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Franz Kafka, Amerika ou Le Disparu, traduction d'après le dernier état du texte de Kafka et préface de Bernard Lortholary, GF Flammarion, 1988

L'Amérique (Amerika en version originale allemande) ou Le Disparu (Der Verschollene), titre voulu par l'auteur et rendu au livre dans ses plus récentes éditions) est le premier roman de Franz Kafka (1883-1924). Composé entre 1911 et 1914 et laissé inachevé, il est publié à titre posthume en 1927. C'est une sorte de "roman d'apprentissage" (Bildungsroman) inversé, puisque le jeune homme dont on suit la destinée va d'échec en échec au lieu de "s'accomplir".

"Lorsqu'en 1927 Max Brod publie, après Le Procès et Le Château, le troisième et dernier (mais en fait le premier en date) des romans inachevés de Kafka, il l'intitule l'Amérique (en allemand Amerika). Et c'est le titre que portent depuis soixante ans toutes les éditions du roman et toutes ses traductions, voire ses adaptations cinématographiques. Or, l'auteur n'avait jamais intitulé ni désigné ainsi son premier travail romanesque. Il avait d'abord parlé - d'après Max Brod lui-même - de son "roman américain". Puis il avait utilisé le titre du premier chapitre, Le Soutier (qu'il publie séparément dans une revue en 1913), pour désigner aussi la suite et l'ensemble, bien que le personnage du soutier n'y réapparaisse pas. Mais bientôt Kafka s'est arrêté, et tenu désormais, à un autre titre : Le Disparu, en allemand Der Verschollene, du terme couramment employé par exemple pour les militaires "portés disparus" et, plus généralement, pour toute personne dont on n'a plus de nouvelles, dont on a perdu la trace ou qu'on a lieu de croire morte.

Si cette traduction nouvelle du premier roman de Kafka lui rend enfin son véritable titre, celui qu'avait incontestablement choisi l'auteur, Le Disparu, ce n'est donc que justice. Mais le traducteur a estimé que, pour autant, on ne pouvait pas gommer soixante ans de réception" sous le titre L'Amérique, même si ce titre est apocryphe. Il fallait donc juxtaposer le titre de Max Brod et celui de Kafka.

Ce titre double en dit déjà long sur le roman : sur les vraies questions qui s'y posent, et sur les réponses fausses apportées souvent par la critique... Mais, pour que ce titre en dise un peu plus long encore, on pouvait redonner à cette Amérique son nom allemand, afin de bien marquer d'emblée qu'il ne s'agit pas de l'Amérique réelle, mais de son image vue d'ailleurs, d'Allemagne, d'Europe centrale. de plus, avec sa graphie et sa consonnance en K, comme Kafka, comme son héros Karl et comme ceux des deux autres romans, le Josef K. du Procès et le K. du Château, cette Amérique-là est signée de l'initiale de l'auteur et, déjà, de la griffe du romancier ultérieur.

Donc : Amerika ou le Disparu. Et, sous cette forme, ce titre indique les trois séries de questions que pose la lecture du roman. Quelle Amérique, qu'est-ce que ce pays, qu'est-ce que ce monde ? Quelle "disparition" ?, comment se décrit-elle, comme s'écrit-elle ? Et enfin, où est Kafka là-dedans, y est-il tout entier, ou encore est-ce que Karl est déjà un K. ? (Bernard Lortholary)

"Quand le jeune Karl Rossmann, âgé de dix-sept ans et expédié en Amérique par ses pauvres parents parce qu'une bonne l'avait séduit et qu'elle avait eu un enfant de lui, entra dans le port de New York, sur le bateau qui avait déjà réduit son allure, la statue de la Liberté qu'il regardait depuis un long moment lui parut tout à coup éclairée d'un soleil plus vif. Son bras armé d'un glaive semblait brandi à l'instant même, et sa stature était battue par les brises impérieuses.

- Si haute ! se dit-il.

Et comme il ne songeait pas à s'en aller, le flot sans cesse accru des porteurs de bagages qui passaient près de lui le refoula peu à peu jusqu'à la rambarde.

Un jeune homme dont il avait fait brièvement connaissance au cours de la traversée lui dit en passant :

- Eh bien, vous n'avez donc aucune envie de débarquer ?

- Mais je suis prêt, dit Karl avec un grand sourire. Et par défi, et parce qu'il était un garçon robuste, il hissa sa valise sur son épaule. Mais comme son regard errait en direction du jeune homme qui s'éloignait, en compagnie des autres en balançant un peu sa canne, il se rendit compte avec consternation qu'il avait, lui, oublié son parapluie en bas, dans les flancs du navire..."

"Ce roman inachevé était peut-être inachevable. Kafka en abandonne le chantier pour ouvrir celui du Procès - que d'ailleurs il abandonnera aussi avant de l'achever, mais non sans avoir écrit le dénouement. Il reste que ce travail est trop étroitement lié à ceux que l'auteur mène conjointement (au point que Kafka intervertit parfois les prénoms de ses héros) pour qu'on puisse n'y voir qu'une ébauche rejetée à bon droit et dénuée de signification profonde.

Il est vrai que le jeune Karl Rossmann ressemble plus à Arthur Gordon Pym ou à David Copperfield qu'à Joseph K. Vrai aussi que l'adjectif "kafkaïen", dans son acception banale et cependant juste, ne s'applique guère à cet univers mythique schématisé en modèle sous le nom d'Amerika. Vrai encore, comme l'écrit Claude David, que le comique n'y est pas "l'humour noir de La Métamorphose ou du Procès : au lieu de souligner l'horreur, il la dissimule ou l'élude". Serait-ce pour autant du Kafka avant Kafka ?

Certaines images et certains thèmes sont pourtant déjà en place, et ils sont fondamentaux. Ainsi, dès la première page, Karl, qui a oublié son parapluie et redescend tout banalement le chercher, se retrouve en quelques instants perdu dans l'inextricable labyrinthe des coursives et des entreponts. C'est un détail, une phrase, et c'est déjà tout Kafka. Ainsi encore du thème récurrent de la faute innocente, qui rythme ici toute l'intrigue, et qui est au coeur de tous les textes de Kafka. de même aussi, l'horreur de la sexualité, qui hante tout le récit, depuis la première faute de Karl jusqu'aux chairs débordantes de l'énorme Brunelda. Et puis, plus généralement, l'itinéraire désespérant de Karl - quelque dût en être le terme - n'est-il pas déjà celui de tous les personnages des oeuvres accomplies et plus célèbres ?

Enfin, il faut dire qu'au sortir d'un certain baroquisme symboliste qui marque encore, par exemple "Description d'un combat", l'écrivain Kafka s'engage, avec ce premier roman inachevé, sur les voies neuves et originales qu'il suivra dorénavant : celle d'une psychologie qui fait fi du psychologisme et, pour commencer ici, celle d'une sorte de candeur à la Robert Walser, saluée d'ailleurs avec perspicacité (à la publication du Soutier, le chapitre I) par l'autre grand novateur de ce siècle, Robert Musil.

En remplaçant par le glaive de la Justice le flambeau de la Liberté, on peut penser que Kafka voulait signifier ce que peut avoir de terrible la liberté, dès lors que sont illimitées les possibilités aussi bien d'ascension que de déchéance. Mais cette substitution malicieuse et profonde, sur laquelle s'ouvre le récit, pourrait aussi s'entendre en un sens littéraire : comme signifiant l'introduction, dans l'art du roman, d'une acuité nouvelle et, elle aussi, terrible." (Bernard Lortholary)

 

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