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Vladimir Jankélévitch, Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l'inachevé, NRF Gallimard, 1978

Vladimir Jankélévitch est un philosophe et musicologue français, né à Bourges le 31 août 1903 et mort à Paris le 6 juin 1985.

"Quelque part dans l'inachevé... Comment mieux saisir que par cette phrase de Rilke l'insaisissable Jankélévitch. Un philosophe qui ressemble à un poète. Un écrivain qui est un musicien. Stimulé par les questions de Béatrice Berlowitz, il entrouvre enfin son domaine ; celui de l'impalpable, de l'étincelle fugace, du vague à l'âme, de la nostalgie ; il laisse s'épancher le monde secret qui habite au coeur de son oeuvre. On parle d'amour et d'humour, de musique et de silence, de morale et de politique, de réminiscences et d'innocence. Le lecteur s'apercevra vite que ces entretiens, ce dialogue, sont tout le contraire de ce que produit de nos jours le magnétophone, instrument trop précis, trop fidèle et pour tout dire vulgaire. Il s'agit d'un livre écrit, ce qui garantit une plus haute fidélité, et peut-être bien d'une oeuvre d'art." Source : Folio, Gallimard

"Evitons surtout de faire un de ces livres hâtifs comme un pique-nique", me dit Jankélévitch le jour où nous commençâmes nos entretiens... Une méfiance fondamentale vis-à-vis d'un genre littéraire que ce temps exploite indiscrètement devait veiller sur notre travail : nous n'avions, en effet, que mépris pour le magnétophone et pour ses performances athlétiques, nous ne voyions en lui que l'exorbitante et misérable autorisation, donnée par la technique, d'échapper à la solitude de l'écriture et à la responsabilité du livre.

Cependant quelque chose portait Jankélévitch à l'utilisation d'un tel instrument : la quête du mot introuvable, le désespoir devant l'idée perdue, la hantise de l'inertie qui toujours menace les moments de vie vraiment vivante. Le regret même lui a échappé de ne pas disposer d'un appareil magique qui permettrait de noter dans l'instant tous les murmures d'une pensée qui se cherche, "celui qui posséderait un tel appareil aurait une puissance infinie...". Or il nous est apparu très vite que l'appareil magique demeurerait un rêve. Le magnétophone et sa puissance imperturbable de conservation constituait pour nous un leurre : celui d'une mémoire qui, prétendant restituer l'intégralité et maintenir intact l'événement foisonnant de la parole, ne saurait rien bâtir, rien ordonner, et laisserait tout perdre à vouloir tout garder.

Nous avons donc compris que la restitution mécanique ne convenait pas à Jankélévitch, qu'elle rendait sa conversation  méconnaissable. Dès lors il fallait renoncer aux garanties de la haute fidélité et aux facilités de la transcription littérale, reprendre le chemin caillouteux qu'impose toute écriture et se servir de ces enregistrements comme d'un matériau pour bâtir le livre. Le magnétophone nous livrait un tas de perles, il restait à faire le collier.

Aussi avons-nous, par l'écrit, fait violence au transcrit. Nous avons restauré les replis et les recoins que le parler à haute voix dissipe. Nous avons tenté de reconstituer la brume nourricière, celle qu'abrite le livre, celle que donne espace et temps et lampe lointaine au voyageur.

C'est dire que mes interventions ne devaient pas être celles du journaliste, du psychologue ou du juge d'instruction : il ne s'agissait ni de feindre d'ignorer l'oeuvre, ni de mettre au point une tactique. Prendre au piège, pousser dans ses retranchements, mettre en contradiction avec soi-même, forcer à l'aveu, tel ne pouvait être mon travail. Mes questions furent en quelque sorte contemplatives, et si j'observai une règle, ce fut plutôt celle de l'accompagnement, respectueux du rythme et du souffle, qui soutient la mélodie, la prépare, la recueille et parfois s'enchevêtre à elle, sans jamais chercher à la contraindre ni à la dépayser." (Béatrice Berlowitz)

 

 

 

 

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