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Jean-Paul Sartre 1965http://phauser.free.fr/Depuis Goya, les tueurs n'ont pas cessé de tuer ni les bonnes âmes de protester, Tous les cinq ou dix ans, il se trouve un peintre pour remettre au goût du jour Les Horreurs de la guerre, en modernisant les uniformes et l'armement.

Sans succès : l'indignation de son cœur ne fait aucun doute, mais elle ne descend pas dans son pinceau.

L'entreprise de Lapoujade est d'un tout autre ordre. Il ne s'agit pas de figer l'art en le mettant an service de la Bonne Pensée, mais d'interroger la peinture, de l'intérieur, sur son mouvement et sa portée. Depuis près d'un siècle que la création est devenue critique, elle ose et revient sur son audace pour la juger. Lapoujade, entraîné par les développements de la Peinture sous son propre pinceau, est conduit à nous investir de présences qui sont à la fois au cœur de chaque composition et au-delà de toutes. Ces présences, la "figure" n'était pas apte a les manifester: la figure humaine, en particulier, cachait la peine des hommes ; elle disparaît et, dans le tissu même de l'art, quelque chose naît de cette mort ; ceci : victimes torturées, villes rasées, foules massacrées ; les tortionnaires aussi sont présents partout. Victimes, bourreaux : le peintre fait notre portrait. Le portrait du siècle en somme. En même temps l'objet de son art n'est plus l'individu. Ni le typique. C'est la singularité d'une époque et sa réalité. Comment Lapoujade a-t-il réussi, par les exigences même de l'"abstrait", ce que le figuratif n'a jamais pu faire ? [ ... ]

La Bombe Atomique 1958Lapoujade ne peint pas ses toiles dans l'espoird'augmenter de quelques centimètres carrés la superficie de la Beauté ; mais il tirera ses motifs, ses thèmes, ses obsessions, ses fins du mouvement même de son art : quand le monde plastique a dissout la figure qui le corsetait, quelles exigences aura-t-il pour continuer d'exister ? Toutes les œuvres que nous voyons ici, il faut savoir qu'elles n'ont pas d'autre Source. Hiroshima était réclamée par l'Art.

Cela choquera. Il y a bien longtemps que les politiques ont pris l'habitude de demander quelques menus services à l'artiste. Des renégats décorés ont depuis longtemps fait la preuve que la peinture crève à l'instant même ou l'on veut l'asservir à des fins étrangères. De fait, si l'on essayait, jusqu'ici, de montrer le mal que des hommes font à d'autres hommes, on se trouvait, tout d'un coup, devant cette déplaisante alternative : trahir la peinture sans grand profit pour la Morale ou, si l'œuvre, en dépit de tout, paraissait belle, trahir pour la Beauté la colère ou la peine des hommes. Trahison partout. [...]

Voilà des années qu'on découvre en ces toiles les nus, les couples, les foules qui s'imposent à son pinceau. Voyez ses adolescentes : rien n'y manque. Pourtant, les chairs ont perdu cette gangue : les contours imités d'un corps. Elles n'en ont pas profité pour s'éparpiller aux quatre coins de la toile. Contours, volumes, masses, effets de perspectives : tout cela n'était donc pas requis pour nous mettre en présence d'un corps nu ? Évidemment non. Ou plutôt c'est le contraire : le tableau requiert pour lui-même que nous éprouvions la délicatesse d'un incarnat à l'instant même qu'on l'a débarrassé de formes étrangères. [ ... ]

Lapoujade appartient à une génération de constructeurs. Après ce qu'il appelle lui-même la "désintégration du figuratif" par Picasso, Braque et toute une génération d'analystes, il ne restait aux nouveaux venus qu'un fourmillement de couleurs, de rythmes, que des épaves en miettes. Ils n'avaient pas le choix : ces matériaux affinés et ductiles permettaient et réclamaient leur intégration dans des ensembles neufs. Jusque-là, ces jeunes gens sont une compagnie : la même tâche les attend. Ensuite chacun est seul : à chacun d'interroger le nouvel art sur ses fins, sur ses ressources. Lapoujade choisit de nous restituer le monde. C'est à mon avis une option de première importance. Mais soyons sûrs que le monde n'a rien demandé : s'il revient, sanglant et neuf, c'est que la Peinture l'exige. [ ... ]

Telle est, je crois, la conviction profonde de Lapoujade : la peinture est une voie de grande communication ; elle trouve à tous les carrefours les présences qu'elle incarne, Encore ne faut-il pas qu'elle aille les y chercher. Les sens, si l'artiste veut les cueillir, il en ramassera par douzaines : L'œil les lira peut-être, mais languissamment, sans se fasciner sur leur évidence ni sur leur nécessité.[ ... ] Lapoujade, innombrable carrefour de l'homme et du monde, c'est un embouteillage, un piétinement brusquement interrompu par des cris, ou le silence et qui reprend, têtu, après de mystérieux suspens couleur d'asphalte, Il tient que la solitude ne sied pas à la peinture et ses toiles m'en ont convaincu. [ ... ]

Foule 1984Voici justement le nouveau peintre des foules : il ne peut incarner leur présence qu'en refusant de les figurer. Bien entendu, quand il chasse la Figure de son atelier, il prononce comme tous les artistes ce vœu de misère que la Beauté n'a jamais cessé ni ne cessera d'exiger, Mais il fait beaucoup plus : il renonce aux tribunes ; homme il refuse d'être exclu par les privilèges de sa charge et de contempler son espèce de dehors. La figure, c'est l'exil double, le refus du peintre par le modèle et réciproquement. En la déformant, des artistes anarchistes et bourgeois nous parlaient avec une douce ironie de leur solitude : vous voyez, on ne communique pas !

Ou communique d'abord, au contraire, si l'on est Lapoujade. On est foule réelle, houleuse, inquiète ; on fait l'épreuve et, après l'anéantissement progressif du détail, il reste le sens des manifestations à la République, des charges de flics au 27 octobre. Le sens : une expérience faite par des milliers d'inconnus sûrs qu'elle fut pour tous la même. Il faut une matière pour qu'elle s'incarne : le langage ne suffit pas ; il décompose une multiplicité d'évidences dont chacune tirait son sens des autres. A la condition de ne vouloir fixer, peintre, que son aventure innombrable et multiple d'homme interchangeable, Lapoujade donnera aux foules une matière mouvante mais rigoureusement unie au sein de la dispersion. L'unification des particules désintégrées réalise un au-delà : l'unité explosive des masses. [ … ] Nu Allongé 1948 Quel que soit l'incarnat, l'inertie d'un Nu est en général affligeante: la femme est seule, le peintre à l'autre bout de la pièce ; nul, dans sa vraie vie - ni surtout le peintre - n'a contemplé de si loin une Nudité si docile. Lapoujade peint le couple. Il a évoque parfois la tendresse d'une chair adolescente ; mais, dans la série érotique qu'il a nommée, Le Vif du sujet il a voulu suggérer la femme telle que les hommes l'approchent, telle qu'elle apparaît dans Pacte d'amour. Un Nu, somme toute, c'est une affaire à deux. Même si la seule présence est la femme, l'homme est suggéré dans le mouvement même des couleurs : c'est ce qui donne cette présence à l'habitant des tableaux. [ ... ]

La Torture 1958Lapoujade décide de montrer la torture, parce que c'est notre profondeur, hélas, notre ignoble profondeur. Au moment où il tente de la peindre, il s'aperçoit que son art, qui sollicitait l'unité de ce "sens", était le seul à permettre un tel tableau. Le triptyque est beau sans réserves, il peut l'être sans remords. C'est que, dans le non-figuratif, la Beauté ne cache pas. Elle montre. Le tableau ne fera rien voir. il laissera l'horreur descendre en lui, mais seulement s'il est beau ; cela veut dire : s'il est organisé de la manière la plus complexe et la plus riche. La précision des scènes évoquées dépend de la précision du pinceau ; qu'on resserre et regroupe ce concert de stries, ces couleurs si belles et pourtant sinistres, c'est la seule manière de faire éprouver le sens de ce que lut pour Alleg et Djamila leur martyre. Mais le sens, je l'ai dit, s'il enrichit la vision plastique n'apporte pas d'éléments nouveaux, étrangers a l'ensemble vu. Il s'incarnera : nous saisirons, dans cet affolement de couleurs, des chairs meurtries, des souffrances insoutenables. Mais ces souffrances sont celles des victimes : et n'allons pas prétendre qu'elles sont - sous cette forme Impérieuse et discrète - insupportables pour notre vue. Rien n'apparaît sinon, derrière une Beauté radieuse et grâce à elle, un impitoyable Destin que des hommes - nous - ont fait à l'homme. La réussite est entière ; c'est qu'elle vient de la peinture et de ses lois nouvelles : elle se conforme à la logique de l'abstrait. C'est un événement assez considérable, je crois, qu'un peintre ait su plaire si fort à nos yeux en nous montrant sans fard le deuil éclatant de nos consciences.

Jean-Paul Sartre

(extraits de la préface de l'exposition "Lapoujade - Peintures sur le thème des Emeutes, Triptyque sur la torture, Hiroshima" Paris, galerie Pierre Domec 10 mars -15 avril 1961, repris dans Situations IV Paris, Gallimard, 1964, p 364-386) ã Editions Gallimard

 

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