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Maurice Clavel, Deux siècles chez Lucifer, Editions du Seuil, 1978

 

Cliché de Maurice CLAVEL et Silvia MONFORT

Maurice Clavel avec Sylvia Montfort en août 1944

 

Maurice Clavel, philosophe, écrivain, journaliste est né à Frontignan en 1920. En 1942, il s’engage dans la Résistanceoù il fait la connaissance de Sylvia Montfort. Il est en 1944 chef des FFI d’Eure et Loir ("Sinclair") et participe à la libération de Chartres. Il accueille le Général de Gaulle sur le parvis de la cathédrale et devient un gaulliste, fervent militant du RPF. En 1944, il est nommé professeur de philosophie au lycée Buffon.

Il écrit dans Combat de 1955 à 1960. Il est passionné de théâtre, notamment du fait de son mariage avec Sylvia Montfort. Jean Vilar le fait nommer secrétaire général du TNP. En 1959, il s’engage à l’UDT (Union démocratique du travail) rassemblant des gaullistes de gauche. Il collaborera au Nouvel Observateur de 1964 à sa mort en avril 1979.

En 1965 il retrouve la foi catholique. C'est l'année, où sa pièce Saint Euloge de Cordoue, tournant précisément autour des thèmes de la foi et de la grâce, est créée au Théâtre d'Esch avant sa carrière au Vieux Colombier qui fermera peu après, en décembre 1965.

Ebloui par Vézelay, il s’y installe en 1973 avec sa femme Elia Clermont - l'interprète de l'héroïne de Saint Euloge de Cordoue - et ses deux garçons, mais n'en profitera malheureusement pas longtemps: le 23 avril 1979, il sera terrassé par une crise cardiaque. Il n'avait que 59 ans.
(d'après Guy Wagner)

 

"Glucksmann a percé le secret de nos maîtres en philosophie : ces penseurs - Fichte, Hegel, Marx, Nietzsche - sont en effet des maîtres, et leur conception de la liberté n'est que propédeutique à la servitude.

Mais le traduira-t-on en disant que leur force est d'avoir marié la Raison et l'Etat ? Nietzsche vomit l'Etat, Marx veut l'abolir, Hegel lui-même a ses réticences tardives...

Quel est donc l'ultime ressort de la pensée de maîtrise ? Ne faut-il pas le chercher à la fois au plus vaste et au plus intime ? Il y va aujourd'hui de notre salut, même public, tant qu'il est vrai qu'on ne peut s'en tenir à quelque bonne volonté sociale-démocrate, à un anarchisme new-look ou à la quête du dernier bon sauvage...

D'où cette longue lettre de Maurice Clavel à André Glucksmann où il propose - mais c'est pour rire - l'hypothèse que peut-être le diable y est pour quelque chose... Discrètement, bien sûr, on n'est pas diable pour rien, que diable !"

 

Notes de lecture :

Paru dans la foulée des événements de Mai 68, ce livre se présente sous la forme d'une lettre ouverte à André Glucksmann.

Comme Glucksmann dans Les Maîtres Penseurs, Clavel s'attaque aux racines philosophiques et métaphysiques des totalitarismes qui ont enchaîné le XXème siècle : la pensée de Fichte, de Hegel, de Marx et de Nietzsche.

Tandis que Glucksmann trouve de quoi se prémunir chez les Humanistes de la Renaissance, Erasme et Rabelais - Les Maîtres Penseurs s'ouvrent sur une analyse de la dystopie (et non de l'utopie) de Thélème - c'est dans la pensée critique d'Emmanuel Kant que Clavel découvre un antidote à la pensée totalisante qui s'incarne dans l'Histoire en structures socio-politiques totalitaire.

Clavel parle de ce qu'il connaît bien, s'étant confronté pendant de nombreuses années à la pensée du philosophe allemand de l'Aufklarüng (cf. Maurice Clavel, Critique de Kant et Structure et Genèse de la Critique de la Raison Pure) :

"La vieille métaphysique était divisée en deux : la métaphysique générale (étude de l'Etre en tant qu'Etre) et la métaphysique spéciale (étude des trois régions de l'Etre : l'homme, le monde et Dieu).

Il s'agira pour chacun, ne serait-ce que pour se distinguer de l'autre, de choisir un des trois objets de la métaphysique spéciale, de le coller par en dessous à sa découverte historico-sociale et par en dessus à l'Etre en tant qu'Etre, absorbant ce dernier en exclusivité.

Marx marxisera l'Homme, Hegel étatisera Dieu ou divinisera l'Etat. Nietzsche survolera et survoltera les Forces du Monde.

Alors là, ils pourront se battre furieusement ; apparemment, plus rien de commun entre eux. Ce collage s'intitule "fin de la métaphysique" et ne va pas sans combats de géants (gigantomachie), chacun disputant à l'autre le droit de résumer la sagesse du monde en tel chapitre de la théologie pour les maîtres voisins. Marx trop humaniste ou Nietzsche trop naturaliste... Quel sera le dernier mot ? Ils en disputent. Mais aucun ne doute qu'il existe, ce dernier mot." (Deux siècles chez Lucifer, p. 57-58)

" S'il est un point commun entre nos "quatre as", n'est-ce donc pas d'avoir mis Dieu dans le coup ? D'avoir cherché, avec fiel ou avec miel, à prendre sa place pour régner sur les hommes ?... Au nom de l'homme, de l'Esprit, de l'Histoire ou du Surhomme, en passant outre à l'interdiction kantienne d'étendre au-delà de ses limites l'Empire de l'Entendement.

Et alors ? Et alors peut-être le refus de la tentation est possible, sans se vouloir plus éclairé que l'ange de lumière... Et s'ouvre une voie hors de cet infernal tourniquet biséculaire, pour libérer la liberté."

"Eritis sicut dei..."

"Très malade, prêt à mourir, Heine écrit une préface à la deuxième édition de son livre Religion et philosophie en Allemagne, texte que ses commentateurs autorisés estiment testamentaire, en tout cas adressé en particulier à quelques amis, dont l'un devint illustrissime chez les hommes.

Après avoir cité ce roi de Babylone, ivre d'orgueil, qui se prenait pour Dieu même et devint fou, "tombant à quatre pattes de ses hauteurs pour brouter l'herbe", Heinrich Heine conclut :

"C'est dans le grandiose Livre de Daniel qu'on trouve cette légende que je recommande à l'attentive méditation non seulement du bon Ruge, mais aussi de mon très entêté ami Marx, ainsi qu'à celle de Messieurs Feuerbach, Daumer, Bruno Bauer, Hengstenberg et autres, ces dieux autoproclamés et athées jusqu'à la damnation.

Il y a bien d'autres récits très beaux et très curieux dans la Bible qui mériteraient leur attentive considération, par exemple juste au début, l'histoire de l'arbre interdit dans le paradis et de ce petit enseignant vipérin qui, six mille ans avant la naissance de Hegel, exposait déjà toute la philosophie hégelienne.

Ce Docteur sans pieds montre avec acuité comment l'Absolu consiste dans l'identité de l'Etre et du Savoir, comment l'homme devient Dieu par la connaissance ou, ce qui revient au même, comment Dieu arrive, dans l'homme, à la conscience de soi. Formule moins claire, certes, que les mots d'origine : "Si vous vous appropriez l'arbre de la connaissance, vous serez Dieu."

(Cité par Maurice Clavel, in Deux siècles chez Lucifer, p. 213-214)

 

 

 

 

 

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