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Maurice Clavel, Critique de Kant, avant-propos de Jean-Toussaint Desanti, Flammarion

Né en 1920, mort en 1979, Maurice Clavel réunit en sa personne toutes les tendances et toutes les tentations de son époque tourmentée. Normalien, ce qui l'inscrit dans l'élite de son pays, il sera brièvement pétainiste, plus longtemps résistant, gaulliste, journaliste à Combat, soixante huitard, maoiste activiste avec les ouvriers de LIP, ennemi de la censure et à partir de 1965 catholique pensant, pratiquant et militant. De 1964 à 1979, il fut, en dépit (ou en raison ?) de toutes ses libertés au service des toutes ses identités, collaborateur au Nouvel Observateur, dont le directeur Jean Daniel eut pour lui une amitié analogue à celle de de Gaulle.

 

"Schelling à Hegel : "Fichte nous a dit que pour comprendre Kant à fond, il faut le génie de Socrate."

Il me fallait commencer par là, ne fût-ce que pour la pure joie du  lecteur, songez-y : cinq grands penseurs de l'humanité en deux lignes. Mais pour éclatante que soit cette constellation philosophique, elle a moins de prix à mes yeux que l'éclair qui jaillit de cette petite phrase. Dirais-je qu'il m'illumine ? Mieux : j'oserais ajouter qu'il justifie toute ma vie de pensée - j'entends la part de ma vie qui fut consacrée à la pensée. Certes, si j'ai abordé tous les philosophes et leurs problèmes dans un esprit qui me venait indivisiblement  de Kant et Socrate, selon une attitude empruntée indifféremment aux deux, attitude que j'appelais, que j'appelle encore assez mystérieusement la Critique, c'est peut-être dû au hasard de mes études qui m'a fait commencer par eux. Mais je crois pouvoir dire que sans eux, je n'aurais trouvé ni goût ni profit à la philosophie telle qu'on l'enseigne, telle que depuis vingt-deux siècles elle se pense et s'écrit..."

"Une Critique de Kant - comme on dirait une psychanalyse de Freud ou une généalogie de Nietzsche - : retourner contre lui et quasiment en son nom, l'instrument décisif qu'il a découvert lui-même et ainsi contribuer à accomplir à son propre compte, sa tâche. Nous n'y parviendrons pas, bien sûr. Mais si notre principe simple d'explication, selon lequel la critique est parfois recouverte par les préjugés même qu'elle déblaie, réenvahie par les démons qu'elle exorcise, se vérifie, nous ne tarderons pas, au long de notre chemin, à cerner les obscurités, à situer les contradictions, même si nous n'avons pas la force de les dissiper ou résoudre. Nous approcherons donc les trois Critiques kantiennes, en leurs structures complexes et leurs contenus confus, avec ce que j'ose appeler l'approche reniflante d'un animal, avec une méfiance que je dois bien dire critique." (Maurice Clavel)

Jean-Toussaint Desanti est un philosophe français d'origine corse, né à Ajaccio le 8 octobre 1914 et décédé le 20 janvier 2002. Il a enseigné à l’Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm et à celle de Saint-Cloud. Engagé dans la Résistance dés l'automne de 1940, il adhéra en 1943 au Parti communiste où il est resté quatorze ans. Cet engagement touchait à son terme quand il a publié Introduction à l'histoire de la philosophie (1956) puis Phénoménologie et Praxis (1962). A ce moment il est revenu à ses recherches sur l'épistémologie des mathématiques avec les Idéalités mathématiques (1968) puis la Philosophie silencieuse. Ses entretiens avec Blandine Barret-Kriegel et Pascal Lainé ont été publiés sous le titre le Philosophe et les Pouvoirs (1976).

"Clavel réécrivait toujours ses livres ; sur épreuves, ne pouvant, disait-il, en juger autrement. Celui-ci, il ne le réécrira plus. Nous l'éditons donc tel qu'il nous l'a livré, en son premier jet : corps à corps lucide et têtu avec un texte qu'il a longtemps pratiqué, ne cessant de le ruminer au point d'y découvrir la substance de sa propre pensée. Et voici qu'un an tout entier, et jusqu'à la veille même de sa mort, sans trêve ni repos, j'en témoigne, il l'a travaillé, le triturant, le criblant, l'arrachant à son propre fil, aux formes immédiates de son apparence cohérente.

Que cherchait-il dans Kant ? Rien, absolument rien qu'on pourrait attendre de ce qu'on nomme (mais pourquoi ?) une "sage lecture". Une de ces lectures rassurantes, et instructives, qui comblent la curiosité et nous livrent, fût-ce à neuf, le sens supposé d'un texte cent fois déjà lu et relu. Clavel ne fut jamais historien ni interprète. Il détestait, comme il aimait à dire, "l'historico-mondial". Réinstallé dans Kant, au coeur de ce qui toujours est attendu : une autre figure, un Kant remis sur pied et marchant avec allégresse (ou mauvaise humeur, c'est selon) vers la solution des problèmes qui, aujourd'hui, semblent nous concerner. Kant ne sera pas mis au goût du jour. Pas davantage il ne sera situé en ses lieux et places et par là, depuis ce temps qui est le nôtre, repensé et comme aboli. Ni héritier, ni précurseur, décidément, le Kant de Clavel ne sera pas sage : je veux dire encadré selon les normes supposées d'une histoire encore à venir de la "philosophie". (Jean-Toussaint Desanti)

 

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