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Robert Musil, Les désarrois de l'élève Törless, roman, traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet, éditions du Seuil.

Interne dans un collège très huppé de la vieille Autriche, à la fin du siècle dernier, l'élève Törless a éprouvé d'abord les habituels désarrois de l'enfant hors de la couvée familiale. Mais le voici adolescent et ce sont d'autres désarrois - intellectuels et moraux autant que charnels - qui vont s'emparer de lui. Habituels aussi, ceux-là, dans la mesure où ils accompagnent l'éveil de la sensualité, avec les "amitiés particulières". Exceptionnels, cependant, par la cruauté qui les suscite et dont les "amitiés particulières" ne sont que l'exutoire. Exceptionnels surtout par la lucidité avec laquelle les analyse le génie précoce d'un romancier de 25 ans.

Les troubles de l'adolescence, ici, prophétisent les aberrations de l'ère concentrationnaire et le droit que s'arrogeront les "seigneurs" d'abuser des "esclaves". Sur Reiting et Beineberg - les brutes méprisant les faibles -, dont Törless se fait un temps le complice pour vouer à l'abjection leur malheureux condisciple Basini, Musil dans son Journal (1937-1941) pouvait porter ce jugement : "les dictateurs d'aujourd'hui in nucleo."

Par l'intelligence de la descritpion des "aspects nocturnes" de l'homme et par la concision rigoureuse, l'Elève Törless préfigure le chef-d'oeuvre de Robert Musil, L'Homme sans qualités.

Issu d'une vieille famille de fonctionnaires, d'ingénieurs et d'officiers, Robert Musil est né le 6 novembre 1880, à Klagenfurt en Autriche. Destiné à la carrière des armes, il l'abandonne pour des études d'ingénieur. Puis, nanti de son diplôme, part étudier la philosophie et la psychologie à Berlin. En 1906, il publie son premier roman, Les Désarrois de l'élève Törless, remarquable et remarqué. Il décide alors de se consacrer entièrement à la littérature. Il publie deux recueils de nouvelles, deux pièces de théâtre, mal accueillies, puis attaque une vaste fresque romanesque. En 1933, il quitte Berlin pour Vienne. En 1938, il s'exile en Suisse, à Zurich, puis à Genève où il meurt subitement en 1942, pauvre, oublié, et sans avoir pu achever ce grand roman auquel il travaillait depuis vingt ans : L'homme sans qualités. Il a laissé également un important Journal, des Aphorismes, Discours et Essais.

"Törless est d'abord une pénétrante, une admirable analyse de l'adolescence. Depuis sa parution au début du siècle, de nombreux romans ont été écrits sur des thèmes semblables, avec un plus ou moins grand bonheur. Celui-ci reste exceptionnel par cela même qu'Alfred Kerr souligna tout de suite : le refus de la "poésie" dans un sujet qui ne s'y prête que trop, la précision sèche et néanmoins vibrante de la représentation. Si j'excepte quelques faiblesses passagères, un abus du "comme si" et des "frissons", il n'est pas un mot de trop dans ce premier livre : force de concision qui est, chez un écrivain débutant, une preuve d'intelligence et de rigueur. Des premières pages qui plantent le décor de l'histoire, cette plaine désolée, lieu rêvé d'égarement, et qui montrent la naissance du désarroi chez l'élève Törless, aux scènes les plus cruelles de la fin du livre, la progression est sans faiblesse et de l'art le mieux maîtrisé : comme est remarquable l'espèce de silence, de paix, de tendresse légère qui s'installe après le brusque dénouement, tranquillité après l'orage.

Musil a raison de souligner que l'essentiel n'est nullement l'histoire d'une amitié particulière ; on ne peut séparer l'éphémère égarement de Törless d'un trouble infiniment plus profond et intéressant : la question que l'élève pose aux choses et aux êtres est en vérité fondamentale. Mais à cela je reviendrai plus loin.

Dans le cahier 33 de son Journal (1937-1941), Musil écrit encore :

"Relation (de mon oeuvre) avec la politique. Reiting. Beineberg (héros de Törless) : les dictateurs d'aujourd'hui in nucleo. Aussi l'idée que la masse est quelque chose qu'il faut dompter."

On a souvent dit, en effet, que ce roman écrit au début du siècle était une sorte de prophétie du nazisme. Sans doute est-ce d'abord qu'une oeuvre d'une certaine intensité et d'une certaine profondeur dépasse automatiquement son cadre apparent. Quand Alfred Kerr, dans son étude, mettait en garde ceux qui allaient crier au scandale à propos de ce livre en soulignant que, s'ils décrivait des "aspects nocturnes" de l'homme, ceux-ci étaient présents en chacun d'entre nous, il ne pensait pas si bien dire, il ne pouvait prévoir que la justesse de son expression, après celle de Musil lui-même, touchait non seulement une vérité générale lointaine en quelque sorte, et sans menaces, mais la vérité même qui allait se déchaîner une trentaine d'années plus tard et mettre enfin l'Europe à feu et à sang. Il ne s'agit ni de magie, ni d'un hasard pur et simple. Je crois qu'un regard aussi pénétrant que hardi avait mis à nu dans ce roman des idées (telles celle des êtres inférieurs par nature, et que l'on peut tuer sans scrupules), des tendances, des comportements qui étaient déjà dans l'air, et auxquels il suffirait d'un catalyseur pour devenir une réalité effrayante.

Le récit des cruautés concentrationnaires, prises isolément et si je me défends de considérer l'horreur particulière que constitue leur multiplicité, me paraît à peine plus atroce que celui du calvaire du jeune Basini sous la plume de Musil. Tous les éléments de la cruauté et de l'abjection sont déjà réunis ici, dans leur juste et ténébreux dosage.

Mais ce qui me touche le plus dans Törless, ce n'est pas l'art du récit, ni son caractère prophétique, à force de lucidité ; c'est ce qu'y chercheront probablement des lecteurs français de L'Homme sans qualités : le sens profond qui permet d'éclairer cette grande oeuvre. Je crois en effet que la lecture de ce roman, comme celle des Exaltés (...), sera de la plus grande utilité pour ceux qu'a égarés la surabondante richesse du roman de la maturité. N'oublions pas que les premières notes pour celui-ci sont contemporaines de Törless, et qu'il n'est guère d'oeuvre de Musil qui en soit tout à fait indépendante. Le mouvement profond du grand roman, souvent dissimulé, pour un regard peu attentif, par la prolifération des détails, apparaît dans ces oeuvres secondaires, peut-être plus frêle, mais aussi plus visible.

L'élève Törless, c'est, bein sûr, Ulrich adolescent. Quand je dis cela, je ne prétends pas que Törless soit Musil, à seize ans, pas plus qu'Ulrich n'est Musil à trente ans. je dis qie les problèmes de Törless et ceux d'Ulrich, problèmes vivants fondamentaux, sont ceux-là mêmes de leur créateur, et qu'ils sont étroitement liés les uns aux autres. Et cette ressemblance, ou cette continuité, se retrouve même dans les portraits de personnages aussi épisodiques que le père de Beineberg lui-même ou le professeur de mathématiques : ce qui deviendra dans L'Homme sans qualités satire et caricature incomparable, s'ébauche déjà un peu timidement ici : le portrait ironique du professeur de mathématiques annonce cette constatation si profonde, reprise et développée dans le grand roman, que la science ne change pas le savant, et l'étonnement de voir un créateur de machines porter encore des chaînes de montres et raisonner comme un scolastique. Et Beineberg, avec ses théories passionnées et confuses sur le contact immédiat des âmes, la transmigration, l'hypnotisme ne préfigure-t-il pas tous les personnages de L'Homme sans qualités qui, parfois sans le vouloir, caricaturent la quête d'Ulrich : Meingast, Hans Sepp, Diotime ? Et quand Törless déclare à son camarade que les seuls cours qui l'intéressent à l'Ecole sont ceux de religion et de mathématiques, ne définit-il pas d'avance le problème central d'Ulrich ?

En vérité, ce petit roman est surtout l'analyse rigoureuse d'une blessure féconde, d'une ouverture pénible, mais nécessaire. Törless se trouble parce qu'il découvre ce qui échappe à la parole, à la raison, au calcul : il devine que notre vraie vie est peut-être faite de ces "fragments d'une autre vie" insaisissables, et il s'effraie à l'idée que nous puissions les laisser échapper ; il découvre aussi que l'indicible se confond souvent avec l'innommable, que la sensualité ne se sépare peut-être pas de nos plus profondes expériences. C'est sur un ébranlement analogue que commence la merveilleuse histoire d'Ulrich et de sa soeur. Et ce qui nous attache à Musil en le distinguant de tous les autres grands contemporains, c'est qu'il a poursuivi sa vie durant ce rêve insaisissable avec l'horreur de la confusion et la passion de l'exactitude." (Philippe Jaccotttet)

Les Désarrois de l'élève Törless (Der junge Törless) est un film allemand réalisé par Volker Schöndorff sorti en 1966.

 

 

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