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Michel Foucault, L'ordre du discours, Leçon inaugurale au Collège de France prononcéé le 2 décembre 1970, NRF Gallimard

Paul-Michel Foucault, né le 15 octobre 1926 à Poitiers et mort le 25 juin 1984 à Paris , est un philosophe français dont le travail porte sur les rapports entre pouvoir et savoir. Il fut, entre 1970 et 1984, titulaire d'une chaire au Collège de France, à laquelle il donna pour titre “Histoire des systèmes de pensée”.

Puisant dans Nietzsche et Kant, l'ensemble de l'œuvre foucaldienne est une critique des normes sociales et des mécanismes de pouvoir qui s'exercent au travers d'institutions en apparence neutres (la médecine, la justice, les rapports familiaux ou sexuels…) et problématise, à partir de l'étude d'identités individuelles et collectives en mouvement, les processus toujours reconduits de "subjectivation".

Notes de lecture :

Il s'agit donc du texte complet de la Leçon inaugurale au Collège de France, prononcée par Michel Foucault le 2 décembre 1970.

"Mais qu'y a-t-il donc de si périlleux, demande Michel Foucault, dans le fait que les gens parlent, et que leurs discours indéfiniment prolifèrent ? Où donc est le danger ?"

Hypothèse de départ : "Je suppose que sans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers, d'en maîtriser l'événement aléatoire, d'en esquiver la lourde, la redoutable métérialité." (p. 11)

Ls interdits

Il y a trois types d'interdits qui se croisent, formant une grille complexe qui ne cesse de se modifier : tabou de l'objet, rituel de la circonstance, exclusif du sujet qui parle.

"On sait bien qu'on n'a pas le droit de tout dire, qu'on ne peut pas parler de tout dans n'importe quelle circonstance, que n'importe qui ne peut pas parler de n'importe quoi."

Les régions où la grille est la plus resserrée sont, selon Foucault : 

  • la politique,
  • la sexualité.

"Le discours n'est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les sytèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s'emparer." (p. 12)

L'opposition de la raison et de la folie

Le deuxième principe d'exclusion et de rejet est la folie, par le biais de l'opposition raison/folie.

Foucault remarque que la folie est perçue de façon ambivalente :

"Depuis le fond du Moyen Âge, le fou est celui dont le discours ne peut pas circuler comme celui des autres : il arrive que sa parole soit tenue pour nulle et non avenue, n'ayant ni vérité ni importance, ne pouvant pas faire foi en justice, ne pouvant pas authentifier un acte ou un contrat, ne pouvant pas même, dans le sacrifice de la messe, permettre la transsubstantiation et faire du pain un corps ; il arrive aussi, en revanche, qu'on lui prête, par opposition à toute autre, d'étranges pouvoirs, celui de dire une vérité cachée, celui de prononcer l'avenir, celui de voir en toute naïveté ce que la sagesse des autres ne peut pas percevoir." (p. 13)

"Il est curieux de constater que pendant des siècles en Europe, la parole du fou ou bien n'était pas entendue, ou bien, si elle l'était, était écoutée comme une parole de vérité." (ibidem)

La folie du fou était reconnue à travers ses paroles, mais, jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, cette parole n'était pas écoutée.

Selon Foucault, notre époque n'a pas effacé le vieux partage. La psychanalyse écoute la parole du fou, mais toujours dans le maintien de la césure.

L'opposition du vrai et du faux

Le troisième système d'exclusion, selon Foucault, est l'opposition du vrai et du faux.

Il montre chez les poètes grecs du VIème siècle la triple coercition exercée par l'objet, les circonstances et le locuteur lui-même :

Un discours vrai est un discours :

  • prononcé par qui de droit
  • selon le rituel requis
  • qui dit la justice ou l'avenir (la prophétie)

Dire l'avenir = contribuer à sa réalisation, se tramer avec le destin, emporter l'adhésion des hommes.

Avec l'avènement de la philosophie (Platon),

la vérité du discours ne réside plus dans ce qu'il est, ni dans ce qu'il fait, mais dans ce qu'il dit.

"un jour est venu où la vérité s'est déplacée de l'acte ritualisé, efficace, et juste, d'énonciation, vers l'énoncé lui-même : vers son sens, sa forme, son objet, son rapport à sa référence." (p. 17)

"Entre Hésiode et Platon, un certain partage s'est établi, séparant le discours vrai et le discours faux ; partage nouveau puisque désormais le discours vrai n'est plus le discours précieux et désirable, puisque ce n'est plus le discours lié à l'exercice du pouvoir. Le sophiste est chassé. (p. 18)

N.B. : le sophiste, mais aussi le poète : Homère, Hésiode, les auteurs tragiques (cf. La République de Platon)

La volonté de savoir

La volonté de savoir dessine des plans d'objets possibles, observables, mesurables, classables et impose au sujet connaissant une certaine fonction : voir plutôt que lire, vérifier, plutôt que commenter. (à partir du XVIIème siècle, principalement d'abord en Angleterre,  avec Francis Bacon de Verulam, 1561-1626)

Elle s'appuie sur un support institutionnel : la pédagogie, le système des livres, de l'édition, des bibliothèques, les sociétés savantes, les laboratoires.

La volonté de vérité, appuyé sur un support et une distribution institutionnelle, tend à  exercer sur les autres discours un pouvoir de contrainte. Foucault donne l'exemple de la littérature, de l'économie, du droit et de la psychiatrie.

Nous voyons la richesse, la fécondité, la force douce et insidieuse universelle de la vérité, mais nous ignorons en revanche la volonté de vérité, comme machinerie d'exclusion.

Les procédures de contrôle du discours

Foucault évoque ensuite (à partir de la p. 23) les procédures de contrôle et de délimitation du discours :

  • le commentaire,
  • l'auteur, dont la fonction n'a cessé de se renforcer
  • l'organisation des disciplines.

"Le commentaire limitait le hasard du discours par le jeu d'une identité qui aurait la forme de la répétition et du même. Le principe de l'auteur limite ce même hasard par le jeu d'une identité qui a la forme de l'individualité et du moi." (p. 31)

"Dans une discipline (la médecine, la botanique...), à la différence du commentaire, ce qui est supposé au départ, ce n'est pas un sens qui doit être découvert, ni une identité qui doit être répétée ; c'est ce qui est requis pour la construction de nouveaux énoncés.. Pour qu'il y ait disciplie, il faut donc qu'il y ait possibilité de formuler indéfiniment, des propositions nouvelles." (p. 32)

Les horizons théoriques

Foucault met ensuite en évidence la fonction de l'erreur dans les disciplines et le rôle structurel des "horizons théoriques".

Il donne l'exemple de la botanique : (...) "pour qu'une proposition appartienne à la botanique ou à la pathologie, il faut qu'elle réponde à des conditions, en un sens plus strictes et plus complexes que la pure et simple vérité : en tout cas, à des conditions autres. Elle doit s'adresser à un plan d'objets déterminé : à partir de la fin du XVIIème siècle, par exemple, pour qu'une proposition soit "botanique" il a fallu qu'elle concerne la structure visible de la plante, le système de ses ressemblances proches ou lointaines ou la mécanique des fluides et elle ne pouvait plus conserver, comme c'était encore le cas au XVIème siècle, ses valeurs symboliques, ou l'ensemble des vertus ou propriétés qu'on lui reconnaissait dans l'Antiquité." (p. 34)

Autre exemple : les théories de Mendel sur l'hérédité : "On s'est souvent demandé comment les botanistes ou les biologistes du XIXème siècle avaient bien pu faire pour ne pas voir que Mendel disait vrai. C'est que Mendel parlait d'objets, mettait en oeuvre des méthodes, se plaçait sur un horizon théorique, qui étaient étrangers à la biologie de son époque." (p. 36)

Autres principes de contrôle et de contrainte

"On a l'habitude de voir dans la fécondité d'un auteur, dans la multiplicité des commentaires, dans le développement d'une discipline, comme autant de ressources infinies pour la création des discours. Peut-être, mais ce ne sont pas moins des principes de contrainte ; et il est probable qu'on ne peut pas rendre compte de leur rôle positif et multiplicateur, si on ne prend pas en considération leur fonction restrictive et contraignante." (p. 38)

  • La sélection

Foucault évoque ensuite d'autres procédures qui permettent le contrôle des discours : la sélection des sujets parlants : "toutes les régions du discours ne sont pas également ouvertes et pénétrables ; certaines sont hautement défendues (différenciées et différenciantes), tandis que d'autres paraissent presque ouvertes à tous les vents et mises sans restriction préalable à la disposition de chaque sujet parlant." (p. 39)

  • Le rituel

La forme la plus superficielle et la plus visible des systèmes de restriction est le rituel : le rituel définit la qualification que doivent posséder les individus qui parlent. "Les discours religieux, judiciaires, thérapeutiques, et pour une part aussi politique ne sont pas dissociables de cette mise en oeuvre d'un rituel qui détermine pour les sujets parlants à la fois des propriétés singulières et des rôles convenus." (p. 41)

  • L'esotérisme

Parmi les formes de restriction, Foucault cite également le secret technique ou scientifique, les formes de diffusion et de circulation du discours médical et ceux qui se sont appropriés le discours économique ou politique (les "spécialistes")

  • Les doctrines

... Ainsi que les "doctrines" (idéologies) : "c'est par la mise en commun d'un seul et même ensemble de discours que des individus, aussi nombreux qu'on veut les imaginer, définissent leur appartenance réciproque." (p. 44)

"L'hérésie et l'orthodoxie ne relèvent point d'une exagération fanatique des mécanismes doctrinaux ; elles leur appartiennent fondamentalement."

"la doctrine lie les individus à certains types d'énonciation et leur interdit par conséquent tous les autres ; mais elle se sert, en retour, de certains types d'énonciation pour lier les individus entre eux, et les différencier par là même de tous les autres." (p. 45)

Les rituels de parole, les sociétés de discours, les groupes doctrinaux et les appropriations sociales se lient les uns aux autres et constituent des édifices qui assurent la distribution des suejts parlants dans les différents types de discours et l'appropriation des discours à certaines catégories de sujets.

  • La pensée philosophique

Parmi les principaux systèmes d'assujettissement du discours, Foucault cite l'écriture, le système judiciaire, le système institutionnel de la médecine et se demande si la philosophie elle-même, n'est pas venu "répondre à ces jeux de limitations et d'exclusion, et, peut-être aussi, les renforcer."

"Que ce soit dans une philosophie du sujet fondateur, dans une philosophie de l'expérience originaire ou dans une philosophie de l'universelle médiation, le discours n'est rien de plus qu'un jeu, d'écriture dans le premier cas, de lecture dans le second, d'échange dans le troisième, et cet échange, cette lecture, cette écriture ne mettent jamais en jeu que les signes. Le discours s'annule ainsi, dans sa réalité, en se mettant à l'ordre du signifiant." (p. 51)

Le projet foucaldien

Les tâches que se propose Foucault sont donc de :

  • remettre en question notre volonté de vérité
  • restituer au discours son caractère d'événement
  • lever la souveraineté du signifiant

Ces tâches supposent quatre exigences de méthode :

  • Un principe de renversement : "là où, selon la tradition, on croit reconnaître la source des discours, le principe de leur foisonnement et de leur continuité, dans ces figures qui semblent jouer un rôle positif, comme celle de l'auteur, de la disciplie, de la volonté de vérité, il faut plutôt reconnaître le jeu négatif d'une découpe et d'une raréfaction du discours."
  • un principe de discontinuité : "Les discours doivent être traités comme des pratiques discontinues, qui se croisent, se jouxtent parfois, mais aussi bien s'ignorent ou s'excluent."
  • Un principe de spécificité :  "Il faut concevoir le discours comme une violence que nous faisons aux choses, en tout cas comme une pratique que nous leur opposons ; et c'est dans cette pratique que les événements du discours trouvent le principe de leur régularité."
  • Un principe d'extériorité : "Ne pas aller du discours vers son noyau intérieur et caché, vers le coeur d'une pensée ou d'une signification qui se manifesteraient en lui ; mais, à partir du discours lui-même, de son apparition et de sa régularité, aller vers ses conditons externes de possibilité, vers ce qui donne lieu à la série aléatoire de ces événements et qui en fixe les bornes."

Qutre notions doivent donc servir de principe régulateur à l'analyse : celle d'événement, celle de série, celle de régularité, celle de condition de possibilité, ces notions s'opposant terme à terme à celles qui ont dominé l'histoire traditionnelle des idées : la création, l'unité, l'originalité et la signification.

"Il faut élaborer - en dehors des philosophies du sujet et du temps - une théorie des systématicités discontinues." (p. 60)

Les analyses que Foucault se propose de faire se disposent selon deux ensembles :

  • l'ensemble "critique" qui met en oeuvre le principe de renversement : essayer de cerner les formes de l'exclusion, de la limitation, de l'appropriation ; montrer comment ils se sont formés, pour répondre à quels besoins, comment ils  se sont modifiés et déplacés, quelle contrainte ils ont effectivement exercée, dans quelle mesure ils ont été tournés.
  • l'ensemble "généalogique" qui met en oeuvre les trois autres principes : comment se sont formées, au travers, en dépit ou avec l'appui de ces systèmes de contraintes, des séries de discours ; quelle a été la norme spécifique de chacune, et quelles ot été leurs conditions d'apparition, de croissance, de variation.

"La critique analyse les processus de raréfaction, mais aussi de regroupement et d'unification des discours ; la généalogie étudie leur formation à la fois dispersée, discontinue et régulière." (p. 67)

Le programme

  • Le partage entre folie et raison à l'époque classique
  • Analyse d'un système d'interdit du langage portant sur la sexualité depuis le XVIème siècle jusqu'au XIXème siècle.
  • Le partage entre discours vrai et discours faux de la Grèce antique (Platon) à l'époque moderne en passant par l'âge classique (Francis Bacon)
  • L'effet du discours médical, psychiatrique, sociologique sur cet ensemble de pratiques et de discours prescriptifs que constitue le système pénal.
  • Analyse portant sur l'histoire de la médecine du XVIème au XIXème siècle  et de la mise en jeu du principe de l'auteur, du commentaire et de la discipline.
  • La constitution par la critique et l'histoire littéraires aux XVIII et XIXème siècles du personnage de l'auteur et de la figure de l'oeuvre.
  • Les séries de discours qui, au XVIème et au XVIIème siècle, concernent la richesse et la pauvreté, la monnaie, la production, le commerce.
  • Etude portant sur les discours concernant l'hérédité (Référence à François Jacob)

La leçon inaugurale de Michel Foucault se termine par l'évocation des figures tutélaires de Georges Dumézil et de Maurice Canguilhem et par un hommage appuyé à Jean Hyppolite, le grand spécialiste français de la pensée de Hegel :

"Et je comprends mieux pourquoi j'éprouvais tant de difficulté à commencer tout à l'heure. Je sais bien maintenant quelle est la voix dont j'aurais voulu qu'elle me précède, qu'elle me porte, qu'elle m'invite à parler et qu'elle se loge dans mon propre discours. Je sais ce qu'il y avait de si redoutable à prendre la parole, puisque je la prenanis en ce lieu d'où je l'ai écouté, et où il il n'est plus, lui, pour m'entendre." (p. 82)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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