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Spinoza, Correspondance, Lettres à Schuller, traduction M. Rovere, Garnier-Flammarion, 2010

Baruch Spinoza, également connu sous les noms de Bento de Espinosa ou Benedictus de Spinoza, né le 24 novembre 1632 à Amsterdam, mort le 21 février 1677 à La Haye, est un philosophe hollandais dont la pensée eut une influence considérable sur ses contemporains et nombre de penseurs postérieurs.

Issu d'une famille juive marrane portugaise ayant fui l'Inquisition, Spinoza fut un héritier critique du cartésianisme. Il prit ses distances vis-à-vis de toute pratique religieuse, mais non envers la réflexion théologique, grâce à ses nombreux contacts inter-religieux. Après sa mort, le spinozisme, condamné en tant que doctrine athée (puisque son panthéisme va à l'encontre d'une définition d'un Dieu transcendant, hors de ce monde, comme dans le judaïsme, le christianisme et l'islam), eut une influence durable. Gilles Deleuze le surnommait le "Prince des philosophes", tandis que Nietzsche le qualifiait de « précurseur », notamment en raison de son refus de la téléologie.

Le Texte :

"Et voilà cette fameuse liberté humaine que tous se vantent d'avoir ! Elle consiste uniquement dans le fait que les hommes sont conscients de leurs appétits (désirs) et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. C'est ainsi que le bébé croit librement appéter (désirer) le lait, que l'enfant en colère croit vouloir la vengeance, et le peureux, la fuite. Et puis l'homme ivre croit que c'est par un libre décret de l'esprit qu'il dit des choses qu'il voudrait avoir tues, une fois dégrisé. C'est ainsi que le fou, le bavard et beaucoup d'autres de cette farine (du même genre) croient qu'ils agissent par un libre décret de l'esprit, et non qu'ils sont emportés par une impulsion ! Parce que ce préjugé est inné chez tous les hommes, ils ne s'en libèrent pas si facilement. L'expérience l'enseigne plus qu'assez, rien n'est moins au pouvoir des hommes que de modérer leurs appétits. Souvent, quand des affects contraires s'affrontent, ils voient le meilleur et ils font le pire. Mais, en dépit de cela, ils se croient libres ! Et cela vient du fait qu'ils ont pour certaines choses un appétit léger, et qu'ils peuvent facilement contrarier cet appétit par le souvenir d'une autre chose, souvent rappelée à leur mémoire."

(Spinoza, Correspondance, Lettre 58 à Schuller, 1674, traduction M. Rovere, éditions Garnier-Flammarion, 2010, p. 318-919)

Eléments d'explication :

Cette explication est le fruit d'une réflexion commune avec une élève de Terminale S et un élève de terminale STG :

La thèse de l’auteur :

Les hommes croient qu’ils sont libres parce qu’ils ne sont conscients que de leurs désirs, mais ils ignorent les causes qui les font agir. L’idée de liberté est donc un effet de l’ignorance et de la vanité.

Les étapes de l’argumentation :

1. Thèse : depuis « Et voilà cette fameuse liberté humaine » jusqu’à « par lesquelles ils sont déterminées.

2. Exemples : depuis « c’est ainsi que le bébé » jusqu’à « emportés par une impulsion », le bébé (le lait), l’enfant (la vengeance, la fuite), l’homme ivre, le fou, le bavard.

3. Arguments : depuis « Parce que ce préjugé est inné chez tous les hommes » jusqu’à « rappelée à leur mémoire. »

« Les hommes sont conscients de leurs appétits et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminées ; ils voient le meilleur et ils font le pire. » : Spinoza distingue entre les appétits (les désirs) et les causes qui déterminent les désirs. Il donne l’exemple du bébé qui croit librement désirer le lait. L’appétit pour le lait est un besoin vital pour le petit homme, téter est un instinct. Sans nourriture lactée dans la première phase de sa vie, le bébé est condamné à mourir. S’il pouvait penser, le bébé estimerait qu’il désire librement le lait. En réalité, explique Spinoza, il est poussé par l’instinct de survie propre à l’espèce, l’instinct de conservation, mais il l’ignore.

« Ils voient le meilleur et ils font le pire. » : Spinoza met en évidence un trait constant du comportement humain, une contradiction dans la constitution morale de l’homme : l’homme voit le meilleur, il se représente ce qu’il faudrait faire, il se représente le Bien, mais il ne le fait pas. Il y a donc un conflit des facultés chez l’homme entre l’ « entendement » : savoir ce qu’est le Bien et la « volonté » : avoir l’envie et la force de faire le Bien.

Le point commun entre les points de vue choisis par Spinoza est le fait qu’aussi bien le bébé, l’enfant ou l’homme mûr s’imaginent être libres d’agir comme ils le font : le bébé de téter, l’enfant en colère de se venger, le peureux de s’enfuir et l’ivrogne de délirer, alors qu’ils sont emportés par une impulsion et ne peuvent donc pas se comporter autrement qu’ils ne le font.

L’homme ivre est sous l’emprise de l’alcool, ce qui modifie son comportement habituel. L’alcool « lève les inhibitions » : sous l’emprise de l’alcool, l’homme ivre se met à dire des choses qu’il ne dirait pas dans son état normal. Une fois dégrisé, il se souvient de ce qu’il a dit et il éprouve de la honte. Il voudrait bien avoir tenu sa langue. Mais « Il croit que c’est par un libre décret de l’esprit qu’il a dit ces choses qu’il voudrait avoir tues ». Spinoza met en évidence l’absurdité de ce raisonnement. Si l’on regrette ce que l’on a dit, c’est que l’on n’avait pas la volonté de le faire, qu’on a été poussé par une force contraire plus forte que la volonté et il est absurde de prétendre alors que l’on a agi librement.

On ressent que l’on subit une contrainte lorsqu’on est obligé de faire quelque chose qui nous déplaît. Quand nous faisons quelque chose qui nous plaît, nous avons l’impression d’agir sans contrainte et c’est ce sentiment illusoire que nous appelons « liberté ».

Les hommes parviennent à renoncer à un désir pour faire le meilleur quand leur désir de faire le pire est plus faible ; il leur est facile de « contrarier » ce désir en se rappelant le souvenir d’une chose plus agréable.

La croyance à la liberté que Spinoza qualifie « d’illusoire » est donc le sentiment intérieur, subjectif, d’agir de façon spontané, « par un libre décret de l’esprit ». Je crois être libre de faire telle ou telle chose parce que je pense l’avoir décidé. Il s’agit là, pour Spinoza d’une « illusion » qui repose sur l’ignorance : je me crois libre, alors que et parce que j’ignore les vraies raisons qui me font agir.

Pour le bébé, et même pour l’enfant, la prise de conscience des vraies raisons qui les font agir est problématique, car ils n’ont pas une conscience suffisamment développée. Il en est de même de l’ivrogne, du fou et du bavard. La prise de conscience des causes qui déterminent le désir est difficile, mais possible, par exemple par l’introspection, l’examen de conscience, le « connais-toi toi-même socratique, car pour Socrate, comme pour Spinoza, le mal réside dans l’ignorance : « Nul n’est méchant volontairement. » Le plus grand obstacle demeure cependant la « vanité humaine » : l’homme a toujours tendance à se surestimer, à se croire meilleur, plus « libre » qu’il ne l’est en réalité.

La prise de conscience des causes qui nous font agir est, pour Spinoza, la véritable liberté. Si nous parvenons à connaître les causes qui nous ont poussés à mal agir, nous pourrons peut-être agir sur ces causes et nous libérer des déterminismes négatifs qui déterminent notre conduite.

Il faut distinguer au sein de la nature les êtres inanimés et les êtres vivants et parmi les êtres vivants, ceux qui sont doués de conscience - les êtres humains, et ceux qui ne le sont pas. L’expérience nous montre que les êtres inanimés sont déterminés par des Lois, par exemple les Lois de la gravitation universelle de Newton. Parmi les êtres vivants, certains sont déterminés par l’instinct - le tigre, par exemple, ne peut pas s’empêcher d’être un « prédateur », d’autres par la raison. En ce qui concerne les êtres déterminés par la raison, l’expérience ne peut pas prouver que tout en eux est déterminé et qu’ils ne peuvent pas choisir librement. On ne peut donc ni démontrer, ni infirmer l’existence de la liberté. Nous pouvons seulement apprendre à nous servir de notre raison pour connaître les causes qui nous font agir et nous déterminer par des causes conscientes et non par des causes inconscientes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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