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Michel Foucault, Les mots et les choses, une archéologie des sciences humaines, NRF Gallimard,1966

Paul-Michel Foucault, né le 15 octobre 1926 à Poitiers et mort le 25 juin 1984 à Paris, est un philosophe dont le travail porte sur les rapports entre pouvoir et savoir. Il fut, entre 1970 et 1984 titulaire d'une chaire au Collège de France, à laquelle il donna pour titre “Histoire des systèmes de pensée”.

Puisant dans Nietzsche et Kant, l'ensemble de l'œuvre foucaldienne est une critique des normes sociales et des mécanismes de pouvoir qui s'exercent au travers d'institutions en apparence neutres (la médecine, la justice, les rapports familiaux ou sexuels…) et problématise, à partir de l'étude d'identités individuelles et collectives en mouvement, les processus toujours reconduits de "subjectivation" (libération et création de soi).

 

"La culture européenne est sans doute la seule au monde qui ait prétendu faire de l'être humain l'objet de ses connaissances et de l'humanisme la forme répétée de ses justifications.

Les sciences humaines d'aujourd'hui sont plus que du domaine du savoir : déjà des pratiques, déjà des institutions. Or, le modèle des sciences exactes les obsède, tandis que l'idée d'un homme se libérant à mesure qu'il se connaît mieux passe au rang d'un humanisme usagé. Quel est donc le destin - commun, séparé - de ces "sciences humaines" et de cette idée "d'homme" ?

Michel Foucault analyse leur apparition, leurs liens réciproques et la philosophie qui les supporte. C'est tout récemment que "l'homme" a fait son apparition dans notre savoir. C'est une erreur de croire qu'il était objet de curiosité depuis des millénaires : il est né d'une mutation intérieure à notre culture. Cette mutation, Michel Foucault l'étudie, à partir du XVIIème siècle, dans les trois domaines où le langage classique - qui s'identifiait au Discours - avait le privilège de pouvoir représenter l'ordre des choses : grammaire générale, analyse des richesses, histoire naturelle.

Au début du XIXème siècle une philologie se constitue, une biologie également, une économie politique. Les choses y obéissent aux lois de leur propre devenir et non plus à celles de la représentation. Le règne du Discours s'achève et, à la place qu'il laisse vide, l'"homme" apparaît - un homme qui parle, vit, travaille, et devient ainsi objet d'un savoir possible. Dans le rapport nouveau des Mots et des Choses, l"homme" trouve le lieu de sa naissance.

Il ne s'agit pas là d'une "histoire" des sciences humaines ; mais d'une analyse de leur sous-sol, d'une réflexion sur ce qui les rend actuellement possibles, d'une archéologie de ce qui nous est contemporain. Et d'une conscience critique ; car le jour, prochain peut-être, où ces conditions changeront derechef, l'"homme" disparaîtra, libérant la possibilité d'une pensée nouvelle."

 

Notes de lecture sur le chapitre X ("Les sciences humaines"), p. 355 et suiv. (en construction !)

I. La triade des savoirs :

"Le mode d'être de l'homme, tel qu'il s'est constitué dans la pensée moderne, lui permet de jouer deux rôles : il est à la fois au fondement de toutes les positivités et présent, d'une façon qu'on ne peut même pas dire privilégiée, dans l'élément des choses empiriques."

Autrement dit,  "l'homme", au moins depuis le XIXème siècle, est à la fois le sujet connaissant et l'objet empirique de cette connaissance, ou plutôt, rectifie Foucault, de cet "ensemble de discours". C'est le fameux "doublet empirico-transcendental".

Avant le XIXème l'"homme" n'existait pas en tant qu'objet de connaissance, non plus que "la vie", "le langage" et "le travail".

Les sciences humaines ne sont apparues que du jour où l'homme s'est constitué dans la culture occidentale comme ce qu'il faut penser et ce qu'il y a à savoir.

Foucault donne deux exemples de "sciences humaines" : la psychologie et la sociologie. La psychologie se constitue comme science au cours du XIXème siècle en raison des nouvelles normes que la société industrielle impose aux individus. La sociologie, en raison des menaces qui pèsent depuis la Révolution sur les équilibres sociaux instaurés par la bourgeoisie. Mais ces références expliquent pourquoi ces deux sciences se sont instaurées, mais non leur possibilité intrinsèque.

Le fait que, pour la première fois, depuis qu'il existe des êtres humains et qui vivent en société, l'homme, isolé ou en groupe, soit devenu objet de science ne peut être ni considéré ni traité comme un phénomène d'opinion, mais comme un événement dans l'ordre du savoir.

Cet événement, explique Foucault s'est produit dans une redistribution générale de ce qu'il nomme "l'épistémé"

"épistémé" (rappel) :

Chaque époque culturelle est définissable, selon Michel Foucault, par une épistémè, c'est-à-dire un ensemble de problématiques, d'hypothèses et de méthodes de recherche, qui constituent un invariant pour cette époque. Par exemple, la recherche de "la similitude" préside à la pensée qui va de la Renaissance jusqu’à l’Âge Classique, tandis que c’est la recherche de "l’ordre" qui organisera l’époque moderne. Pour Michel Foucault il n’y a pas de progrès dans le processus culturel au cours de l’Histoire (comme l'affirme Hegel), les changements apparaissant d’un siècle à l’autre sont produits par le passage d’une épistémè à une autre. Ces passages ne sont pas dus au perfectionnement des savoirs, mais dépendent d’événements culturels fondamentaux que Foucault n'explique pas vraiment ou ne cherche pas à expliquer, comme le fait par exemple Marx par la détermination en dernière instance de la "superstructure" (religion, Droit, philosophie, art, etc) par la "Structure" (mode de production/rapports de production).

Foucault définit trois épistémès en Occident :

  • Celle de la Renaissance où dominent la ressemblance et la similitude.
  • L'épistémè classique, où domine la représentation, l'ordre, l'identité et la différence.
  • L’épistémè moderne.

Dans cette dernière épistémè, la vie, le travail et le langage ont pu devenir des objets d’étude. On est passé de l'histoire naturelle à la biologie, de l’analyse des richesses à l'économie, de la philologie et de la grammaire à la linguistique.

De nouveaux objets de connaissance se sont élaborés : la production a remplacé l’échange (pour l’économie), la vie s'est substituée aux êtres vivants (pour la biologie) et le langage a remplacé le discours (pour la philologie). Les sciences ont changé de nature et de forme, il y a une rupture avec celles qui précèdent.

Foucault explique qu'au XVIIème siècle (âge classique), le champ du savoir est homogène. La connaissance procède aux mises en ordre par l'établissement des différences et définit les différences par l'établissement d'un ordre.

Exemples : le thème de la mathesis universalis (Leibniz), les mathématiques, les taxinomies (au sens large), les sciences de la nature, la pensée philosophique : Spinoza, Descartes, les "Idéologues" établissent de longues chaînes ordonnées qui mènent nécessairement des idées les plus simples et les plus évidentes jusqu'aux vérités les plus composées.

Note : Les Idéologues étaient un groupe de penseurs du XVIIIe-XIXe siècle, réunis à partir de 1795 dans la Société des idéologues créée par Destutt de Tracy Ce dernier avait forgé le terme d'idéologie, l'utilisant pour la première fois dans son Mémoire sur la faculté de penser de 1798, avec un sens différent de celui que lui donnera Karl Marx bien après. Pour Destutt de Tracy, c'est la « science des idées ».

A partir du XIXème siècle, le champ épistémologique se morcelle, éclate dans des directions différentes. Le modèle n'est plus les mathématiques.

Il faut se représenter le domaine de l'épistémé moderne comme un espace volumineux et ouvert selon trois dimensions :

a) les sciences mathématiques et physiques (?) où l'ordre reste toujours un enchaînement déductif et linéaire de propositions évidentes et vérifiées.

b) les sciences comme celle du langage, de la vie, de la production et de la distribution des richesses. Plan commun entre a) et b) : application des mathématiques et domaine du mathématisable dans la linguistique, la biologie et l'économie.

c) la réflexion philosophique comme "pensée du Même". Plan commun avec la dimension de la linguistique, de la biologie et de l'économie : les philosophies de la vie (Bergson), les philosophie de l'homme aliéné (Feuerbach, Marx), les formes symboliques.

Plan commun entre la dimension philosophique et la dimension mathématique : la formalisation de la pensée (Lévi-Strauss).

II. La forme des sciences humaines

D'ordinaire, on cherche à définir les sciences humaines à partir des mathématiques, en faisant l'inventaire de tout ce qui est mathématisable et en distinguant ce qui est mathématisable de tout ce qui ne l'est pas et qui serait alors du domaine de l'interprétation.

Foucault donne plusieurs exemples : l'application par Condorcet du calcul des probabilités à la politique, la définition du rapport logarithmique entre la croissance de la sensation et celle de l'excitation (Lois de Fechner), l'utilisation de la théorie de l'information chez les psychologues contemporains dans la compréhension des phénomènes de l'apprentissage.

Cependant, le rapport aux mathématiques comme possibilité de formalisation n'est pas constitutif des sciences humaines. Et ceci, ajoute Foucault, pour deux raisons :

a) Le rapport à la formalisation mathématique est commun à d'autres disciplines comme la biologie ou la génétique.

b) L'analyse archéologique décèle un retrait de la mathésis (Foucault reprend ici l'expression de Leibniz pour signifier la différence entre l'âge classique et l'époque moderne) dans le domaine de la vie, du langage et du travail.

"En ce sens, l'apparition de l'homme (comme objet de savoir de l'homme sur l'homme) et la constitution des sciences humaines sont corrélatives d'une sorte de dé-mathématisation (du savoir)"

Le domaine des sciences humaines est celui où se déploie ce que Foucault appelle "l'analytique de la finitude" et celui des sciences empiriques ayant pour objet le langage, la vie et le travail.

Mais ni la biologie, ni la physiologie, ni la linguistique, ni l'économie ne constituent le domaine le plus fondamentale.

Le domaine fondamental des sciences humaines est celui des "représentations".  : "l'homme pour les sciences humaines, c'est ce vivant qui constitue des représentations grâce auxquelles il vit, et à partir desquelles il détient cette étrange capacité de pouvoir se représenter la vie." (p. 363)

 

 

 

 

 

 

 

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