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Emmanuel Lévinas, De l'évasion, introduit et annoté par Jacques Rolland,  Fata Morgana, 1982 et biblio essais/Livre de Poche

Emmanuel Levinas est l’un des premiers penseurs à introduire en France la phénoménologie. Nourri de la pensée de Husserl, il construit une œuvre forte et originale. Sa thèse principale, selon laquelle "l’éthique est la philosophie première", est une critique de la pensée occidentale, et du primat que celle-ci a accordé à l’ontologie ; mais elle constitue aussi un rappel des ressources oubliées de la tradition philosophique. 

Pour Levinas, la philosophie échouerait dans sa lutte contre le nihilisme, si elle ne tenait ensemble les exigences de la raison logique - qu’il faut arracher à ses tentations idéalistes - et le désir de la transcendance - dont la vérité n’apparaît qu’à l’épreuve de l’existence humaine. Seul le langage qui témoigne de l’autre et pour l’autre s’élève à une inspiration "au-delà de l’essence". 

Thèse difficile, dont l’auteur s’efforce ici de suivre au plus près les arguments, pour en faire apparaître la forte cohérence, depuis les premiers articles (De l’évasion) jusqu’aux derniers grands recueils (De Dieu qui vient à l’idée). Ce parcours, qui emprunte les voies de la phénoménologie, impose surtout d’entrer dans une expérience philosophique d’une intensité peu commune, que cristallise singulièrement la notion de "visage". Enfin, des présentations thématiques sont consacrées à la pensée de l’art, de la politique, de la religion. Les étudiants en philosophie et un large public cultivé trouveront ici une introduction à l’ensemble de la pensée de Levinas, une pensée devenue indispensable à la philosophie, au dialogue des religions, à l’éthique contemporaine de la vulnérabilité, aux théories de la vie sociale. 

Etienne Akamatsu, est agrégé de philosophie. Il enseigne principalement au Lycée Louis-Bascan, à Rambouillet.

 

"Le besoin d'évasion écrit Emmanuel Lévinas, nous conduit au cœur de la philosophie. Il nous permet de renouveler l'antique problème de l'être en tant qu'être... " C'est dire que, dans ce texte, il choisit - à la faveur d'un thème fortement heideggerien - d'aller à la rencontre des questions qui, toujours, ont guidé sa quête : le besoin d'évasion n'est-il pas le propre d'un être fini ? N'aspire-t-il pas à franchir les limites de l'être plutôt qu'à le fuir ? Et pourquoi l'être aurait-il besoin de sortir de soi ? Sur tous ces points, la méditation d'Emmanuel Lévinas s'affirme ici souveraine et féconde. A s'y engager, tout lecteur se rapprochera de la vérité de son destin au cœur d'une modernité tragique et opaque."

"Le besoin de l'évasion - plein  d'espoirs chimériques ou non, peu importe -  nous permet de renouveler l'antique problème de l'être en tant qu'être.

Dès lors, ce sont deux tâches distinctes qui se font jour. Il s'agira dans un premier temps de checher à situer la signification du mot être dans cette étude, de s'interroger sur la volonté d'en "renouveler l'antique problème" quand elle se fait jour au coeur des années trente du XXème siècle et de se demander enfin ce que sera devenue la compréhension alors en vigueur de son concept dans l'oeuvre postérieure. Il s'agira dans un deuxième temps d'élucider cette exigence d'"évasion" qui se lève à partir de cette façon d'entendre le verbe être puis de clarifier le "programme" de recherches philosophiques qu'elle annonce ; en un mot, il s'agira de se demander ce que promet cette expression quelque peu énigmatique d'évasion et de repérer les traces de son devenir dans l'oeuvre ultérieure." (Jacques Rolland)

 

De L'Evasion permet de mieux comprendre l'article paru vers la même époque : Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme (cf. présentation et notes de lecture sur ce blog), notamment la notion "d'être rivé" dont la notion d'évasion est l'envers.

 

"Après la lecture de De L'évasion (publié en 1935, Fata Morgana, 1962), nous pouvons énoncer la proposition suivante : l'enchaînement, en tant que Stimmung (notion heideggerienne : tonalité, disposition fondamentale) propre à l'hitlérisme, "dispose et détermine tonalement  le mode d'être en commun, sous forme de l'être rivé." (Miguel Abensour, Le Mal élémental, Payot, p. 59)... Alors que l'esprit de liberté s'est constitué en Europe contre deux formes de tyrannie : celle du corps et celle du temps.

"L'hitlérisme, être rivé au second degré, serait un antiprojet traversé par un simulacre d'évasion, la mort - l'impossibilité de la possibilité, selon la formule ultérieure de Levinas (Miguel Abensour, op. cit., p. 87)

 

Notes de lecture :

I. La révolte de la philosophie traditionnelle contre l'idée de l'être procède du désaccord entre l'être et la liberté humaine (la présence de l'être en tant que telle est une limitation de la liberté humaine).

La conception du moi comme se suffisant à soi-même est l'une des marques d'un certain romantisme (Byron, Rousseau), mais aussi de l'esprit du capitalisme. 

La philosophie occidentale est l'expression de la suffisance du fait d'être, de son caractère absolu et définitif.

L'insuffisance de la condition humaine est comprise comme une limitation de l'être, mais la signification même de l'être fini n'est pas envisagée.

La seule préoccupation est la relation entre l'être fini et l'être infini (Dieu, la transcendance).

La sensibilité moderne se caractérise par l'abandon du souci de transcendance.

Le thème de l'évasion témoigne d'une condamnation de la philosophie de l'être par la génération de Lévinas (Sartre, Merleau-Ponty...)

L'expérience de l'être = de l'inamovibilité de notre présence à nous-mêmes.

  • moi/non moi : besoin d'évasion du monde, du réel
  • moi/moi : besoin d'évasion de soi, de l'être

s'évader :

  • rompre avec les conventions sociales (romantisme) : possible.
  • transcender les limites de l'être : impossible.

Le sentiment aigu "qu'il y  a de l'être".

E. Lévinas évoque des situations limites qui mettent en évidence "l'intuition éidétique" du rapport du moi à l'être comme "être rivé". Le fond de la souffrance est fait d'une impossibilité de l'interrompre et d'un sentiment aigu d'y être rivé. Nous sommes rivés à la souffrance, comme nous sommes rivés à l'être.

Il ne s'agit pas découvrir un nouveau caractère de notre existence, mais de découvrir l'inamovibilité de notre présence.

La nouveauté, c'est l'expérience moderne de ne pas pouvoir se "défausser" de l'être, d'en être encombré, de ne pas pouvoir s'en défaire, puisque l'être n'est pas une "propriété" de l'ego, mais ce qui supporte son existence.

Cette révélation de l'être et de tout ce qu'il comporte de "grave" (au sens de sérieux, mais aussi de "pesant"), est en même temps l'expérience d'une révolte.  On ne se révolte plus contre le réel, contre le monde, l'être du "non-moi" heurtant notre liberté, mais contre l'être du moi. Ce besoin d'avoir raison de l'être du moi est un besoin d'évasion.

Ce qui fait horreur à la conscience, ce n'est pas seulement l'identification de l'homme à la nature, mais l'être lui-même.

Du même coup, Lévinas contribue à la réflexion sur la notion d'"aliénation".

La conscience ne se sent pas seulement étrangère au monde (prisonnière du monde), mais aussi étrangère à l'être.

Mais le besoin d'évasion ne peut mener nulle part, car il n'est pas possible de "sortir de l'être" en conservant la conscience.

E. Lévinas évoque ensuite la notion (bergsonienne) "d'élan vital".

Pour E. Lévinas, le besoin d'évasion n'est pas l'élan vital ou le devenir créateur : "Dans l'élan vital nous allons vers l'inconnu, mais nous allons quelque part, tandis que dans l'évasion nous n'aspirons qu'à sortir."

Il s'agit, pour E. lévinas, de saisir dans toute sa pureté (on retrouve ici le souci phénoménologique d'intuition des essences), dans la catégorie de sortie, la notion d'évasion.

Le thème de l'évasion nous propose de "sortir de l'être". On pense à la mort. La mort relève-t-elle de l'évasion ? Non, répond Lévinas, car la mort n'est ni une issue, ni une solution.

Pour caractériser ce dont il s'agit, Lévinas propose le terme d'"excendance".

L'être apparaît au besoin d'évasion comme un emprisonnement dont il s'agit de sortir.

"L'évasion est le besoin de sortir de soi-même, c'est-à-dire de briser l'enchaînement le plus radical, le plus irrémissible, le fait que le moi est soi-même."

L'évasion n'est pas le besoin de "vivre des vies innombrables" lié à la nécessité de sacrifier des possibilités qui ne se réaliseront jamais.

L'évasion vise à briser l'enchaînement du soi à soi. ce n'est pas sa limitation, mais l'être même, le soi-même.

"Par là, le besoin d'évasion - plein d'espoirs chimériques ou non, peu importe - nous conduit au coeur de la philosophie. Il permet de renouveler l'antique problème de l'être en tant qu'être. Quelle est la structure de cet être pur ? A-t-il l'universalité qu'Aristote lui confère ? Est-il le fond et la limite de nos préoccupations comme le prétendent certains philosophes modernes (Heidegger) N'est-il pas au contraire rien que la marque d'une certaine civilisation, installée dans le fait accompli de l'être et incapable d'en sortir ? Et, dans ces conditions, l'excendance est-elle possible et comment s'accomplit-elle ? Quel est l'idéal de bonheur et de dignité humaine qu'elle promet ?" (p. 99)

II. et III. Avant se demander si le besoin d'évasion est lié à la finitude humaine (la naissance, le temps, la mort), Lévinas se propose de décrire la structure phénoménologique de ce besoin.

La conception traditionnelle du besoin repose sur une métaphysique où le besoin est caractérisé comme un vide dans un monde où le réel s'identifie avec le plein.

Lévinas critique cette description, incapable de distinguer, selon lui, entre l'existence et l'existant : "le besoin est intimement lié à l'être, mais pas en qualité de privation. Il permet de découvrir non pas la limitation de l'être désireux de dépasser ses limites pour s'enrichir et pour se compléter, mais la pureté du fait d'être qui s'annonce déjà comme évasion."

Il y a une espèce de poids mort au fond de notre être dont la satisfaction n'arrive pas à nous débarrasser, une inadéquation de la satisfaction au besoin.

L'ascétisme n'est pas seulement une manière d'être agréable à Dieu, c'est une manifestation du besoin d'évasion.

Thèse : la satisfaction du besoin est inadéquate au besoin. le besoin exprime la présence de notre être et non pas sa déficience.

IV. Pour justifier cette thèse, Emmanuel Lévinas se propose d'envisager le phénomène primordial de la satisfaction du besoin : le plaisir.

Le plaisir est une "évasion qui échoue" (Jacques Rolland). "Si comme un processus loin de se fermer sur lui-même, il apparaît dans un constant dépassement de soi-même, il se brise juste à l'instant où il semble sortir absolument. Il se développe avec un accroissement de promesses qui deviennent plus riches à mesure qu'il atteint au paroxysme, mais ces promesses ne sont pas tenues (...) En lui-même, sur le plan strictement affectif, le plaisir est déception et tromperie. Il n'est pas déception par le rôle qu'il joue dans la vie, ni par ses effets destructifs, ni par son indignité morale, mais par son devenir interne. (...) Au moment de sa déception, qui devait être celui de son triomphe, le sens de son échec est souligné par la honte."

Force est de constater que le plaisir conduit exactement au contraire de ce qu'il promettait.

V. La honte

"Toute l'acuité de la honte, tout ce qu'elle comporte de cuisant, consiste précisément dans l'impossibilité où nous sommes de ne pas nous identifier avec cet être qui déjà nous est étranger et dont nous ne pouvons plus comprendre les motifs d'action." (p. 111)

"La honte apparaît chaque fois que nous n'arrivons pas à faire oublier notre nudité. Elle a rapport à tout ce que l'on voudrait cacher et que l'on ne peut pas enfouir." (p. 112)

"Ce qui apparaît dans la honte c'est donc précisément le fait d'être rivé à soi-même." (p. 113)

"C'est donc notre intimité, c'est-à-dire notre présence à nous-mêmes qui est honteuse. Elle ne révèle pas notre néant, mais la totalité de notre existence. La nudité est le besoin d'excuser son existence. La honte est en fin de compte une existence qui se cherche des excuses. ce que l'on découvre c'est l'être qui se découvre." (p. 114)

VI. La nausée

"Il y a dans la nausée un refus d'y demeurer, un effort d'en sortir. Mais cet effort est d'ores et déjà caractérisé comme désespéré : il l'est en tout cas pour toute tentative d'agir ou de penser. Et ce désespoir, ce fait d'être rivé constitue toute l'angoisse de la nausée. Dans la nausée, qui est une impossibilité d'être ce qu'on est, on est en même temps rivé à soi-même, enserré dans un cercle étroit qui étouffe. On est là, et il n'y a plus rien à faire, ni rien à ajouter à ce fait que nous avons été livré entièrement, que tout est consommé : c'est l'expérience même de l'être pur, que nous avons annoncée depuis le commencement de ce travail." (p. 116)

Conclusion

De L'Evasion est un ouvrage "aporétique". Mais non dans le sens où il n'aurait servi à rien, puisque'il aura au moins permis de mieux comprendre ce qui constitue, pour Lévinas, le fondement de toutes les aliénations : le sentiment d'être rivés à l'être, rivés à nous-mêmes sans possibilité d'en sortir, ni par le plaisir, ni par le sommeil, ni même par la mort et d'initier ainsi le "travail de longue patience" qui aboutira à Autrement qu'être ou au-delà de l'essence.

L'enjeu a été posé en termes non équivoques : "Toute civilisation qui accepte l'être, le désespoir tragique qu'il comporte et les crimes qu'il justifie, mérite le nom de barbarie." (p. 127)

"Il s'agit, affirme Lévinas, de sortir de l'être par une nouvelle voie, au risque de renverser certaines notions qui, au sens commun et à la sagesse des nations, semblent les plus évidentes."

"L'horreur de "l'il y a ", dont l'analyse de la nausée avait déjà mesuré tout le poids sous d'autres noms, devient-elle une condition dans l'intrigue de la subjectivité. Celle-ci de son côté ne se laisse plus penser comme "sortie" de l'être, mais plutôt, renonçant à cette métaphore dangereusement spatiale, s'explique comme déneutralisation de l'il y a ; elle ne se nomme plus évasion, mais délivrance dans l'intrigue de la signification. La signification - le pour l'autre (...) est la délivrance éthique du soi par la substitution à l'autre..." (Jacques Rolland, p. 72)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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