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Charles Louis Secondat de Montesquieu, De l'Esprit des Lois, Folio/Essais, Gallimard

Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, dit Montesquieu, est un penseur politique, franc-maçon, précurseur de la sociologie, philosophe et écrivain français des Lumières, né le à La Brède (Guyenne, près de Bordeaux) et mort le (à 66 ans) à Paris.

De l'esprit des lois est un traité de théorie politique publié par Montesquieu à Genève en 1748. Cette œuvre majeure, qui lui a pris quatorze ans de travail, a d'abord été publiée sans nom d'auteur à cause de la censure, et a fait l'objet d'une mise à l'Index en 1751.

 

En 1748, Montesquieu publie, à Genève, un ouvrage de sciences politiques dans lequel il étudie "la nature des Lois et leur rapport entre elles" ; c'est L'esprit des Lois. Dans le chapitre V du Livre XV, il condamne sévèrement l'esclavage en montrant que ses justifications sont inacceptables. Le chapitre V du livre XV de l'œuvre est souvent utilisé comme exemple de l'usage de l'ironie en littérature des idées.

De l’esclavage

"Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir,

(Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.)

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?"

Montesquieu, L'Esprit des Lois, Livre XV, chapitre V, De l'esclavage

 

1. De quoi est-il question dans ce passage ?

L’auteur condamne sévèrement l’esclavage en montrant que ses justifications sont inacceptables.

2. Quel est le genre du texte ?

Essai, pamphlet (court extrait satirique dénonçant avec violence des institutions, des pratiques, des personnages importants),  plaidoyer

3. Quel est ou quels en sont les registres ?

Argumentatif, polémique (du grec « polémos = combat »), critique, ironique, satirique

4. Quelle est la situation d’énonciation ?

L’auteur s’adresse à la première personne au lecteur européen cultivé du siècle des Lumières pour dénoncer l’esclavage et donc, d’un point de vue pragmatique (l’effet que l’on veut produire sur quelqu’un) pour le convaincre que l’esclavage est un mal et qu’il faut l’abolir. L'auteur s'adresse aux lecteurs de son temps, à une époque où l'esclavage existe encore avec tous les préjugés qui le justifiaient. L'esclavage ne sera définitivement aboli par l'assemblée nationale qu'en 1850, sous la IIème République, grâce aux efforts et à l'action de Victor Schœlcher.

5. Quels sont les types de textes utilisés ?

Discours au style direct

  • d’abord de l’auteur lui-même : « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : »

ensuite d'un partisan imaginaire de l’esclavage auquel l’auteur feint de céder la parole.

6. Concepts-clés :

Droit, nègres, esclaves, esclavage, Europe, exterminer, Amérique, Afrique, travailler, noirs, Dieu, âme, peau, philosophes, sens commun, nations policées, hommes, chrétiens, injustice, princes d’Europe, miséricorde, pitié.

7. Figures de style :

  • L’ironie : l’auteur dit le contraire de ce qu’il pense en faisant comprendre qu’il ne pense pas ce qu’il dit (« Si j’avais à soutenir ») ; l’emploi de l’ironie relève d’une stratégie argumentative. Il s’agit pour l’auteur de discréditer les partisans de l’esclavage.
  • L’hyperbole : « exterminer », « mettre en esclavage ceux de l’Afrique », « tant de terres », noirs depuis les pieds jusqu’à la tête », « nez si écrasé », « un corps tout noir », « les meilleurs philosophes du monde », « tous les hommes roux », « tant de conventions inutiles » ; l’emploi de l’hyperbole est destiné à frapper l’esprit du lecteur. Elle révèle le caractère outrancier des arguments des partisans de l’esclavage.
  • La généralisation : « les nègres », « Les peuples d’Europe », « ceux de l’Amérique », « ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête », « ils ont le nez si écrasé », « les Egyptiens », « les meilleurs philosophes du monde », « tous les hommes roux », « les nègres n’ont pas le sens commun », « ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence »

La généralisation témoigne du fait que les partisans de l’esclavage font abstraction des cas particuliers, des nuances et des détails. Comme l’a montré Spinoza (Traité théologico-politique) La généralisation est le fondement même du racisme. La pensée raciste infère d’un cas particulier une généralité.

  • Des tournures catégoriques (pétitions de principe) : "les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique..." ; "Le sucre serait trop cher... ; "Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête..." ; On ne peut se mettre dans l'idée que Dieu..." ; "On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux" ; "Une preuve que les noirs n'ont pas le sens commun..." ; "Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soeint des hommes..." ; "Des petits esprits exagèrent l'injustice que l'on fait aux Africains..."
  • Une épanorthose (autocorrection par ajout d'un syntagme ; ici : une subordonnée relative explicative) : " Dieu... qui est un être très sage..."

Note : L'épanorthose (substantif féminin), du grec epanorthosis (« redressement »), de orthos (« droit »), est une figure de style qui consiste à corriger une affirmation jugée trop faible en y ajoutant une expression plus frappante et énergique. Elle appartient à la classe des corrections ; proche de la palinodie. Synonyme : "rétroaction".

  • L'emploi du pronom indéfini "on" : "On ne peut se mettre dans l'idée que..." ; "On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux..." Ce procédé permet à l'auteur d'impliquer sans les nommer un très grand nombre de personnes.

8. Plan du texte :

Premier paragraphe : préambule de l'auteur : "Si j'avais à soutenir..."

Deuxième paragraphe : argument économique (La force de travail des esclaves d'Afrique servent à  remplacer celle des Amérindiens exterminés.)

Troisième paragraphe : argument financier (Le sucre coûterait trop cher)

Quatrième paragraphe : argument anatomique (les esclaves sont tout noirs et ont le nez écrasé.)

Cinquième paragraphe : argument métaphysique (Dieu ne peut pas avoir mis une âme bonne dans un corps tout noir.)

Sixième paragraphe : argument historique (les Egyptiens tuaient bien les roux.)

Septième paragraphe : argument psychologique (les nègres n'ont pas le sens commun.)

Huitième paragraphe : argument religieux (si les nègres étaient des hommes, nous ne serions pas des chrétiens.)

Neuvième paragraphe : argument politique (Les princes ne font rien contre l'esclavage.)

9. Temps et modes + valeur d'aspect :

On note l'emploi fréquent du présent gnomique ou de vérité générale, du mode conditionnel et de l'imparfait  d'habitude. L'emploi du présent gnomique souligne le caractère dogmatique des justifications données par les partisans de l'esclavage. L'emploi du conditionnel le caractère incertain des arguments justifiant l'esclavage, l'emploi de l'imparfait itératif le fait que la pratique de l'esclavage ne repose pas sur la raison et le droit, mais sur l'habitude.

10. Connecteurs temporels, spatiaux, logiques et argumentatifs :

"si j'avais à soutenir le droit..." (l. 1)

"Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves." : avec l'indicatif imparfait (et le conditionnel dans la principale), "si" indique une hypothèse irréalisable dans le présent (irréel du présent) ou réalisable dans un avenir (potentiel) : "Si j'avais ce livre, je vous le donnerais."

"ayant exterminé ceux de l'Amérique" : le participe a ici une valeur à la fois temporelle (l'antériorité d'un événement) et argumentative ; il équivaut à la conjonction de coordination "car".

"ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre." : la conjonction de subordination "que" indique un rapport de cause à conséquence : "On ne peut pas les plaindre car ils ont le nez écrasé" ou encore : ils ont le nez écrasé (cause) donc on ne peut pas les plaindre (conséquence).

"il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes; on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens."

la conjonction "parce que" introduit une subordonnée qui se présente comme la cause directe de ce qui précède. "parce que" sert à expliquer un fait P déjà connu du destinataire en établissant un lien de causalité ; c'est ce lien qui est posé par le locuteur et c'est sur lui que porte éventuellement l'interrogation (Dominique Maingueneau, Pragmatique pour le discours littéraire, Bordas, p. 70-71)

"De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains : car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?".

Le seul fait d'employer car, de justifier une énonciation, implique que P puisse faire l'objet de quelque contestation : c'est la vérité de Q qui rend légitime l'énonciation de P. Quant à la relation de causalité entre P et Q, elle est donnée comme allant de soi. (Dominique Maingueneau, ibidem)

11. Types de phrases :

Phrases déclaratives. Le texte se termine par une phrase interrogative (interrogation oratoire) et donc par une marque d'incertitude.

12. Structure des phrases, fonction des propositions :

La structure syntaxique à dominante ternaire est répétitive : une proposition principale, généralement placée au début de la phrase, suivie d'une proposition subordonnée complétive complément de cause, de concession ou de conséquence et d'une subordonnée relative déterminative ou explicative et témoigne d'une simplification de la pensée, à l'exception de la dernière phrase qui reflète davantage la pensée de l'auteur.

13. Les modalisateurs :

"ils ont dû" - "trop cher" - noirs depuis les pieds jusqu'à la tête - "le nez si écrasé" - "il est presque impossible de les plaindre - "on ne peut se mettre dans l'idée" - "surtout une âme bonne" - "un corps tout noir" - "on ne peut juger de la couleur de la peau que par celle des cheveux" - "les Egyptiens étaient de si grande conséquence" - "qui leur tombaient sous la main" - les nègres n'ont pas le sens commun" - "les nations policées" - "est d'une si grande conséquence" - "ces gens-là soient des hommes" - "on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens" - "de petits esprits" - "exagèrent trop l'injustice" - "si elle était telle qu'ils le disent - "tant de conventions inutiles" - "en faveur de la miséricorde et de la pitié".

On note une majorité de modalisateurs péjoratifs pour désigner les "nègres" et ceux qui les défendent (les philosophes des Lumières) et de modalisateurs mélioratifs pour désigner les Européens.

14. La problématique :

Comment Montesquieu dénonce-t-il l'esclavage dans ce texte ?

15. Les axes :

I. Un procédé dominant : l'ironie (définition de l'ironie en tant que procédé stylistique - pourquoi l'auteur utilise-t-il ce procédé ?)

II. Les arguments des partisans de l'esclavage

III. La dimension satirique du texte (comment l'auteur ridiculise-t-il ces arguments ?)

Introduction possible :

En 1748, Montesquieu publie, à Genève, un ouvrage de sciences politiques dans lequel il étudie "la nature des Lois et leur rapport entre elles" ; c'est L'esprit des Lois.

Dans le chapitre V du Livre XV de cet Essai, Montesquieu dénonce les esclavagistes et condamne sévèrement l’esclavage en montrant que ses justifications sont inacceptables. Le texte relève de plusieurs registres : argumentatif, polémique, critique, ironique et satirique.

L'auteur s'adresse au style direct et à la première personne aux lecteurs de son temps, à une époque où l'esclavage existe encore avec tous les préjugés qui le justifiaient. Cette pratique inique ne sera définitivement abolie en France qu'en 1850, sous la IIème République, grâce à l'action de Victor Schœlcher, député à l'assemblée nationale.

L'auteur parle en préambule à la première personne, puis feint de céder la parole à un défenseur de l'esclavage.

Comment Montesquieu dénonce-t-il l'esclavage dans ce texte ?

Nous étudierons le procédé dominant du texte : l'ironie et son utilisation par l'auteur, puis les arguments des partisans de l'esclavage et enfin la dimension critique du texte.

Conclusion possible :

Dans cet extrait de L'Esprit des Lois, l'auteur s'adresse aux lecteurs de son temps pour dénoncer l'esclavage en discréditant les arguments de ceux qui le défendent. Plutôt qu'à une argumentation philosophique en bonne et due forme, il a recours à une stratégie indirecte, l'ironie, mais aussi l'exagération et la généralisation abusive. Il suffit se retourner chacun des arguments du défenseur imaginaire de l'esclavage pour connaître la véritable pensée de l'auteur.

Tous plus ineptes les uns que les autres, les arguments présentés par le défenseur de l'esclavage se détruisent eux-mêmes et incitent à condamner une pratique indéfendable.

Avec le dernier argument : les princes ne font rien contre l'esclavage, alors qu'ils font entre eux tant de "conventions inutiles", l'auteur abandonne l'ironie pour exprimer sa pensée personnelle en prenant le risque de se porter sur le terrain de la critique politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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