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Roger Grenier, Albert Camus Soleil et Ombres, Une biographie intellectuelle, NRF Gallimard, 1987

Roger Grenier, né le 19 septembre 1919 à Caen dans le Calvados est un écrivain, journaliste et homme de radio français. Il est régent du Collège de Pataphysique.

"L'obéissance d'un homme à son propre génie, c'est la foi par excellence." (Emerson)

"Les récits, les essais, le théâtre, le journalisme ne disent pas seulement l'absurde et la révolte. On peut discerner en eux une émotion plus intime dont l'origine est "l'admirable silence d'une mère et l'effort d'un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence."

Soleil et ombre. Si j'emploie ces deux mots, en pensant bien sûr aux origines espagnoles de Camus, et à son goût pour l'Espagne, qui ne s'est jamais démenti, c'est qu'ils peuvent aussi résumer sa pensée et son oeuvre, sa façon de comprendre la vie, le sens de son combat. dans une plaza de toros, le soleil est la place des pauvres. L'auteur de Noces a dit lui-même qu'il a passé sa jeunesse "à mi-distance de la misère et du soleil". L'ombre, c'est le côté des nantis. On peut y retrouver le pouvoir, l'injustice, tout ce qui fait le malheur des hommes. Camus n'a jamais supporté cette perversion de la nature humaine. Il l'appelle nihilisme.

Peut-être parce qu'il était d'origine très humble et qu'il avait dû se battre pour conquérir le droit à la culture, il ne pouvait se contenter d'être un artiste. Il n'a rien d'un dilettante, ni d'un sceptique, ni d'un cynique. Il cherche à se faire du monde une vision cohérente, dont découlera une morale, c'est-à-dire une règle de vie. Si sa première analyse le conduit à une morale de l'absurde, ce n'est pas pour s'y complaire, mais pour chercher une issue, la révolte, l'amour.

Quant à la littérature, elle n'est pas seulement pour lui une façon d'exprimer des idées, ou un art auquel il s'adonne. Elle est un monde dont lui, humble enfant de Belcourt, né dans une famille d'illettrés, a rêvé, en le croyant inaccessible.

Parlant de Gide, il dira qu'il lui paraissait le "gardien d'un jardin où j'aurais voulu vivre."

On retrouve ce respect dans le souci de bien écrire. Le style ne connaît ni négligence, ni laisser-aller. Au contraire, un goût prononcé pour les mots, les phrases, une certaine rhétorique.

Tel est l'univers de Camus. C'est le mot qui convient. Il a souligné que l'écrivain contemporain "a renoncé à raconter des histoires pour créer son propre univers".

Ce besoin de mettre de l'ordre dans le monde, pour y asseoir ses certitudes sur des fondations solides, l'a amené à construire sans cesse des plans d'ensemble où il s'efforçait de classer toute son oeuvre, à assigner une place à chaque titre, comme à une pièce d'un vaste édifice architectural. Il le répète à Stockholm, quand il reçoit le prix Nobel.

"J'avais un plan précis quand j'ai commencé mon oeuvre : je voulais d'abord exprimer la négation. Sous trois formes. Romanesque : ce fut l'Etranger. Dramatique : Caligula, Le Malentendu. Idéologique : Le Mythe de Sisyphe. Je prévoyais le positif sous trois formes encore. Romanesque : La Peste. Dramatique : L'Etat de siège et Les Justes. Idéologique : L'Homme révolté. J'entrevoyais déjà une troisième couche autour du thème de l'amour."

Sans reprendre tous les textes où il essaie de systématiser ainsi la succession de ses livres, on peut citer, dans les Carnets, en 1947, un plan d'ensemble qui va encore plus loin. Il est vrai qu'il porte une sorte de titre empreint de doute : "Sans lendemain." Voici ce plan :

" 1ère série : Absurde : L'Etranger - Le Mythe de Sisyphe - Caligula et Le Malentendu.

"2ème - Révolte : La Peste (et annexes) - L'Homme révolté - Kaliayev.

"3ème - Le Jugement - Le Premier Homme.

"4ème - L'Amour déchiré : Le Bûcher - De l'Amour - Le Séduisant.

"5ème - Création corrigée ou Le Système - grand roman + grande méditation + pièce injouable."

Curieusement, ces plans, s'ils semblent annoncer plus ou moins des oeuvres lointaines, comme La Chute (Le Jugement) et même ce Premier Homme qui fut interrompu par la mort, commencent par L'Etranger, en oubliant les livres publiés à Alger : L'Envers et L'Endroit et Noces. Rentrent-elles mal dans le schéma ? Camus a été très long à accepter qu'on les fasse connaître en métropole. Quand Noces reparaît chez Gallimard, en 1950, il les fait précéder d'une note de l'éditeur qui est en fait une note de l'auteur :

"... Cette nouvelle édition les reproduit sans modifications, bien que leur auteur n'ait pas cessé de les considérer comme des essais, au sens exact du terme."

Je crois me souvenir qu'il aimait à dire que longtemps il avait fait des gammes. C'est pourtant avec L'Envers et L'Endroit et avec Noces, et même plus haut, que commence son itinéraire d'écrivain. La présente étude n'a pas d'autre objet que de l'accompagner dans cet itinéraire, et pour ainsi dire pas à pas. Plutôt que de suivre les plans architecturaux qu'il se plaisait à composer, il m'a semblé qu'on retrouverait mieux le courant de l'oeuvre en la suivant tout simplement du premier au dernier livre, comme on suit une rivière depuis sa source.

Mais, nous l'avons dit, Camus n'est pas un esthète fabriquant de gracieux objets littéraires. Chacun de ses livres exprime l'engagement de sa pensée, est inséparable des événements de sa vie, où il ne s'est jamais tenu, bien au contraire, à l'écart des combats, des souffrances, des convulsions du monde. C'est pourquoi cette étude sur ses livres m'a souvent entraîné à faire référence à la biographie, à dire où il en était de sa vie quand il écrivait telle ou telle oeuvre. Prendre parti pour ou contre Sainte-Beuve est une démarche un peu naïve. Il ne faut rien exclure de ce qui est utile à la connaissance d'une oeuvre.

Dans le discours de Stockholm, à l'occasion du prix Nobel, le lauréat déclarait, citant Emerson :

"L'obéissance d'un homme à son propre génie, c'est la foi par excellence."

Camus était habité de cette foi. Il ne s'est jamais écarté de sa route. C'est ce qui donne à son oeuvre une telle cohérence (...) (Roger Grenier)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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