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La Répétition

Sören Kierkegaard, La Répétition (Gjentagelsen), Essai de psychologie expérimentale, traduit du danois par Jacques Privat, préface de Karl Ejby Poulsen, Editions Payot et Rivages, 2003.

La Répétition paraît en 1843, la même année que Crainte et Tremblement. Kierkegaard a juste trente et un ans. L'ouvrage où transparait sa relation tourmentée avec Régine Olsen a une dimension à la fois philosophique et  autobiographique.

"En pleine rédaction de La Répétition (...), Kierkegaard lut l'annonce dans le journal des fiançailles de Régine Olsen avec Frédérik Schlegel. La réponse de Kierkegaard à ce "coup de tonnerre" inattendu, fut cinq pages découpées du manuscrit du livre qui prit ainsi une tout autre direction que celle originairement conçue." (d'après Karl Ejby Poulsen)

Søren Kierkegaard, selon l'état civil Søren Aabye Kierkegaard né le 5 mai 1813 et mort le 11 novembre 1855 à Copenhague, est un écrivain, théologien protestant et philosophe danois, dont l’œuvre est considérée comme une première forme de l'existentialisme.

Notes de lecture :

Une chose peut-elle gagner ou perdre à être renouvelée ? tel est le problème philosophique et existentiel que se pose Kierkegaard dans cet ouvrage.

Le concept de "répétition" est voué, selon Kierkegaard, à jouer un rôle aussi important dans la philosophie moderne que celui de "réminiscence" dans la philosophie grecque. Pour Platon, la connaissance est "réminiscence" : apprendre, c'est se souvenir. Pour Kierkegaard, la vie est répétition : vivre, c'est se répéter. Et de même que refuser de se souvenir, c'est refuser le vrai savoir,  de même refuser la répétition, c'est refuser la vraie vie.

Kierkegaard distingue entre trois attitudes face à l'existence : l'espoir, le souvenir et la répétition. L'espoir est tourné vers le futur, le souvenir est dirigé vers le passé. La répétition nous voue à "la sainte assurance de l'instant présent".

"Seul sera vraiment heureux celui qui ne se trahit pas en imaginant que la répétition devrait être quelque chose de nouveau, car il s'en lassera. Espérer, se resouvenir, est le propre de la jeunesse, mais c'est le propre du courage que de souhaiter la répétition. Celui qui se contente d'espérer est un lâche ; celui qui se contente du ressouvenir est un voluptueux ; mais celui qui souhaite la répétition est un homme ; plus il est ferme dans ses préparatifs, plus il sera un être profond. Mais celui qui ne comprend pas que la vie est répétition, et qu'elle représente la beauté même de la vie, ne mérite pas mieux le sort qui l'attend, c'est-à-dire de périr ; car l'espérance est un fruit tentateur qui vous laisse sur votre faim ; mais la répétition est le pain quotidien qui contente votre faim à profusion. Quand on a fait le tour de l'existence, alors se révèle, si on a le courage de le comprendre, que la vie est une répétition et qu'il convient de s'en réjouir. Qui n'aura pas accompli cette démarche avant de commencer à vivre, ne parviendra jamais à vivre ; celui qui en fit le tour mais s'en est trouvé repu, était doté d'une mauvaise constitution. En revanche, celui qui a choisi la répétition vit vraiment. Il ne court pas à la poursuite des papillons tel un garçonnet, ou ne se dresse pas sur le pointe des pieds pour observer les splendeurs de ce monde, car il les connaît. Il ne reste pas non plus assis telle une vieille femme filant sa quenouille de souvenirs. Il va tranquillement son chemin, enchanté de cette répétition ; mais, si cette répétition n'existait pas, que serait la vie ? Que pourrait être un tableau sur lequel le temps ajoute à chaque instant une nouvelle ligne, ou bien un témoignage écrit du passé ? Qui souhaiterait se laisser émouvoir par tout ce qui est superficiel, nouveau, qui toujours divertit mollement l'âme ? Si Dieu n'avait pas souhaité la répétition, le monde n'aurait jamais été crée." (Sören Kierkegaard, La Répétition, p. 31-32)

Le livre évoque, d'abord sous forme de récit, puis sous forme de Lettres, les apories de la Répétition chez un jeune homme amoureux qui ressemble à Kierkegaard lui-même, la jeune fille faisant elle-même penser à Régine Olsen et l'impossibilité pour ce jeune homme d'accepter de vivre selon les principes énoncés au début du livre, en acceptant la forme que prend la répétition dans l'amour, c'est-à-dire le mariage. Le narrateur, Constantin Constantius,  donne des conseils au jeune homme pour se libérer de sa relation et rester le "poète" que le mariage aurait étouffé dans l'oeuf.

Kierkegaard nous donne par ailleurs quelques pages hilarantes (Kierkegaard est tout sauf un penseur ennuyeux) sur les affres de la répétition au stade esthétique : un voyage à Berlin au cours duquel Constantius (quel ennui d'être "constant" !) s'efforce en vain de goûter à nouveau les plaisirs d'un voyage antérieur : l'appartement qu'il avait jadis apprécié lui fait horreur, la comédie qui l'avait amusé l'exaspère, le café a un goût fadasse... Comble d'infortune, lorsqu'il revient chez lui, son domestique lui claque la porte au nez parce qu'il est en train de faire le ménage de fond en comble et donc de bouleverser les sacro-saintes habitudes de son maître dont il n'attendait pas le retour. A la suite de ces mésaventures, Constantius renonce à fonder sa vie sur l'habitude et décide de laisser une place au hasard.

Le jeune homme amoureux et le voyageur déçu en sont restés au "stade esthétique". Kierkegaard nous fait comprendre qu'il leur reste à franchir le "stade éthique" et/ou le "stade religieux". Celui qui en est resté au stade esthétique n'a rien à faire de la répétition, il cherche sans cesse la nouveauté.

Au stade éthique qui ne connaît que la dimension horizontale de la temporalité et le temps comme finitude, la répétition est un fardeau parce que le présent est vécu sur le mode de "l'éternel retour du même" (l'ennui) et de moins en moins bien (la déception), tandis qu'au stade religieux, qui intègre la dimension de l'éternité, celui qui a accompli le "saut de la Foi" (le renoncement infini), est à même, avec le secours de la Grâce, de savourer l'éternelle nouveauté de l'instant présent, de faire de la répétition, un perpétuel "renouvellement" et donc de retrouver "au centuple" ce à quoi il avait renoncé en passant du stade esthétique au stade éthique.

Note : Sur les trois stades existentiels, voir Ou bien ou bien et Crainte et tremblement. Au stade religieux, le passé prend le visage de la Foi et le futur celui de l"Espérance ("Voici que je fais toutes choses nouvelles"). La vie devient une "eau vive" ; la Répétition demeure, mais elle vivifiée par la source (la promesse, la Parole, le Logos) et par la finalité (la béatitude, la vie éternelle). C'est sans doute le sens de la belle méditation de Kierkegaard, au milieu de ce "patchwork" bizarre qu'est la Répétition sur le ruisseau de son enfance.

 

 

 

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