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Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier (Mortagne-au-Perche, Orne, 3 mars 1868 - Le Vésinet, Yvelines, 2 juin 1951), est un philosophe, journaliste, essayiste et professeur de philosophie.

 

"Quiconque pense commence toujours par se tromper. L'esprit juste se trompe d'abord tout autant qu'un autre, son travail propre est de revenir, de ne point s'obstiner, de corriger selon l'objet la première esquisse... Toutes nos erreurs sont des jugements téméraires, et toutes nos vérités, sans exception, sont de erreurs redressées. On comprend que le "liseur"* ne regarde pas à une lettre, et que, par un fort préjugé, il croit toujours l'avoir lue, même quand il n'a pas pu la lire. Descartes disait bien que c'est notre amour de la vérité qui nous trompe principalement, par cette précipitation, par cet élan, par ce mépris des détails, qui est la grandeur même. Cette vue est elle-même généreuse, elle va à pardonner l'erreur, et il est vrai qu'à considérer les choses humainement, toute erreur est belle. Selon mon opinion un sot n'est point tant un homme qui se trompe qu'un homme qui répète des vérités, sans s'être trompé d'abord comme ont fait ceux qui les ont trouvées."

*Liseur : personne qui aime lire, qui lit beaucoup (Larousse). A distinguer du "lecteur"... Le liseur lit beaucoup, et donc plus vite que le lecteur, notamment lorsqu'il s'agit de romans, il est donc habitué à lire en diagonale, "précipitamment".

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4f/Alain_au_lyc%C3%A9e_Henri_IV_1914.jpg/220px-Alain_au_lyc%C3%A9e_Henri_IV_1914.jpg

Alain Chartier, dit Alain, professeur au Lycée Henri IV, vers 1914

Question heuristiques :

1. De quoi parle le texte ?

2. Quelle question l'auteur s'est-il posée ? (quelle est la problématique du texte ?)

3. Quelle est la thèse de l'auteur ?

4. Quels sont ses arguments ?

5. Quel est le plan du texte ?

6. Quelle est la différence entre un "esprit juste" et un "esprit faux" ?

7. L'esprit juste est-il un esprit qui ne se trompe jamais ?

8. Quel est le travail propre d'un esprit juste ?

9. Comment Alain définit-il l'erreur ?

10. Quel exemple d'erreur donne-t-il ?

11. Pourquoi "l'amour de la vérité" nous trompe-t-il ?

12. Pourquoi le mépris des détails est-il de la "grandeur" d'âme" ?

13. En quoi l'erreur est-elle "pardonnable" ?

14. En quoi l'erreur est-elle "belle" ?

15. Qu'est-ce qu'un sot ?

Eléments de réponse :

Ce texte d'Alain, philosophe français du XXème siècle, parle de la valeur de l'erreur. L'auteur se demande quelle est la relation entre l'erreur et la vérité. Sa thèse est que l'erreur a une valeur heuristique, l'erreur n'est pas le contraire de la vérité, une "non vérité", comme le néant est le contraire de l'être, mais la condition même de la vérité. Il se fonde sur les arguments suivants :

  • Celui qui pense commence toujours par se tromper.
  • Celui qui pense doit revenir, ne pas s'obstiner, corriger sa première esquisse.
  • Nos erreurs sont des jugements téméraires et nos vérités des erreurs redressées.
  • Un sot est un homme qui répète des vérités sans s'être d'abord trompé.

Selon Alain, la différence entre un esprit juste et un esprit faux ne consiste pas dans le fait qu'un esprit juste est un esprit qui ne se trompe pas et un  esprit faux un esprit qui se trompe.

La conception alinienne de la vérité et de la fausseté est contraire à la doxa, à l'opinion commune.

L'esprit juste n'est pas un esprit qui ne se trompe jamais, mais un esprit qui se trompe, comme tout le monde, mais qui rectifie ses erreurs, qui les corrige. Prenons un exemple tiré du Discours de la Méthode de Descartes : je me promène dans la campagne et je vois un bâton planté dans le fond d'une mare d'eau. Ce bâton, explique Descartes, me paraît brisé et j'en conclus qu'il est effectivement brisé. Je suis bien entendu dans l'erreur, car je passe de ce qui me semble "évident" (du latin videre = voir, en quelque sorte de ses yeux) à un jugement qui ratifie cette évidence : je vois un bâton brisé, donc ce bâton est brisé.

Un esprit faux n'est pas un esprit qui perçoit le bâton brisé car tout le monde le perçoit de cette manière ; une telle perception est universelle, elle découle des modalités de la perception humaine, ni celui qui juge qu'il est effectivement brisé, mais celui qui, voyant qu'il est brisé, juge qu'il l'est effectivement et s'en tient obstinément à l'évidence fondée sur une apparence.

Un esprit juste est un esprit qui perçoit le bâton brisé, qui juge qu'il est brisé et qui, par la suite, admet qu'il s'est trompé.

Un esprit faux est un esprit qui lit trop vite dans "le grand livre de la nature",  qui lit une lettre à la place d'une autre, en l'occurrence "brisé" au lieu de "droit" et qui n'en démord plus. Un esprit juste est un esprit qui lit trop vite lui aussi, qui lit "brisé" au lieu de "droit", mais qui s'approche du bâton, le retire de l'eau et constate qu'il n'est pas brisé, mais qu'il est droit.

Le travail de l'esprit, qu'il soit scientifique ou philosophique consiste donc, comme le dit Alain, à  "revenir", à "corriger selon l'objet la première esquisse", par exemple en découvrant les lois de la réfraction de la lumière qui expliquent la raison pour laquelle le bâton nous semble brisé, alors qu'en réalité il est droit : "Nos erreurs sont des jugements téméraires et nos vérités des erreurs redressées."

Il s'agit, comme le dit encore Descartes dans le Discours de la Méthode, de lutter contre la prévention (les préjugés) et la précipitation, le fait de vouloir aller trop vite, en exerçant son jugement, en mettant en œuvre le "doute méthodique" par rapport à la perception "naïve" des phénomènes, mais aussi aux "on-dit", à l'opinion commune, à ce que Spinoza appelle la "connaissance du premier genre".

Prenons un autre exemple, celui des philosophes présocratiques qui cherchaient à définir l'être de la nature par un principe unique : le feu, l'eau, l'air, la terre ou "l'apeiron". Aux yeux de la science moderne, on pourrait dire qu'ils étaient dans l'erreur. Cette erreur est moins fondée sur la perception, comme dans l'exemple du bâton donné par Descartes, que sur une induction issue d'une exigence unitaire d'explication du divers.

Nous avons tort de nous moquer de ce que nous considérons aujourd'hui comme des erreurs et nous devrions nous souvenir, comme dit Pascal,  que "nous sommes des nains perchés sur les épaules de géants". Car sans les conjectures des présocratiques sur la nature de l'Être, sans  la volonté de sortir de "l'étonnement devant l'Être", comme dit Aristote, pour essayer de répondre à la question fondamentale de la philosophie : "Qu'est-ce que l'Être ? (Ti to en einaï) il n'y aurait pas de philosophie et il n'y aurait pas de science théorique.

L'erreur ne consiste donc pas à ne jamais se tromper, mais à persévérer dans l'erreur. Comme le dit la formule latine : "Errare humanum est, sed perseverare diabolicum" ("L'erreur est humaine, mais la persévérance dans l'erreur est diabolique").

Ce n'est pas l'amour de l'erreur qui nous trompe, explique Alain, mais l'amour de la vérité. Autre paradoxe. L'esprit humain cherche la vérité parce qu'il a besoin de s'appuyer sur des certitudes. Ce besoin de certitude correspond à une nécessité vitale dans la phylogénèse (évolution de l'espèce).

Mais l'esprit philosophique et le véritable esprit scientifique qui en est issu dans la civilisation occidentale a constamment consisté à remettre en question les évidences, les jugements hâtifs issus du besoin de certitude.

La vérité ne doit pas répondre à nos "besoins" ; il est même possible qu'elle leur soit contraire. Nous devons la chercher pour elle-même et être toujours prêts à abandonner une vérité partielle pour une vérité plus "englobante" et plus large.

Selon Alain, le mépris des détails qui conduit souvent à l'erreur est une preuve de grandeur d'âme. Après s'être interrogés sur les causes de tel ou tel phénomène (les éclipses, les marées...), les premiers philosophes sont allées droit aux généralités, au "Tout" à "l'Être", à la "nature (Phusis). Ils sont passés des "étants", des choses, des phénomènes particuliers, à l'Être de l'étant, à ce que tous les phénomènes particuliers ont en commun : le fait d'être. La philosophie a conservé cette "générosité, cette grandeur d'âme. Elle ne consiste pas à s'interroger sur tel ou tel phénomène particulier, mais à se demander "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?", "Qu'est-ce que l'Être ?", "Qu'est-ce que la pensée ?", "Qu'est-ce que la vérité ?", "La vie a-t-elle un sens ?", etc.

L'erreur, selon Alain est "pardonnable" ; on ne peut pas blâmer quelqu'un de se tromper en cherchant à satisfaire le désir de comprendre.

L'erreur est "belle" car même si les grandes questions sur l'existence de l'âme, de Dieu, de la liberté, du sens de la vie humaine n'ont ni sens ni réponse, il est "beau" de se les poser car si nous ne le faisions pas et si nous n'essayions pas d'y répondre, même faussement, nous serions soit des dieux qui savent tout ou des bêtes, mais, "à considérer les choses humainement", nous ne serions pas tout à fait des hommes.

L'erreur consiste donc à s'obstiner dans une conception du monde ou dans l'interprétation fausse d'un phénomène, de s'y enfoncer, de s'y complaire, ne pas "en revenir".

Mais Alain va plus loin : l'erreur peut consister tout aussi bien à répéter des vérités : "un sot n'est point trop un homme qui se trompe, qu'un homme qui répète des vérités, sans s'être trompé d'abord, comme ont fait ceux qui les ont trouvés." Dernier paradoxe.

Le sot est celui qui s'obstine dans l'erreur, mais aussi celui qui s'obstine dans la vérité ! L'un et l'autre sont comme des chiens qui ont saisi un bâton et qui ne veulent pas en "démordre".

Pour Alain, la vérité n'est pas une "chose" que nous pouvons saisir comme un bâton ou comme une bouée de sauvetage, mais un horizon de savoir, un "point de fuite" inaccessible, mais qui guide notre recherche, comme une lumière dans la nuit, qui se retirerait au fur et à mesure que nous nous en approcherions. la vérité n'est pas statique, mais dynamique. Il faut commencer par chercher, puis trouver et se tromper, s'apercevoir que l'on s'est trompé, revenir de son erreur, ne pas s'y obstiner, en démordre et chercher encore.

Le sot répète des vérités comme un perroquet, sans même toujours comprendre ce qu'il dit. C'est le "psittacisme". Le sot  se croit supérieur aux sages parce qu'il a appris que les objets sont composés d'atomes, eux-mêmes réductibles à des "particules" et non "insécables", comme le pensait Démocrite -  et s'arrête en chemin, satisfait de lui-même. Le sot est celui qui se contente d'une vérité toute faite qu'il n'a pas (re) trouvée lui-même. Il va croire les physiciens d'aujourd'hui sur parole, sans aller y regarder par lui-même et se contenter de quelques notions vagues.

Conclusion

Selon Alain, celui qui pense commence toujours par se tromper. La différence entre un esprit faux et un esprit juste n'est pas que l'esprit juste ne se trompe jamais, mais que l'esprit faux s'obstine dans l'erreur au lieu de "corriger sa première esquisse".  Il y a deux façons de se tromper : s'obstiner dans l'erreur, mais aussi, paradoxalement, s'obstiner dans la vérité en renonçant à l'esprit de recherche.

Le sot est celui qui pense avoir trouvé, qui pense avoir fait, comme on dit, "le tour des choses", qui  n'est plus animé par l'esprit de recherche. Celui qui pense avoir trouvé la vérité dans tel ou tel domaine (philosophique, scientifique, théologique, politique) et qui s'en satisfait ne peut pas progresser et comme il ne cherche plus, il ne pourra jamais trouver "l'inattendu".

 

 

 

 

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