe presque autant que poète et romancier, Hermann Hesse aspire à une civilisation idéale où il y ait équilibre entre la chair et l'esprit. Ce désir de conciliation des contraires se retrouve dans toute son oeuvre : Gertrude (1910), Le Loup des steppes (1927), Narcisse et Goldmund, Le Jeu des perles de verre (1943), Le Voyage en Orient, L'Ornière. Naturalisé suisse en 1921, lauréat du Prix Nobel en 1946, Hermann Hesse est mort en 1962 à Lugano.

 

Novice au couvent de Mariabronn, Narcisse se distingue par son intelligence et sa culture. On lui confie Goldmund ("Bouche d'or"), écolier que son père destine à l'état monastique pour expier le passé tumultueux de sa mère. Narcisse s'attache à cet enfant. Il sent que sa vocation n'est pas le cloître et l'aide à choisir sa voie.

C'est alors pour Goldmund la vie errante : aventures galantes dont il attend éperdûment qu'elles manifestent le visage idéal de la femme, de l'"Eve éternelle", visage mythique venu se substituer à celui de sa mère morte. Une heure de sagesse le décide à se faire sculpteur : l'art sera une façon de chercher le beau. Pourtant, il reprendra ses vagabondages...

C'est dans le cadre de l'Allemagne du Moyen Âge que le romancier Hermann Hesse a situé l'histoire allégorique du moine Narcisse et de l'artiste Goldmund dont la double quête reflète les préoccupations de l'homme, écartelé entre les exigences de l'âme et de la chair.

"Ce fut une étrange amitié celle qui s'établit entre Narcisse et Goldmund. Il n'était guère de gens à qui elle plût et, parfois, on pouvait avoir l'impression qu'elle leur déplaisait à eux-mêmes.

Ce fut Narcisse, le penseur, qui, d'abord, eut le plus à en souffrir. Tout, pour lui, était pensée, l'amour aussi. Il n'avait pas le bonheur de pouvoir s'abandonner sans réfléchir à une inclination. Il était, dans cette amitié, le meneur de jeu, et, longtemps, il fut seul à prendre pleinement conscience de son destin, de sa portée et de son sens. Longtemps, au coeur même de son amour, il resta solitaire, sachant bien que son ami ne lui appartiendrait vraiment que quand il l'aurait révélé à lui-même. Goldmund s'abandonnait en se jouant, et sans rien approfondir, à l'intimité, à la ferveur de sa nouvelle vie. Narcisse accueillait avec le sentiment d'une pleine responsabilité cette haute faveur du destin."

"Ainsi, tu vas faire ce que j'aurais fait moi aussi si j'étais entré dans les ordres pour toujours. Et quand tu auras achevé tes exercices, quand tu auras assez jeûné, prié et veillé, quel sera alors ton but ?

- Tu le sais, dit Narcisse.

- En effet. Tu seras dans quelques années professeur en titre, peut-être déjà directeur d'école. Tu amélioreras l'enseignement, tu agrandiras la bibliothèque. Peut-être écriras-tu toi-même des livres ? Non ? Eh bien, tu n'en écriras pas. Mais quel sera ton but ?"

Narcisse eut un léger sourire. "Le but ? Peut-être mourrai-je comme directeur d'école ou comme abbé ou comme évêque. Peu importe. Le but, le voici : me placer là où je puis le mieux servir, où ma nature, mes qualités et mes dons trouveront le meilleur terrain, le plus vaste champ d'action. Il n'est pas d'autre but.

GOLDMUND. - Pas d'autre but pour un moine ?

NARCISSE. - Oh ! oui. Des buts, cela ne manque pas. ce peut être l'objet de la vie d'un moine d'apprendre l'hébreu, de commenter Aristote, ou de décorer l'église d'un monastère, ou bien de s'enfermer et de méditer et de faire cent autre choses. Pour moi ce ne sont pas des buts. Je ne veux ni accroître la richesse du couvent ni réformer l'ordre ou l'Eglise. Je veux, dans la mesure où cela m'est possible, servir l'esprit, tel que je le comprends, rien d'autre. N'est-ce pas là un but ?"

Longtemps Goldmund réfléchit avant de répondre.

"Tu as raison, dit-il, t'ai-je été une grande gêne dans ta marche vers ton but ?

- Une gêne ! Ô Goldmund, personne ne m'a plus servi que toi. Tu m'as crée des difficultés, mais je ne suis pas un ennemi des difficultés. Elles m'ont appris bien des choses  ; je les ai surmontées en partie."

Goldmund lui coupa la parole ; il lui dit en riant à demi : Tu les as merveilleusement surmontées ! Mais dis-moi, en m'aidant, en me guidant, en me libérant, en rendant la santé à mon âme, as-tu vraiment servi l'esprit ? Tu as probablement ainsi fait perdre au cloître un novice plein de zèle et de bonne volonté et tu as peut-être dressé contre l'esprit un adversaire, quelqu'un qui fera, qui croira, qui poursuivra tout juste le contraire de ce que tu crois bon !

- Pourquoi pas ? dit Narcisse avec une extrême gravité. Mon ami, me connais-tu encore si peu ? Il est probable que j'ai étouffé un futur moine et que j'ai par contre ouvert en toi la voie à un destin qui sort de l'ordinaire. Même si demain tu mettais le feu à tout notre beau monastère et t'en allais annoncer par le monde quelque folle hérésie, je ne regretterais pas un instant de t'avoir aidé à trouver ta voie."

Il posa amicalement les deux mains sur les épaules de son ami.

"Voici encore, mon petit Goldmund, une chose qui s'accorde avec mon but. Que je sois abbé, professeur, confesseur ou quoi que ce soit, je ne voudrais pas avoir jamais l'occasion de rencontrer un homme de valeur, plein de force et d'originalité sans pouvoir le comprendre, l'aider à s'épanouir et aller de l'avant. Et je te le dis : quoi qu'il advienne de toi et de moi, que nous tournions tous deux d'une manière ou d'une autre, jamais, au moment où tu m'appeleras sérieusement et où tu croiras avoir besoin de moi, tu ne me trouveras sourd à ton appel, jamais."

(Hermann Hesse, Narcisse et Goldmund, Calmann-Lévy, p. 57-58)

 

 

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