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Gaston Bachelard, La formation de l'esprit scientifique, contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Librairie philosophique Vrin, 1938 et 1983

Gaston Bachelard, né à Bar-sur-Aube le 17 juin 1884 et mort à Paris le 16 octobre 1962 est un philosophe français des sciences et de la poétique. Epistémologue reconnu, il est l'auteur d'une somme de réflexions liées à la connaissance et à la recherche scientifique. Il invente ce qu'il appelle la "psychanalyse de la connaissance objective", inspirée par les travaux de Jung, qui introduit et étudie la notion d'obstacle épistémologique : ce sont des obstacles affectifs dans l'univers mental du scientifique et de l'étudiant, obstacles qui les empêchent de progresser dans la connaissance des phénomènes. Dans la Philosophie du non, il analyse des exemples tirés de la logique, de la physique ou encore de la chimie.

 

Présentation de l'ouvrage :

 

La Formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, est un essai d'épistémologie de Gaston Bachelard (1884-1962) publié aux éditions Vrin en 1938. Bachelard y propose une analyse de la transition entre l'esprit préscientifique et l'esprit scientifique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles.

Cette évolution est rendue possible par la prise en compte et le dépassement de ce qu'il définit comme des obstacles épistémologiques, permettant alors la construction rationnelle d'une expérience. Celle-ci, par la longue réflexion qui la précède, dépasse l'observation directe d'un fait empirique et entraîne l'abstraction et la mathématisation du phénomène physique, seul moyen à ses yeux d'échapper aux préjugés inhérents à la nature humaine qui ont longtemps paralysé le progrès scientifique.

Tout au long de l'ouvrage, il cite un grand nombre d'ouvrages préscientifiques illustrant les différents obstacles qu'il met en lumière, en particulier des œuvres d'alchimistes et de savants du siècle des Lumières.

 

Discours préliminaire :

"Nous nous proposons, dans ce livre, de montrer ce destin grandiose de la pensée scientifique abstraite. Pour cela, nous devons prouver que pensée abstraite n'est pas synonyme de mauvaise conscience scientifique, comme semble l'impliquer l'accusation banale. Il nous faudra prouver que l'abstraction débarrasse l'esprit, qu'elle allège l'esprit, qu'elle le dynamise. Nous fournirons ces preuves en étudiant particulièrement les difficultés des abstractions correctes, en marquant l'insuffisance des premières ébauches, la lourdeur des premiers schémas, en soulignant aussi le caractère discursif de la cohérence abstraite et essentielle qui ne peut aller au but d'un seul trait. Et pour mieux montrer que la démarche de l'abstraction n'est pas uniforme, nous n'hésiterons pas à employer parfois un ton polémique, en insistant sur le caractère d'obstacle présenté par l'expérience prétendûment concrète et réelle, prétendûment naturelle et immédiate." (p. 6)

Gaston Bachelard distingue trois grandes périodes dans l'Histoire de la science :

Atelier d'un alchimiste peint par le peintre flamand David Teniers le Jeune (1610-1690).

 

1. L'état préscientifique comprend à la fois l'antiquité classique et les siècles de renaissance et d'efforts nouveaux avec le XVIème, le XVIIème et même le XVIIIème siècle.

Lavoisier (1743-1794)

 

2. L'état scientifique, en préparation à la fin du XVIIIème siècle, s'étendrait sur tout le XIXème siècle et sur le début du XXème siècle.

Albert Eistein (1879-1955)

 

3. Le nouvel esprit scientifique (à partir de 1905), "au moment où la relativité einsteinienne vient déformer des concepts primordiaux que l'on croyait à jamais immobiles. A partir de cette date, la raison multiplie les objections, elle dissocie et réapparente les notions fondamentales, elle essaie les abstractions les plus audacieuses. Des pensées, dont une seule suffirait à illustrer un siècle, apparaissent en 25 ans, signes d'une maturité spirituelle étonnante. Telles sont la mécanique quantique, la mécanique ondulatoire de Louis de Broglie, la physique des matrices de Heisenberg, la mécanique de Dirac, les mécaniques abstraites et bientôt sans doute les physiques abstraites qui ordonneront les possibilités de l'expérience." (p.7)

La Loi des trois états :

Selon Gaston Bachelard, d'un point de vue individuel et non plus historique, un esprit scientifique passerait nécessairement par trois états successifs :

1. L'état concret où l'esprit s'amuse des premières images du phénomène et s'appuie sur une littérature philosophique glorifiant la Nature, chantant curieusement à la fois l'unité du monde et sa riche diversité.

2. L'état concret-abstrait où l'esprit adjoint à l'expérience physique des schémas géométriques et s'appuie sur une philosophie de la simplicité. L'esprit est encore dans une situation paradoxale : il est d'autant plus sûr de son abstraction que cette abstraction est plus clairement représentée par une intuition sensible.

3. L'état abstrait où l'esprit entreprend des informations volontairement soustraites à l'intuition de l'espace réel, volontairement détachées de l'expérience immédiate et même en polémique ouverte avec la réalité première, toujours impure, toujours informe.

La loi des trois âmes :

Faire la psychologie de la patience scientifique reviendra à adjoindre à la loi des trois états de l'esprit scientifique, une sorte de loi des trois états d'âme, caractérisée par des intérêts :

1. L'âme puérile ou mondaine, animée par la curiosité naïve, frappée d'étonnement devant le moindre phénomène instrumenté, jouant à la physique pour se distraire, pour avoir un prétexte à une attitude sérieuse, accueillant les occasions du collectionneur, passive jusque dans le bonheur de penser.

2. L'âme professorale, toute fière de son dogmatisme, immobile dans sa première abstraction, appuyée pour la vie sur les succès scolaires de sa jeunesse, parlant chaque année son savoir, imposant ses démonstrations, tout à l'intérêt déductif, soutien si commode de l'autorité, enseignant son domestique comme fait Descartes ou le tout venant de la bourgeoisie comme fait l'agrégé de l'Université.

3. L'âme en mal d'abstraire, conscience scientifique douloureuse, livrée aux intérêts inductifs toujours imparfaits, jouant le jeu périlleux de la pensée sans support expérimental stable ; à tout moment dérangée par les objections de la raison, mettant sans cesse en doute un droit particulier à l'abstraction, mais si sûre que l'abstraction est un devoir, le devoir scientifique, la possession enfin épurée de la pensée du monde.

Chapitre I - La notion d'obstacle épistémologique - plan de l'ouvrage

"Quand on cherche les conditions psychologique des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique..."

"La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose absolument à l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui fondent l'opinion ; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort. L'opinion pense mal ; elle ne pense pas: elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion: il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit."

Chapitre II - Le premier obstacle : l'expérience première

"Dans la formation d'un esprit scientifique, le premier obstacle, c'est l'expérience première, c'est l'expérience placée avant et au-dessus de la critique qui, elle, est nécessairement un élément intégrant de l'esprit scientifique. Puisque la critique n'a pas opéré explicitement, l'expérience première ne peut, en aucun cas, être un appui sûr. Nous donnerons de nombreuses preuves de la fragilité des connaissances premières, mais nous tenons tout de suite à nous opposer nettement à cette philosophie facile qui s'appuie sur un sensualisme plus ou moins franc, plus ou moins romancé, et qui prétend recevoir directement ses leçons d'un donné clair, net, sûr, constant, toujours offert à un esprit toujours ouvert."

Chapitre III - La connaissance générale comme obstacle à la connaissance scientifique

"Rien n'a plus ralenti le progrès de la connaissance scientifique que la fausse doctrine du général qui a régné d'Aristote à Bacon inclus et qui reste, pour tant d'esprits, une doctrine fondamentale du savoir (...) Une psychanalyse de la connaissance objective doit examiner soigneusement toutes les séductions de la facilité. C'est à cette condition qu'on aboutira à une théorie de l'abstraction scientifique vraiment saine, vraiment dynamique..."

Gaston Bachelard étudie, à titre d'exemples, deux thèmes généraux de la connaissance préscientifique pour montrer avec quelle facilité l'esprit scientifique se laisse emporter à des généralisations indéfinies : la coagulation et la fermentation.

Chapitre IV - Un exemple d'obstacle verbal : l'éponge - extension abusive des images familières.

"Nous voulons, dans ce court chapitre, être encore plus précis et considérer un cas où une seule image, ou même un seul mot, constitue toute l'explication (...) Nous allons prendre le pauvre mot "éponge" et nous allons voir qu'il permet d'exprimer les phénomènes les plus variés. Ces phénomènes, on les exprime : on croit donc les expliquer. On les reconnaît : on croit donc les expliquer. On les reconnaît : on croit donc les connaître. Dans les phénomènes désignés par le mot "éponge", l'esprit n'est cependant pas la dupe d'une puissance substantielle. La fonction de l'éponge est d'une évidence claire et distinte, à tel point qu'on ne sent pas le besoin de l'expliquer. En expliquant des phénomènes par le mot éponge, on n'aura donc pas l'impression de verser dans un substantialisme obscur ; on n'aura pas davantage l'impression qu'on fait des théories puisque cette fonction est toute expérimentale. A l'éponge correspond donc un "Denkmittel" de l'empirisme naïf..."

Chapitre V - La connaissance unitaire et pragmatique comme obstacle à la connaissance scientifique.

"Nous avons étudié la fonction généralisante et ses dangers à propos d'expériences ou d'intuitions aussi bien définies que possible, comme la coagulation, la fermentation, la fonction toute mécanique de l'éponge. Mais on peut saisir la séduction de généralités bien plus vastes. Alors il s'agit, non plus de pensée empirique, mais vraiment de pensée philosophique (...) toutes les difficultés se résolvent devant une vision générale de la Nature. C'est ainsi qu'au XVIIIème siècle, l'idée d'une Nature homogène, harmonique, tutélaire efface toutes les singularités, toutes les contradictions, toutes les hostilités de l'expérience. Nous allons montrer qu'une telle généralité - et des généralités connexes - sont, en fait, des obstacles à la pensée scientifique..."

Chapitre VI - L'obstacle substantialiste

"L'obstacle substantialiste, comme tous les obstacles épistémologiques, est polymorphe. Il est fait de l'assemblage des intuitions les plus dispersées et même les plus opposées. Par une tendance quasi naturelle, l'esprit préscientifique bloque sur un objet toutes les connaissances où cet objet joue un rôle, sans s'occuper de la hiérarchie des rôles empiriques. Il unit directement à la substance les qualités diverses, aussi bien une qualité superficielle qu'une qualité profonde, aussi bien une qualité manifeste qu'une qualité occulte. On pourrait cependant distinguer un substantialisme de l'occulte, un substantialisme de l'intime, un substantialisme de la qualité évidente. Mais, encore une fois, de telles distinctions conduiraient à oublier le caractère vague et infiniment tolérant de la substantialisation ; elles conduiraient à négliger ce mouvement épistémologique qui va alternativement de l'intérieur à l'extérieur des substances, en se prévalant de l'expérience extérieure évidente, mais en fuyant la critique dans les profondeurs de l'intimité..."

Chapitre VII - Psychanalyse du réaliste

"Si nous voulons essayer de bien caractériser la séduction de l'idée de substance, nous ne devons pas craindre d'en chercher le principe jusque dans l'inconscient où se forment les préférences indestructibles.."

Chapitre VIII - L'obstacle animiste

"Le problème précis que nous voulons traiter dans ce chapitre est le suivant : comment l'intuition de la vie, dont nous montrerons le caractère envahissant, a-t-elle pu être resserrée sur son domaine propre ? En particulier, comment les sciences physiques se sont-elle débarrasées des leçons animistes ? Comment la hiérarchie du savoir a-t-elle été redressée en écartant la considération primitive de cet objet privilégié qu'est notre corps ?.."

Chapitre IX - Le mythe de la digestion

"La digestion est une fonction privilégiée qui est un poème ou un drame, qui est source d'extase ou de sacrifice. Elle devient donc pour l'inconscient, un thème explicatif dont la valorisation est immédiate et solide..."

Chapitre X - Libido et connaissance objective

"Le mythe de la digestion est bien terne quand on le compare au mythe de la génération..."

Chapitre XI - Les obstacles de la connaissance quantitative

"Une connaissance objective immédiate, du fait même qu'elle est qualitative, est nécessairement fautive. Elle apporte une erreur à rectifier. Elle charge fatalement l'objet d'impressions subjectives ; il faudra donc en décharger la connaissance objective ; il faudra la psychanalyser. Une connaissance immédiate est, dans son principe même, subjective. En prenant la réalité comme son bien, elle donne des certitudes prématurées qui entravent, plutôt qu'elles ne la servent, la connaissance objective. Telle est la conclusion philosophique que nous croyons pouvoir tirer des chapitres précédents."

Chapitre XII - Objectivité scientifique et psychanalyse

"Nous voulons en forme de conclusion, tenter de réunir les éléments généraux d'une doctrine de la connaissance de l'objet. (...) A notre avis, il faut accepter, pour l'épistémologie, le postulat suivant : l'objet ne saurait être désigné comme un "objectif" immédiat ; autrement dit, une marche vers l'objet n'est pas initialement objective. Il faut donc accepter une véritable rupture entre la connaissance sensible et la connaissance scientifique..."

Un exemple d'obstacle épistémologique : l'imagination affective

"Dans ce long paragraphe, nous avons tenu à totaliser les caractères psychologiques et les prétextes plus ou moins objectifs de la culture alchimique. Cette masse totalisée nous permet en effet de bien comprendre ce qu'il y a de trop concret, de trop intuitif, de trop personnel dans la mentalité préscientifique.

Un éducateur devra donc toujours penser à détacher l'observateur de son objet, à défendre l'élève contre la masse d'affectivité qui se concentre sur certains phénomènes trop rapidement symbolisés et, en quelque manière intéressants. De tels conseils ne sont peut-être pas aussi dépourvus d'actualité qu'il semblerait à première vue.

Quelquefois, en enseignant la chimie, j'ai eu l'occasion de suivre les traînées d'Alchimie qui cheminent encore dans de jeunes esprits. Par exemple, tandis que je faisais, durant une matinée d'hiver, de l'amalgame d'ammonium, du beurre d'ammonium comme disait encore mon vieux maître, tandis que je pétrissais le mercure foisonnant, je lisais des passions dans les yeux attentifs. devant cet intérêt pour tout ce qui foisonne et grandit, pour tout ce qu'on pétrit, je me souvenais de ces anciennes paroles d'Eyrénée Philatèthe : "Réjouissez-vous donc si vous voyez votre matière s'enfler comme de la pâte ; parce que l'esprit de vie y est enfermé et dans son temps, par la permission de Dieu, il rendra la vie aux cadavres." Il m'a semblé aussi que la classe était d'autant plus heureuse de ce petit roman de la Nature qu'il finit bien, en restituant le mercure, si sympathique aux élèves, son aspect naturel, son mystère primitif.

Ainsi dans la classe de chimie moderne comme dans l'atelier de l'Alchimiste, l'élève et l'adepte ne se présentent pas de prime abord comme de purs esprits. La matière elle-même ne leur est pas une raison suffisante de calme objectivité. Au spectacle des phénomènes les plus intéressants, les plus frappants, l'homme va naturellement avec tous ses désirs, avec toutes ses passions, avec toute son âme. On ne doit donc pas s'étonner que la première connaissance objective soit une première erreur."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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