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Pierre Hadot, Eloge de Socrate, Edition ALLIA, 2014

Ce texte a d'abord fait l'objet d'une conférence donnée en 1974 à la Session d'Eranos à Ascona (Suisse), sous le titre : La Figure de Socrate.

Pierre Hadot (né à Paris, le 21 février 1922 - mort à Orsay, le 24 avril 2010) est un philosophe, historien et philologue français, spécialiste de l'antiquité, profond connaisseur de la période hellénistique et en particulier du néoplatonisme et de Plotin. Pierre Hadot est l'auteur d'une œuvre développée notamment autour de la notion d'exercice spirituel et de philosophie comme manière de vivre.

"Socrate, le meilleur poète et le meilleur buveur." (Pierre Hadot)

Pierre Hadot nous propose un portrait de celui qui a changé  l'Histoire de la pensée - il y a un "avant" et un "après" Socrate -  et dont la rencontre, deux mille cinq cents ans après le "miracle grec", peut nous changer, nous aussi, à jamais : un Socrate ironiste-éducateur, qui prétend ne savoir qu'une chose : qu'il ne sait rien et qui éveille d'autant mieux les autres à eux-mêmes, un Socrate danseur, poète et buveur, un "Socrate-éros", libérateur de désir - car "de l'amour naissent les vues les plus profondes (Nietzsche) - , un Socrate "atopotatos", autrement dit : extravagant, déroutant, absurde, inclassable, un esprit démonique et divin sous le masque grotesque d'un silène ou d'un satyre, un Socrate moins désirant que désiré et moins amoureux des beaux éphèbes que de leur Beauté...  un Socrate aux mille et une facettes, qui inspira tour à tour Platon, Kierkegaard pour qui il est le premier individu de l'Histoire et le modèle de "l'individu absolu", Nietzsche, qui l'aimait aussi passionnément qu'il le haïssait, Goethe, Hölderlin et tant d'autres...

Plus qu'un autre livre "sur" Socrate et la pensée grecque, le portait  intensément vivant du plus intense des "maîtres de vie", restitué par Pierre Hadot, soucieux plus que jamais, dans cet Eloge de Socrate, de transmettre toute la saveur de la pensée antique et d'en faciliter l'accès aux hommes d'aujourd'hui.

"C'est dans l'amour réciproque que l'on accède à la vraie conscience." (Goethe)

 

"Il est très difficile, et peut-être impossible, de dire ce que fut le Socrate historique, bien que les faits marquants de sa vie soient bien attestés. Mais les témoignages que ses contemporains nous ont laissé à son sujet, ceux de Platon, ceux de Xénophon, ceux d'Aristophane, ont transformé, idéalisé les traits de Socrate qui vécut à Athènes, à la fin du Vème siècle avant Jésus-Christ.

Pourra-t-on jamais retrouver et reconstituer ce qu'il fut réellement ? Mais, j'oserais dire : en un certain sens, peu importe ! Car c'est sa figure idéale, telle qu'elle a été dessinée par Platon dans le Banquet, telle qu'elle a été perçue par ces deux grands socratiques que furent Kierkegaard et Nietzsche, qui a joué un rôle fondateur dans notre tradition occidentale, et même dans la naissance de la pensée contemporaine..." (Pierre Hadot)

La Mort de Socrate est un tableau réalisé par le peintre français Jacques-Louis David en 1787. Il représente la mort du philosophe grec Socrate, condamné par les Athéniens à boire la ciguë. Alors que ses amis lui conseillent de s'enfuir, Socrate préfère la mort, pour faire la preuve que, même dans ces circonstances extrêmes où il est frappé par l'injustice, il reste fidèle aux lois de sa cité, comme il l'a toujours été.

Une individualité aussi authentique, ne pouvait qu'introduire une rupture absolue entre lui-même et une Cité qui ne connaissait que des citoyens et des liens politiques. Socrate, on le sait, fut finalement condamné à mort (en 399 av. J.-C.), au terme d'un procès inique. Mais si nous avons une idée de ce qu'est la justice, n'est-ce pas en partie, grâce à Socrate ?

Nietzsche se base sur l'anecdote du coq sacrifié à Asclépios, le dieu de la médecine et sur le jeu de mots sur le corps et le tombeau (soma/sema) dans le Phédon ("D'ici-bas vers là-haut s'évader au plus vite."), pour accuser Socrate de fuir la "maladie de l'existence", assimilant à sa mort à un suicide. Mais une vie sans justice et sans courage, est-elle encore une vie ?

"Je n'ai nul souci, de ce dont se soucient la plupart des gens, affaires d'argent, administration des biens, charges de stratège, succès oratoires en public, magistratures, coalitions, factions politiques.

Je me suis engagé, non dans cette voie... Mais dans celle où à chacun de vous en particulier, je ferai le plus grand bien en essayant de lui persuader de se préoccuper moins de ce qu'il a que de ce qu'il est, pour se rendre aussi excellent et raisonnable que possible." (Platon, Apologie de Socrate)

Le Caravage, Le Grand Bacchus

Pourquoi, divin Socrate, rendre de tels hommages

à ce jeune homme ? Ne connais-tu rien de plus grand ?

Pourquoi le contemples-tu avec amour

comme on contemple les dieux ?

- La pensée la plus profonde aime la vie la plus vivante.

C'est après avoir percé le monde de ses regards que

l'on peut comprendre la noble jeunesse

Et les sages, bien souvent, finissent par s'attacher à la Beauté."

(Friedrich Hölderlin, "Socrate et Alcibiade")

Anselm Feuerbach, Le Banquet de Platon, L'entrée d'Alcibiade (1874)

 

"Mais à chacun sa mesure

lourd est le poids du malheur

Plus lourd encore le bonheur

Il y eut un sage cependant

Qui sut demeurer lucide au banquet

de midi jusqu'au coeur de la nuit

Et jusqu'aux premières lueurs de l'aube."

(Friedrich Hölderlin)

"Le Génie du Coeur, tel que le possède ce grand Mystérieux, ce dieu tentateur, né pour être le charmeur de rats des consciences, dont la voix sait descendre jusqu'au monde souterrain de chaque âme... qui ne dit pas un mot, ne jette pas un regard où ne se cache une intention secrète de séduire... Le Génie du Coeur, qui impose aux braillards et aux fats et leur enseigne à écouter, qui polit les âmes rugueuses et leur fait goûter un désir nouveau, celui de demeurer lisses et immobiles comme un miroir pour reflèter le ciel profond...

Après son attouchement, chacun repart enrichi, non d'un présent reçu par grâce ou par surprise, ni d'une félicité étrangère dont il se sentirait oppressé, mais plus riche de soi-même, renouvelé à ses propres yeux... caressé et mis çà nu par le souffle tiède du dégel, peut-être aussi plus incertain, plus vulnérable, plus fragile, plus brisé, plein d'espérances qui n'ont pas encore de nom.

(Friedrich Nietzsche, cité par Pierre Hadot, Eloge de Socrate, p. 75-76)

 

 



 

 

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