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Isaac Asimov, Les dieux eux-mêmes (The Gods Themselves),  roman traduit de l'américain par Jane Fillion, Denoël, 1973

Isaac Asimov (1920-1992), dont la famille émigra aux Etats-Unis en 1923, publia sa première nouvelle à l'âge de 19 ans. Professeur de biochimie, il abandonne l'enseignement pour l'écriture en 1958. Surtout connu pour son cycle de Fondation et sa série des Robots, "le bon docteur" laisse une oeuvre monumentale, dont une majorité d'ouvrages scientifiques. Les dieux eux-mêmes, un des romans les plus caractéristiques de sa manière, a obtenu les prix Nebula et Hugo.

"Contre la stupidité, les dieux eux-mêmes luttent en vain." (Friedrich von Schiller, poète et écrivain romantique allemand, 1759-1805,  citation extraite de la Tragédie La Pucelle d'Orléans)

 

L'intrigue :

Le roman est divisé en trois chapitres dont les titres mis bout à bout forment une phrase attribuée au poète allemand Friedrich von Schiller : "Contre la stupidité, les dieux eux-mêmes luttent en vain."

1ère partie : contre la stupidité… - 2ème partie : les dieux eux-mêmes… - 3ème partie : … luttent en vain.

Sur la Terre

« Nous sommes en 2070 sur la planète Terre. Peter Lamont, physicien atomiste et son ami, le linguiste Bronowski, se battent pour alerter les scientifiques et les responsables politiques du danger que représente la « Pompe à Electrons », une invention attribuée au radiochimiste Frédéric Hallam, un savant médiocre, imbu de lui-même, devenu une célébrité intouchable car la Pompe  a permis de supprimer la pollution et d’assurer la prospérité et le bonheur sur Terre en fournissant une énergie gratuite, propre et illimitée.

Lamon a découvert que l’invention attribuée à Hallam a été en fait conçue et mise au point dans un autre univers, celui des « Para-Hommes », une espèce beaucoup plus avancée que les Terriens qui a suggestionné ces derniers depuis le Para-Univers.

Il a découvert également que la Pompe représente une menace mortelle à plus ou moins brève échéance, aussi bien pour la Terre que pour le Para-Univers.

Note pour les férus d'explications "scientifiques" : Hallam découvre par hasard que du tungstène s'est transformé en un plutonium instable dont la radioactivité augmente peu à peu, dégageant une énergie extraordinaire. Ainsi, il en déduit que des gens d'un univers parallèle aux lois différentes profitent de cet échange, car le tungstène repris, instable également chez eux en vertu de leur interaction forte dix fois plus importante, leur procure aussi une énergie illimitée. Grâce à cette découverte, Hallam est vénéré par l'humanité pour sa découverte révolutionnaire, tandis que des pompes à électrons sont mises en service partout sur Terre pour produire de l'énergie conformément à ce procédé.

Cependant, Lamont oppose des objections à un tel pragmatisme en argumentant que c'est ainsi que les lois des deux univers s'équilibrent, selon la seconde loi de la thermodynamique et que les lois de notre univers sont en train de changer de manière bien plus rapide qu'un calcul effectué auparavant ne laissait présager. Ainsi, l'interaction forte augmente, ce qui risque de rendre le soleil instable et de le faire exploser en créant un quasar (il suggère d'ailleurs que les autres quasars de l'univers étaient peut-être le siège d'un « pompage » dans le passé). Source : encyclopédie en ligne Wikipedia.

Citation :

"On commet souvent l'erreur, commença-t-il, de considérer que les gens souhaitent voir leur environnement protégé ou même leur vie sauvée ; de penser qu'ils témoigneraient de la reconnaissance à l'idéaliste qui se battrait pour ces idées. Tout ce que le peuple désire, c'est son petit confort. Nous en avons eu la preuve lorsque au XXème siècle la question de l'environnement s'est posée de façon aiguë. Quand on a démontré que la cigarette augmentait le risque de cancer du poumon, la solution évidente aurait consisté à cesser de fumer. Au lieu de cela, les gens ont réclamé des cigarettes ne présentant pas ce grave inconvénient. Lorsqu'on a prouvé que le moteur à combustion interne polluait dangereusement l'atmosphère, le plus simple aurait été d'y renoncer, mais les gens se sont évertués à réclamer des moteurs similaires ne présentant pas cet inconvénient. Alors, jeune homme, ne me demandez pas d'arrêter les Pompes. L'économie et le confort de la planète entière en dépendent. Dites-moi plutôt comment éviter que le Pompage fasse exploser le Soleil. " (Le sénateur Burt, président du comité de la technologie et de l'environnement à Peter Lamont, p. 66-67)

Dans le Para-Univers

Le chapitre deux se déroule dans le Para-Univers. Nous faisons la connaissance de ses habitants, des êtres qui se nourrissent d'énergie solaire et qui sont totalement différents des humains et nous assistons aux efforts de Dua, une émotionnelle "emgauche" qui raisonne comme une rationnelle, membre d'une triade à haut potentiel, pour tenter de "débrancher" la pompe (appelée "pompe à positrons" dans le para-Univers) et d'alerter les Terriens.

Le "rationnel" de Dua, Odeen a aussi un côté émotionnel et intuitif et son parental Treet, est exceptionnellement audacieux pour un parental.

Nous apprenons à la fin du chapitre que les fluides, les membres de la "triade" ne font pas partie d'une espèce à part, mais constituent un stade d'évolution vers l'état de solides.

Treet, Dia et Odeen comprennent, mais trop tard, qu'ils sont appelés à devenir Estwald, dont la combinaison Émotionnelle, Rationnel et Parental a été choisie à l'avance. Ainsi, les trois disparaissent, et Estwald naît. Toute vélléité de s'opposer à la Pompe a disparu.

Sur la Lune

Le chapitre trois se déroule sur la Lune. Lamon ne parvenant toujours pas à se faire entendre, Ben Denison, un radiochimiste rallié à ses vues (il est en tête de la liste noire de Frederic Hallam), se retire sur le satellite de la Terre pour tenter de convaincre les Lunarites (descendants de Terriens ou récemment immigrés), avec l'aide de Céléné Lindstrom, une Lunarite "intuitionniste", que la Pompe est une calamité et qu'il faut s'en prémunir d'urgence.

Denison a finalement l'idée de pomper l'énergie et la matière d'un Univers-cosmeg (cosmic egg) où l'interaction est beaucoup plus faible (il n'est composé que d'une seule étoile) et il n'y a pas de risque de tuer des êtres vivants. Ainsi, le déséquilibre de l'interaction forte induite par le premier Pompage serait compensé. Ce Pompage pourrait produire un Big Bang dans l'Univers concerné, et c'est peut-être là l'origine du nôtre.

Invité par le commissaire Gottstein, haut responsable de la planète Terre, à écrire un article expliquant sa découverte, Ben Denison est réhabilité et devient un héros mondial, ainsi que Peter Lamont, tandis que Frederic Hillam est mis sur la touche. Lamont accepte un poste prestigieux dans une grande université terrienne, tandis que Denison,  après avoir déjoué un complot dirigé par Neville Barron pour détacher la Lune de la Terre, préfère rester sur la Lune avec Céléné Lindstrom,  pour concevoir un petit Lunarien (ou une petite lunarienne) et travailler à la construction des cosmeg-pompes.

Mais Ben et Céléné ont compris que l'énergie n'était pas tout. La recherche de l'énergie n'est qu'un moyen. Le but, ce sont les voyages interplanétaires et l'entrée en contact avec les civilisations extra-terrestres et extra-lunaires.

Thématiques :

Stanislas Lem, l'immortel auteur de Solaris a montré que la science fiction de haut niveau débordait la classification par genres (notamment la distinction entre le fantastique et le merveilleux).

Proche du conte philosophique, Les dieux eux-mêmes aborde des thèmes éthico-politiques à travers la lutte d'un jeune savant contre les "obstacles épistémologiques" que peuvent constituer la facilité (une source d'énergie inépuisable, non polluante et gratuite) et la vanité : passer pour l'inventeur du procédé. La première partie du roman met l'accent sur les relations entre science et éthique en montrant comment, malgré un doute raisonnable, l'institution, symbolisée par Hallam, s'entête, à seules fins de conserver ses privilèges et de ne pas se désavouer elle-même, à maintenir une technologie potentiellement dangereuse pour l'humanité.

Asimov résoud le conflit entre la technique et l'éthique en faveur de la technique et semble souscrire aux propos du sénateur Burt, selon qui il ne faut pas arrêter la pompe, mais trouver une solution technique : "Alors, jeune homme, ne me demandez pas d'arrêter les Pompes. L'économie et le confort de la planète entière en dépendent. Dites-moi plutôt comment éviter que le Pompage fasse exploser le Soleil. " (p. 66-67)

Après avoir mis le doigt sur le problème, Lamont disparaît à la fin du premier chapitre pour céder la place au radiochimiste Denison qui trouvera une solution dans le chapitre III. Le roman témoigne donc d'une vision optimiste, marquée par le concept de "progrès", en décalage avec le pessimisme technologique de la plupart des romans de science-fiction de l'époque (les années 70).

Dans la seconde partie, l'auteur imagine une espèce extra-terrestre, son aspect, son mode de vie, de reproduction et de pensée - complètement différente des Terriens.  Le résultat est fascinant.

Notre vanité de Terriens géocentriques en prennent pour leur grade face à cette espèce supérieurement intelligente et évoluée (mais non sans défauts : on découvre, par exemple,  qu'il y a dans le para-Univers un "alter ego" de Hallam : Estwald), apparemment constituée de quatre sous-espèces : une sous-espèce de "solides" et de trois sous-espèces de "fluides" et où les rapports sexuels entre "fluides" appelée "fusion" et impliquant trois entités : un "parental", un "rationnel" et une "émotionnelle", peuvent durer plusieurs jours, Asimov répondant ainsi, paraît-il, au reproche que son oeuvre manquait d'érotisme et d'aliens.

Par ailleurs, les "fluides" sont en réalité "bisexuels", les parentaux et les rationnels, principes masculins pouvant "fusionner" en l'absence d'une émotionnelle (rélation courante et admise) et les émotionnelles pouvant également fusionner entre elles (relation courante, mais réprouvée). En matière de sexualité, le lecteur, faute d'être "comblé" est "servi" ! Mais pour que la sexualité des extra-terrestres puisse exciter le lecteur terrien, il faudrait qu'elle y ait une commune mesure entre la sexualité qu'il connaît et celle qu'il ne connaît pas.

Car les mots "pénétration", "jouissance", "bonheur parfait" ont dans le roman une signification essentiellement métaphorique. La sexualité des fluides étant plus proche d'une expérience mystique.

Le lecteur "Terrien" (moyen) sera donc probablement plus sensible aux charmes de la belle "intuitionniste" sélénite, libérée d'une partie du poids de la pesanteur terrestre et de la totalité de ses vêtements, car elle pratique le nudisme, comme la plupart de ses compatriotes. Qui osera encore, après cela, reprocher à l'auteur sa pruderie ?

* "Intuitioniste" : Séléné est doué d'une faculté "paranormale" ; elle trouve toujours la bonne solution à un problème donné, mais elle est incapable d'expliquer comme elle a fait. (cf. p. 298)

influences :

L'entité "trinitaire" fait penser au dogme chrétien de la Sainte-Trinité, particulièrement importante chez les orthodoxes. Dans la théologie orthodoxe, le Saint-Esprit ne procède pas du Père "et du fils", mais "par le fils" (la querelle du "filioque"). On trouve une "préfiguration" de la Trinité divine dans l'épisode du chêne de Membré dans l'Ancien Testament. Dans le processus de fusion, le "rationnel" féconde le "parental" par l'intermédiaire de l'émotionnelle.

L'idée de savants omniscients qui dirigent la société, assignant un rôle et une place bien définie à chacun, le rapport en somme entre "solides" et les "fluides" fait penser au Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley.

Les trois hypostases "Parental", "Emotionnelle", "Rationnel" font également penser aux trois instances de la "topique" freudienne : le "moi", le "surmoi" et le çà" et plus encore à celle de l'analyse transactionnelle d'Eric Berne : le Parent, l'Adulte et l'Enfant.

Les Lunarites ne vivent pas à la surface de la lune,en raison des conditions climatiques défavorables, mais dans son sous-sol. Certains, revêtus d'un scaphandre, vont à la surface, comme Célénée Lindstrom, d'autres s'y refusent comme Neville Barron.

On retrouve la même situation et la même thèse dans Face aux feux du soleil. Ceux qui font l'effort d'émerger à la surface de la planète (le sous-sol étant assimilé à la vie intra-utérine) et de voyager vers les étoiles auront le plus de chances de survivre.

Mais à mon avis, l'intérêt principal du roman réside dans la réflexion sur la question de l'énergie.

 

Une introduction circonstanciée

 

L’auteur explique dans quelles circonstances il a été amené à écrire ce roman et pourquoi toute l'intrigue repose sur un élément atomique improbable, le plutonium 186 :

" (...) Le 24 janvier 1971, lors d'un colloque sur la science-fiction qui se tenait à New-York et auquel j'assistais, j'entendis Robert Silverberg et Lester del Rey dialoguer à la tribune sur ce sujet. Au cours de cet entretien, Bob se référa à quelque isotope - un quelconque isotope - pour appuyer ses dires, isotope qu'il baptisa, après un instant d'hésitation, "plutonium 186".

Bien entendu, cet entretien terminé, j'abordai Bob pour lui déclarer (non sans une joie secrète) qu'une chose telle que le plutonium 186 n'existait pas et ne pouvait purement et simplement pas exister. Bob ne se laissa nullement démonter par la preuve que je lui assénai de son ignorance en la matière et me répondit le plus tranquillement du monde : "Et puis après ?"

"Et puis après ?... Eh bien, pour te démontrer à quel point je suis futé, je vais écrire une nouvelle sur le plutonium 186."

L'entreprise se révéla moins aisée que je ne l'avais audacieusement affirmé. Il me fallait imaginer quelque chose qui rende possible (ou du moins en apparence) l'existence de cet impossible isotope, envisager les complications qui s'ensuivraient et enfin les surmonter.

Je me trouvai bientôt en possession d'assez de matériaux pour me mettre au travail.

Je m'installai à ma table de travail et il m'arriva une aventure pour moi tout à fait inhabituelle... Je perdis le contrôle de mon récit qui se mit à galoper de lui-même. J'ignorais complètement, au début, que j'allais écrire un roman. Ce fut pourtant ce qui se passa.

C'est pourquoi, ayant bien involontairement (chose que je n'avais nullement prévue) obéi à l'inspiration qui me poussait à écrire un roman, je le dédié à :

                       mon très cher ami

                      Robert Silverberg

Au fait, j'oubliais. Le récit débute chapitre 6. Ce n'est nullement une erreur. J'ai eu, pour agir ainsi, de très subtiles raisons. Lis donc mon récit tel qu'il se présente, cher lecteur. J'ose espérer que tu y prendras quelque plaisir."

 

 

 

 

 

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