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L'Invitation au voyage

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal)

Introduction

L'Invitation au voyage appartient au cycle de Marie Daubrun, une actrice en vogue avec laquelle le poète eut une liaison et a été sans doute composé dans les premiers mois de 1848. Il figure dans le recueil Les Fleurs du mal (1857) dans la première section intitulée "Spleen et idéal". Il doit son titre à "L'invitation à la valse" de Carl Maria Von Weber, orchestré par Hector Berlioz. Il fut mis en musique en 1863, du vivant de Baudelaire, par Jules Cressonois, mais l'orchestration la plus célèbre est celle de Duparc (1ère et 3ème strophe). Le thème général du poème est celui de l'évasion à deux dans un pays idéal inspiré de la Hollande.

L'Invitation au voyage se présente sous la forme d'une colonne. La disposition est visuellement esthétique et préfigure les calligrammes de Guillaume Apollinaire. Le poème se caractérise par l'alternance de vers impairs en rimes tantôt suivies et tantôt embrassées - deux pentasyllabes aux rimes masculines et un heptasyllabe à la rime féminine, répartis en trois strophes de 12 vers chacune et un refrain sous forme de distique. C'est le rythme des chansons douces, des berceuses. On le retrouve chez Marceline Desbordes-Valmore.

Comment s'exprime la transposition du réel dans ce poème ?

Nous étudierons l'invitation au voyage adressé à la femme aimée, puis l'évocation de la chambre, puis celui du monde extérieur.

Gustav Klimt, Le baiser, huile et feuille d'or (1908-1909)

I. L'invitation adressée à la femme aimée

a. L'évasion hors du monde

Le premier vers repose sur un paradoxe, une contradiction, une impossibilité apparente : on ne peut pas être à la fois le père et le frère de quelqu'un. Il faut comprendre ce vers au sens symbolique. La femme aimée (Marie Daubrun ?) est une "âme sœur", une sœur d'élection ; il s'agit d'un amour idéalisé, spiritualisé. On pense à ce vers dans un autre poème de Baudelaire : "Pour rafraîchir ton cœur, nage vers ton Electre" : Electre est la sœur d'Oreste. L'amour épuré développe la fraternité des esprits et des cœurs.

"Songe à la douceur" : les allitérations sur la sifflante "s" et les assonances e, "ou", "on" et eu" confèrent au vers un charme mystérieux, tandis que l'enjambement "Songe à la douceur/D'aller là-bas vivre ensemble favorise le rêve.

Le premier infinitif est employé avec un impératif : "Songe... d'aller", les autres sont employés seuls. Le poète répète deux fois le verbe "aimer" : "Aimer à loisir", "aimer et mourir". Nous ne sommes plus dans le souhait ou dans l'ordre atténué impliquant une distance entre le désir et sa réalisation, mais dans le "fantasme", dans la réalisation imaginaire du désir. L'infinitif, dont la valeur est proche du conditionnel, donne l'impression d'une durée indéfiniment étirée, d'une suspension du temps en faveur d'un instant clos, infini et parfait.

Le poète associe le voyage à la mort et au sommeil :  "aimer et mourir". Cette association entre l'amour et la mort, éros et thanatos est constante chez Baudelaire, admirateur de Richard Wagner qui développe dans son opéraTristan et Iseult le thème de la "Liebestod" : l'amour dans la mort.

"D'aller là-bas vivre ensemble" fait penser au titre d'un poème en prose de Baudelaire : "Any where out of the world" ("N'importe où hors du monde") et évoque la vie à deux des amants dans un bienheureux isolement.

La notion de "loisir" (otium) s'oppose à celle de travail (tripalium) et relève d'une conception aristocratique de l'existence.

b. La séduction des sonorités

Le poète cherche à séduire la femme aimée (et le lecteur) par des sonorités suggérant la douceur et le rêve :

  • allitérations sur la sifflante : "sœur", "songe", "douceur", "ces", "ciels", "esprit", "mystérieux"
  • allitération sur la consonne liquide "l" : "leurs", "larmes", "meubles", parleraient, l'âme, langue, natale
  • assonance sur les diphtongues "eu", "on", "ou" : "sœur, "songe", douceur"
  • assonance sur la diphtongue "eu" : "leurs, "senteurs", "fleurs", "splendeurs" 
  • assonance sur la voyelle "i" : "loisir", mourir"
  • diérèses : mys/té/ri/eux - " Hy/a/cin/the

c. La correspondance entre le paysage et la femme aimée

L'évocation de la femme repose sur deux termes contradictoires (oxymore) : "soleils mouillés". Il s'agit d'une analogie, c'est-à-dire d'une double métaphore dont les termes se correspondent un à un (A est à B ce que B est à C) : les larmes de la femme aimée sont à ses yeux ce qu'un rideau de brume ou de pluie est au soleil.

Le mot "ciel" est au pluriel : "ciels" est un terme technique pour désigner la représentation picturale du ciel. on parle des ciels de Watteau ou de Poussin. Il s'agit de la représentation artistique du ciel, de la nature transfigurée par l'esprit.

C'est "l'esprit" ("pour mon esprit ont les charmes") qui perçoit les correspondances entre le paysage et la femme aimée. "Charmes" vient du latin carmen (carmina) : chant supposé exercer une action magique. Il est synonyme d'incantation, d'enchantement, d'ensorcellement, d'envoûtement, d'illusion, de prestige, de sortilège. "Carmen" veut dire aussi chant poétique, poème, oracle, prophétie, formule magique. Paul Valéry se souviendra à son tour de la polysémie et de l'étymologie du mot en intitulant "Charmes" un de ses recueils poétiques.

Cette femme est ambiguë : c'est une "sœur d'élection", mais elle peut avoir un goût de mort et de péché. Le poète fait l'expérience d'une passion qui apporte la trahison : "traîtres yeux".

Sous les apparences d'une âme sœur, la femme aimée est peut-être une femme fatale, à la manière des sirènes ou de la magicienne Circé dans l'Odyssée d'Homère.

Le syntagme "brillant à travers leurs larmes" renforce cette note dysphorique.

d. Le refrain

"Là tout n'est qu'ordre et beauté,/Luxe, calme et volupté." André Gide admirait particulièrement ce distique qui vient servir quatre fois de refrain au poème. Il y voyait une parfaite définition de l'œuvre d'art : "chaque mot est exactement à sa place, aucun n'est inutile."

Il est construit sur cinq substantifs abstraits : "ordre", "beauté", "luxe", "calme", "volupté", deux substantifs reliés par une conjonction de coordination : "ordre et beauté", un substantif enchâssé comme une pierre précieuse dans un anneau  : "luxe" et à nouveau deux substantifs reliés par "et" : "calme et volupté". L'organisation de la phrase est à l'image des notions exprimées par le lexique.

Le mot "volupté" suggère l'idée d'un plaisir ample et grave et fait penser au vers de "La vie antérieure" : "C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes.". "Voluptés calmes" est un oxymore, l'alliance de deux termes contradictoires dans la mesure où la volupté suppose l'inquiétude du désir et la brûlure de la chair. Le poète est donc à la recherche d'une conciliation utopique.

Emmanuel de Witte (1617-1692), intérieur avec une femme jouant de l'épinette (Musée des Beaux-Arts de Montréal)

II. L'évocation de la chambre

a. Un tableau hollandais

Pour évoquer la chambre des amants, le poète a recours au conditionnel "décorerait". Le conditionnel évoque non une action factuelle, comme l'indicatif, mais une action virtuelle, possible car soumise à une condition.

Le décor de cette chambre est un décor ancien, à l'image des luxueux intérieurs hollandais du XVIIème siècle peints par Vermeer ou de Witte. Elle est ornée de fleurs, mais pas de n'importe quelles fleurs, des fleurs "superlatives" :  "les plus rares fleurs" , peut-être des dahlias bleus, des tulipes noires, de fleurs exotiques qui n'existent pas sous nos climats.

Les plus rares fleurs" fait penser au titre du recueil Les Fleurs du Mal. Le poète évoque "leurs odeurs" au pluriel "qui se mêlent aux vagues senteurs de l'ambre". L'ambre, du latin médiéval "ambra", de l'arabe "ambar" (ambre gris), est une substance parfumée provenant des concrétions intestinales des cachalots qui, rejetées, flottent à la surface de la mer, ainsi que le parfum rare et précieux extrait de cette substance.

Cette chambre est ornée de "riches plafonds" (quatre syllabes) et de "miroirs profonds" (quatre syllabes), le déplacement des épithètes, la première antéposée, la seconde postposée évitant l'effet de monotonie. "Riches plafonds" veut dire : plafonds richement ornés.

b. La nostalgie du paradis perdu

La chambre est donc un plaisir aussi bien des yeux que de l'odorat. On connaît l'importance des parfums dans la poésie de Baudelaire : "Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,/Doux comme le hautbois, vert comme les prairies,/Et d'autres corrompus, riches et triomphants,/Ayant l'expansion des choses infinies,/Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,/Qui chantent les transports de l'esprit et des sens. ("Correspondances")

On retrouve l'emploi du conditionnel : "y parlerait à l'âme en secret". Le conditionnel exprimant la virtualité, le rêve. Le poète fait allusion à la "langue natale", celle que parlaient Adam et Eve au Paradis terrestre, cette langue originelle perdue à cause du péché originel et que la poésie cherche à retrouver.

On pense aux vers du poème Elévation : "Heureux celui qui peut, d'une aile vigoureuse,/S'élancer vers les champs lumineux et sereins !" (...) "Qui plane sur la vie et comprend sans effort/Le langage des fleurs  et des choses muettes !".

Interprète du mystère du monde, le poète saisit les correspondances cachées. "Sa douce langue natale" exprime la nostalgie de la patrie idéale, où l'âme a vécu dans une "vie antérieure", d'une langue adamique parlée par l'homme avant la chute et qui exprimait son intimité avec la nature dans le secret perdu de l'innocence.

III. La transfiguration du monde

a. Les vaisseaux au service de la femme

Le poète invite la femme aimée à contempler le monde extérieur : "Vois sur ces canaux/Dormir ces vaisseaux". L'impératif "Vois" reprend celui du deuxième vers : "Songe à la douceur". "Le mot "canaux" connote un paysage hollandais.

On passe de l'intérieur (la chambre) à l'extérieur (le monde) et l'on retrouve à nouveau la forme infinitive "dormir ces vaisseaux" qui exprime une sorte d'instant éternel.

Les vaisseaux sont dotés d'une humeur "vagabonde". Il s'agit d'une personnification : le poète leur prête des sentiments humains et d'une sorte d'hypallage, puisqu'il transfère sur eux sa propre humeur : le désir de vagabonder.  Les deux pentasyllabes consécutifs  produisent une impression de tangage, le poème lui-même est comme une "berceuse" qui évoque le balancement d'un bateau.

Le présentatif "c'est" : "C'est pour assouvir/Ton moindre désir/Qu'ils viennent du bout du monde."- met fortement en relief l'infinitif "assouvir". Baudelaire nous plonge dans la magie des contes orientaux. La femme est comme une "princesse des mille et une nuits" et le poète possède la lampe merveilleuse d'Aladin qui permet d'exaucer tous ses désirs, ou plutôt son désir fondamental, puisque le mot "désir" est au singulier.

L'inversion de la cause : "Qu'ils viennent du bout du monde" et de l'effet : "pour exaucer ton moindre désir", produit un effet de surprise et d'émerveillement.

b. L'évocation du crépuscule

Le poème se termine sur un tableau splendide : l'évocation grandiose d'un coucher de soleil sur le monde. La "hyacinthe ("d'hyacinthe et d'or") est une pierre précieuse transparente de couleur jaune rougeâtre ; comme pour "or", le poète associe la substance à sa couleur. le femme aimée (et le lecteur) sont invités à assister à la transfiguration progressive du monde : "les champs, les canaux, la ville entière".

La métonymie "Le monde s'endort" renvoie à "dormir ces vaisseaux et reprend le thème du sommeil. "Dans une chaude lumière" exprime un sentiment de quiétude, de sécurité et d'enveloppement.

Le poème se clôt, avant le refrain, sur le mot "lumière" : "une chaude lumière". Le champ lexical de la lumière : "soleil", "ciels", "brillant", "luisants", "polis", "miroirs", "d'hyacinthe et d'or" -  est associé tout au long du poème à celui du voyage : "là-bas", "pays", "là", vaisseaux", "vagabonde", monde" ("du bout du monde") et du rêve : "songe", "charmes", "désir", s'endormir ("le monde s'endort"). Le poème s'apparente à une expérience spirituelle,  initiatique. Le terme du voyage onirique est la contemplation de la lumière, comme chez Platon et les néoplatoniciens (Plotin, Porphyre).

Conclusion

Le poète suggère à la femme aimée de s'évader avec lui vers un pays idéal. Il évoque ensuite la chambre qu'ils occuperaient, un décor ancien et luxueux, à l'image des intérieurs hollandais peints par Vermeer. Il invite sa compagne contempler le monde extérieur : les canaux où dorment des vaisseaux dans la lumière dorée du soleil couchant qui enveloppe la ville, annonce la nuit, la volupté et le sommeil des amants.

Ce poème permet de mieux comprendre la nature du désir baudelairien, la "double postulation" vers l'azur, la recherche d'un lieu hors du monde où "l'action serait la soeur du rêve".

C'est le poème qui exprime les correspondances entre les choses, qui transfigure la réalité, qui murmure la douce langue natale. Le lieu magique vers lequel le poète nous invite à voyager n'existe nulle part ailleurs que dans l'espace du poème. "Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté".

Analyse de la mise en musique du poème par Duparc :

Pour mettre en musique "L'Invitation au voyage", Duparc a utilisé la 1ère et la 3ème strophe du poème de Baudelaire. Il les a terminées chacune par un refrain accompagné différemment : l'un est très statique, l'autre très mouvant.

La mélodie est en do mineur à 6/8 (ternaire). Ce qui frappe lorsqu'on regarde la partition, c'est la pureté de la mélodie d'une part qui s'appuie sur le 5ème degré SOL et qui monte très progressivement vers l'aigu, et d'autre part le lyrisme passionné de l'accompagnement.

1er couplet : rêve et contemplation :

 Il reste sur l'accord de tonique qu'il brode à "vivre ensemble" et "à travers leurs larmes" ; passage en majeur (avec Mi bécard) apportant un éclaircissement.

Le refrain se compose de deux notes : tonique Do et dominante SOL.

2ème couplet : Le Voyage, la Lumière :

A "qu'ils viennent du bout du monde", modulation au ton de la dominante SOL Majeur, passage très lumineux.

A "dans une chaude lumière", c'est l'apothéose de la lumière.

- Le deuxième refrain reprend en contre-chant très expressif exprimant le désir : "c'est pour assouvir ton moindre désir..."

Avec une certaine économie de moyens, la musique de Duparc réussit à traduire magnifiquement l'atmosphère de ce poème.

La mélodie doit être logiquement chantée par un homme et une des plus belles versions demeure, à mon avis, celle de Gérard Souzay, accompagné au piano par Jacqueline Bonneau. Mais j'aime bien aussi la version de Jerome Hines.

L'Invitation au voyage a été également interprété par le grand ténor français Charles Panzera (enregistré dans les années 30) et par de nombreuses cantatrices : Régine Crespin,  Jessy Norman, Naomi Johns, Kiri te Kanawa, Victoria de les Angeles, Nathalie Dessay...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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