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Robert Desnos, Corps et biens, Lecture accompagnée par Olivier Rocheteau, Collection La bibliothèque, Gallimard (n° 153), Gallimard, Parution : 10-03-2005

Publié en mai 1930, à peu de distance de sa rupture avec André Breton (mars 1929) et de la mort d'Yvonne George (avril 1930), au seuil de sa liaison avec Youki, le recueil Corps et biens constitue pour Robert Desnos (1900-1945) bien plus qu'une étape ou un adieu. Le regroupement de ces écrits de la décennie 1919-1929, les premiers à paraître aux éditions Gallimard, marque tout à la fois un nouveau point de départ et un bilan poétique pour celui qui parlait, selon André Breton "surréaliste à volonté" (source : encyclopedia universalis)

Robert Desnos est né le 4 juillet 1900 à Paris. Il passe son enfance dans un quartier populaire où son père, Lucien, est mandataire aux Halles pour la volaille et le gibier. Il lit Hugo et Baudelaire, se passionne pour la culture populaire, les romans et les bandes dessinées. En 1919, Desnos devient secrétaire de Jean de Bonnefon et gérant de sa maison d’édition. Dans une revue d’avant-garde, Trait d’union, il publie quelques poèmes, parfois influencés par Apollinaire.

Robert Desnos rencontre Benjamin Péret qui lui fait découvrir le mouvement « Dada » et lui présente André Breton. Il rejoint le groupe des surréalistes et participe à leurs expériences – années d’expérimentation du langage et de ses possibilités. André Breton lui offre un véritable hommage dans le Journal littéraire (5 juillet 1924) : « Le surréalisme est à l’ordre du jour et Desnos est son prophète. » Mais peu à peu, les liens avec les surréalistes vont se distendre, notamment quand Breton, Éluard et Aragon s’engagent activement au parti communiste. Robert Desnos connaît l’aventure radiophonique et se déplace de l’écrit vers des formes orales. L’essentiel est alors de communiquer – la littérature est un moyen parmi d’autres – et d’estomper les barrières entre milieux cultivés et milieux incultes.

En 1918, Robert Desnos publie des textes dans la Tribune des jeunes, une revue de tendance socialisante ; il est ensuite journaliste à Paris-Soir (1925-1926), puis aux journaux Le Soir (1926-1929), Paris-Matinal (1927-1928) et Le Merle. En 1930, il se contente de donner quelques chroniques dans des hebdomadaires édités par la Nouvelle Revue française (les journaux ont fait faillite ou ont interrompu leur publication en raison de la crise qui touche alors sévèrement la France).

Robert Desnos et Youki

Desnos s’engage de plus en plus. Son refus d’adhérer au parti communiste ne signifie pas qu’il se désintéresse de la politique. Épris de liberté, son engagement politique ne va cesser de croître avec la « montée des périls ». Dès 1934, il participe au mouvement frontiste et adhère aux mouvements d’intellectuels antifascistes (comme l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires). Choqué par la guerre d’Espagne et le refus de Blum d’y engager la France, dans une conjoncture internationale de plus en plus menaçante, Desnos renonce à ses positions pacifistes : la France doit se préparer à la guerre, pour défendre son indépendance, sa culture et son territoire, et pour faire obstacle au fascisme.

Après la défaite, la vie à Paris est difficile : ses activités radiophoniques se font rares et sont étroitement surveillées. Desnos entre comme chef des informations dans le journal d’Henri Jeanson et Robert Perrier, Aujourd’hui. Mais l’indépendance du journal est de courte durée : Jeanson est arrêté et le journal devient le porte-parole de l’occupant. Desnos continuera cependant d’y écrire régulièrement jusqu’en décembre 1943 (sous son nom, sous pseudonyme ou anonymement). Il ruse avec la censure et doit surveiller ses paroles. Cette activité lui permet néanmoins de couvrir ses activités dans le réseau de résistance Agir auquel il appartient depuis juillet 1942.

Mais le 22 février 1944, Robert Desnos est arrêté à son domicile par la Gestapo et déporté dans plusieurs camps. En avril 1945, il est transféré jusqu’en Tchécoslovaquie, dans le camp de concentration de Theresienstadt, à Terezin. Épuisé par les privations, malade du typhus, il meurt le 8 juin 1945. (source : Poètes en résistance)

Yvonne de Knops, mieux connue sous son nom d'artiste Yvonne George, est une chanteuse interprète et comédienne féministe belge, née en 1896 à Liège (Belgique) et morte en 1930 à Gênes (Italie).

Elle débute d'abord une carrière au théâtre mais sans grand succès pour finalement se tourner vers la chanson. Paul Frank, directeur de l'Olympia, la découvre lors d'un séjour en Belgique. Il la fait débuter à Paris le 8 octobre 1920.

Yvonne George est acclamée assez rapidement par le milieu intellectuel de Montparnasse. On la surnomme "La muse de Montparnasse", "La reine du Boeuf sur le toit". Mais tout au long de sa carrière, elle devra se battre pour s'imposer. Il faut dire que c'était une vraie tragédienne et une interprète du folklore marin. Mais en plus de se battre pour faire reconnaître son talent, Yvonne George se battait continuellement pour sa propre vie. Cette femme excessive vivait dans l'alcool, la cocaïne, l'opium.

Cette grande interprète avait de fameux admirateurs qui se pressaient dans sa loge après chacun de ses spectacles: Robert Desnos bien sûr, mais aussi Jean Cocteau, Henri Jeanson, Vlaminck, Van Dongen... Selon le témoignage de Théodore Fraenkel, chez elle, elle recevait "des gens du monde, des gens de Lettres, qui l'admiraient beaucoup et que Robert, bien souvent, n'aimait guère. Mais il ne disait rien. Son amour fut violent, douloureux, inlassablement attentif... Pendant plusieurs années, il ne vécut que pour elle..."

J'ai tant rêvé de toi. A la mystérieuse

J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m'est chère?

J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps
Sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l'amour et toi, la seule
qui compte aujourd'hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu'il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu'a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l'ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos, Corps et Biens, 1930, Gallimard

Introduction

Publié en mai 1930, à peu de distance de sa rupture avec André Breton (mars 1929) et de la mort d'Yvonne George (avril 1930), au seuil de sa liaison avec Youki, le recueil Corps et biens constitue pour Robert Desnos (1900-1945) bien plus qu'une étape ou un adieu.

Dédié à Yvonne George (La mystérieuse) et composé pour elle, "J'ai tant rêve de toi" s'adresse à une femme dont on ne sait pas très bien si elle est réelle ou imaginaire, vivante ou morte. Le poète ne dit pas à cette femme qu'il l'aime, mais exprime sa difficulté de l'aimer autrement qu'en rêve. Le poème aborde donc en même temps deux thèmes essentiels du surréalisme : le rêve et l'amour fou.

Il s'agit d'un poème en vers libres organisé en quatre strophes débutant par le même syntagme verbal : "J'ai tant rêvé de toi...". Le registre est lyrique, le poète exprime des sentiments personnels sur un le ton élégiaque.

Comment s'exprime le sentiment amoureux dans ce poème ? Nous étudierons la dimension lyrique et élégiaque du poème, puis l'hésitation entre le rêve et la réalité et enfin la prédominance du rêve.

I. L’expression du lyrisme amoureux

a. Un poème à la première personne

Robert Desnos renoue dans ce poème avec la poésie lyrique, à la manière de Verlaine («Mon rêve familier»). Il exprime des sentiments personnels : l’amour, le désir, le regret, la résignation, la nostalgie ("est-il encore temps...?"). La première personne du singulier est omniprésente : « J’ai tant rêvé de toi », « qui m’est chère », « mes bras », « ma poitrine », ce qui me hante », « que je m’éveille », « je dors debout », « la seule qui compte aujourd’hui pour moi", "j’ai tant marché, parlé, couché avec ton fantôme", "il ne me reste plus…"

b. La dimension élégiaque et tragique

Le ton du poème est élégiaque : l'élégie est considérée comme une catégorie au sein de la poésie lyrique, en tant que poème caractérisé par son ton plaintif particulièrement adapté à l'évocation d'un mort ou à l'expression d'une souffrance amoureuse due à un abandon ou à une absence.

La dimension tragique est également présente dans le poète : la femme perd sa réalité, le poète ne parvient pas à l’atteindre, ses bras ne se plient pas au contours de son corps, il a peur de devenir une ombre. Il ne parvient pas à toucher le front et les lèvres de cette femme, alors qu’elle est la seule qui compte pour lui ; il se résigne à n’être plus qu’un fantôme, l’ombre d’une ombre. Il paraît destiné à perdre la femme qu'il aime, à disparaître et à mourir.

c. Une musicalité hypnotique et envoûtante

Le jeu sur les sonorités confèrent au poème une musicalité envoûtante et hypnotique : "allitération sur la dentale "t" : "J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité" ; allitération sur la plosive (occlusive bilabiale) "p" : poitrine", "plierait", "pas", "peut-être" ; assonance  sur le son vocalique "an" : "temps", "vivant", "naissance", "balances sentimentales" ; assonance sur le son vocalique "é" : "rêver", "marcher", "parler", "coucher" et "è" : "promène", "promènera", "allègrement", "solaire". La note de plainte contenue dans la nasalisation ("an", "è") renforce le ton élégiaque du poème.

II.  L'hésitation entre le rêve et la réalité

a. La femme réelle

La femme aimée est présentée comme une femme réelle. Le poète s'adresse à elle : "J'ai tant rêvé de toi". Il parle "d'atteindre son corps vivant" et de "baiser la naissance de sa voix sur sa bouche", il répète trois fois le mot "corps", il parle d'une apparence "réelle".

La réalité tangible est présente dans le poème à travers le champ lexical du corps, dans de substantifs et de syntagmes nominaux : "corps vivant", "bouche", "voix", "bras", poitrine, front (deux fois), lèvres (deux fois) ; de participes passés : "marché", "parlé", "couché avec" et des verbes : "se promène", "se promènera. Le champ lexical du corps dessine les contours d'un être vivant de chair et de sang (le contraire d'un fantôme). Le poète parle "d'atteindre le corps vivant" de la femme aimée et de "baiser la naissance de sa voix sur sa bouche", il répète trois fois le mot "corps", il parle d'une apparence "réelle". La femme réelle est celle qui est perceptible aux sens et en particulier au toucher : "toucher ton corps et tes lèvres.

L'emploi des temps de l'indicatif, le passé composé : "j'ai rêvé", "j'ai marché", "j'ai parlé", du présent : "tu perds", "me hante", me gouverne" et le futur : "se promènera",  ancrent la parole du poète dans la situation d'énonciation, "ici" et "maintenant". L'indicatif désigne généralement des faits réels. Le locuteur semble s'adresser à une femme "réelle" et évoquer des faits et des situations tout aussi réels : elle "le hante" et "gouverne sa vie", elle est "la seule qui compte aujourd'hui pour lui".

b) La femme rêvée

Mais l'indicatif peut également désigner comme "réels" des faits qui ne le sont pas, sans qu'il s'agisse pour autant de mensonge. On entre alors dans la dimension onirique, surnaturelle, surréelle ou fantastique. Et c'est bien le cas dans ce poème où tantôt le locuteur s'adresse à la femme aimée comme à une personne réelle, tantôt évoque comme "réels" des faits qui ne le sont pas : "perdre sa réalité", "étreindre une ombre", "coucher avec un fantôme", "être un fantôme parmi les fantômes et une ombre parmi les ombres".

Cette femme réelle apparaît donc aussi comme une femme irréelle, rêvée : "j'ai tant rêvé de toi..." Ce syntagme apparaît quatre fois dans le poème, insistant sur la dimension onirique de sa relation à la femme aimée.

L'hésitation entre le rêve et la réalité s'exprime à travers des modalisateurs d'incertitude : "sans doute", "peut-être" et l'oxymore "apparence réelle". Elle est symbolisée par l'image de la balance qui surgit exactement au milieu du poème : "Ô balances sentimentales".

La dimension onirique s'exprime à travers le champ lexical du sommeil : "rêvé", "apparence" (deux fois), "hanter", "s'éveiller", "dormir", "fantôme" (trois fois), "ombre" (quatre fois).

On remarque également l'emploi du conditionnel présent : "je deviendrais", "je pourrais". Alors que l'indicatif évoque des faits présentés comme réels, Le conditionnel exprime des faits virtuels.

III. La prédominance du rêve

a. L'oubli du réel

Cette femme n'est plus qu'une ombre et les bras du poète, faute de pouvoir se refermer autour de son corps, se referment sur son propre corps. Le poète ajoute le modalisateur d'incertitude "peut-être" et emploie le conditionnel ("ne se plieraient"), qui exprime une action soumise à une condition. Cette condition est peut-être de cesser de rêver à la femme aimée pour la rencontrer.

Mais le poète ne parvient pas à s'extraire du sommeil :"Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour."

Le poème est dédié à la "mystérieuse". Cette "mystérieuse" n'est autre que la chanteuse Yvonne George, de son vrai nom Yvonne de Knops que Robert Desnos a aimée pendant des années d'une passion impossible et non partagée. C'est donc le partage de sa passion et non la rencontre de cette femme qui ferait sortir le poète de son rêve et on peut se demander si au fond il le souhaite vraiment.

b. La résignation du poète

Le poète se demande au début du poème s'il est encore possible de passer du rêve à la réalité : "Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant ?" Dans la troisième strophe, il répond à cette question rhétorique : "Il n'est plus temps sans doute que je m'éveille". Cette femme, la "seule qui compte aujourd'hui pour lui", est devenue moins tangible que la première femme venue.

Confronté à la disparition de la femme réelle, le poète se résigne à ne plus être qu'un fantôme parmi les fantômes. Dans la dernière phrase, il  compare la vie de la femme aimée à un "cadran solaire" et s'identifie à l'ombre portée sur le cadran, tandis que l'adverbe "allégrement" apporte une note joyeuse et inattendue.

Cette dernière image conclut l'isotopie du temps qui parcourt le poème : "temps" (deux fois), "habituée", "jours", "années" (deux fois), "cent fois", "est-il encore temps ?", "il n'est plus temps".

Conclusion

La première phrase ("J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité") résume tout le mouvement du poème. Le poète rêve d'une femme réelle,  perceptible aux sens et en particulier au toucher, mais la deuxième partie de la phrase  ("que tu perds ta réalité") annonce que c'est la femme rêvée, l'inaccessible objet du désir,  qui prend le dessus et fait pencher la "balance sentimentale" de son côté. Le poète désespère de pouvoir rejoindre le corps vivant de la femme aimée, puis s'y résigne.

Robert Desnos exprime la distance entre l'imagination et la vie, les personnes réelles et l'idée que nous nous en faisons. Cette idée est à la fois une transfiguration de la personne, mais aussi un obstacle pour la rejoindre. L'imagination fait d'elle une ombre et le poète lui-même, faute de parvenir à la rejoindre, devient une ombre à son tour.

Le poète fait peut-être allusion au mythe d'Orphée et Eurydice, piquée au talon par un serpent le jour de ses noces et qu'Orphée descend chercher aux enfers, ombre parmi les ombres. Il obtient d'Hadès (Pluton) le privilège de ramener Eurydice avec lui, à condition de ne pas se retourner pour la regarder avant d'avoir regagné avec elle la surface de la terre. Mais Orphée cède à la tentation, si bien qu'Eurydice retourne au royaume des ombres.

Ici, c'est le poète qui retourne au royaume des ombres et la "mystérieuse" qui revoit la lumière, comme si Desnos se sacrifiait dans l'espace du poème pour être plus ombre que "l'ombre qui se promène et se proménera allègrement sur le cadran solaire de sa vie" et continuer ainsi de rêver éternellement de la rejoindre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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