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Eugène Ionesco, Notes et contre-notes, éditions Gallimard, 1966

"Cette édition, considérablement augmentée, comprend les textes les plus importants de Ionesco sur ses conceptions dramatiques, sa critique des critiques, ses opinions sur le théâtre contemporain, ainsi que ses vues sur l'artiste et l'art en général."

Aux élèves :

Ce recueil ne répond peut-être pas à toutes les questions que vous vous posez sur le théâtre de Ionesco et le sens de ses pièces (et je sais que vous vous en posez !) mais il donne quelques clés.

Je vous conseille en particulier la lecture des chapitres consacrés à ses pièces : La Cantatrice chauve (p. 243), Les Chaises (p. 257), et Rhinocéros (p. 274 et suivantes) qui commence par la préface à l'édition scolaire américaine en français (novembre 1960). Je l'ai reproduite à la fin de cet article.

La Cantatrice chauve : La tragédie du langage -  A propos de la Cantatrice chauve (Journal) - Naissance de La Cantatrice

Rhinocéros : préface pour Rhinocéros (édition scolaire américaine en français) - Interview du transcendantal satrape Ionesco par lui-même - propos recueillis par Claude Sarraute sur Rhinocéros

Note sur Rhinocéros pour Marcabru - A propos de Rhinocéros aux Etats-Unis.

Eugène Ionesco est un dramaturge et écrivain roumain et français, fils d'un juriste roumain travaillant dans l'administration royale et de la fille d'un ingénieur français des chemins de fer.

En 1913, la famille émigre à Paris mais le père retourne en Roumanie pendant la guerre (1916). Les enfants, après avoir été confiés à une famille française dans la Mayenne, partent rejoindre leur père en Roumanie, en 1925. Eugène a des relations difficiles avec ce dernier qui voudrait voir son fils devenir ingénieur.

En 1928, il retourne chez sa mère à Bucarest et entreprend des études de français. Il y rencontre Rodica Burileanu qui deviendra sa femme. Ses études achevées, il enseigne le français et obtient une bourse du gouvernement roumain afin de préparer une thèse de doctorat sur les thèmes du péché et de la mort dans la poésie moderne.

En 1942, il vient s'installer en France. Il a une fille et entre comme correcteur au service d'une maison parisienne d'édition juridique. Ce n'est qu'à partir de 1947 qu'il est reconnu par la critique et parvient à vivre de ses pièces. En 1970, il entre à l'Académie Française, après avoir pris, en 1950, la nationalité française.

A la fin de sa vie, rongé par la maladie, il devient dépressif et se tourne vers la peinture.

Auteur de nombreuses œuvres dont les plus connues sont La Cantatrice chauve, La Leçon, Les Chaises, Rhinocéros et Le roi se meurt, il est considéré comme le roi sans couronne du théâtre de l'absurde, mais aussi comme l'un des grands dramaturges français du vingtième siècle. (sources : babelio)

"En réalité, j'ai surtout combattu pour sauvegarder ma liberté d'esprit, ma liberté d'écrivain. Il est évident qu'il s'est agi, en grande partie, d'un dialogue de sourds, car les murs n'ont pas d'oreilles et les gens sont devenus des murs les uns pour les autres : personne ne discute plus avec personne, chacun voulant de chacun faire son partisan ou l'écraser [...].

L'œuvre d'art doit contenir en elle-même, et cristalliser, une plus grande complexité des débats dont elle est la réponse ou l'interrogation plus ample."

"Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat." Tout langage stéréotypé devient aberrant. C'est ce que Ionesco démontre dans Rhinocéros, pièce qui a tout d'abord vu le jour sous la forme d'une nouvelle. Partisan d'un théâtre total, il porte l'absurde à son paroxysme en l'incarnant matériellement.

Allégorie des idéologies de masse, le rhinocéros, cruel et dévastateur, ne se déplace qu'en groupe et gagne du terrain à une vitesse vertigineuse. Seul et sans trop savoir pourquoi, Bérenger résiste à la mutation. Il résiste pour notre plus grande délectation, car sa lutte désespérée donne lieu à des caricatures savoureuses, à des variations de tons et de genres audacieuses et anticonformistes. La sclérose intellectuelle, l'incommunicabilité et la perversion du langage engendrent des situations tellement tragiques qu'elles en deviennent comiques, tellement grotesques qu'elles ne peuvent être que dramatiques.

On a dit du théâtre de Ionesco qu'il était engagé ; il l'est, en faveur de l'individu, menacé de marginalisation quand, malgré ses faiblesses, il parvient à résister aux tentations avilissantes qu'il a lui-même fait naître. (Sana Tang-Léopold Wauters)

Eugène Ionesco, Préface pour Rhinocéros (édition scolaire américaine en français, novembre 1960)

 Une tentative de "démystification"

"En 1933 l'écrivain Denis de Rougemont se trouvait en Allemagne à Nuremberg au moment d'une manifestation nazie. Il nous raconte qu'il se trouvait au milieu d'une foule compacte attendant l'arrivée de Hitler. Les gens donnaient des signes d'impatience lorsqu'on vit apparaître, tout au bout d'une avenue et tout petits dans le lointain, le Führer et sa suite. De loin, le narrateur vit la foule qui était prise progressivement d'une sorte d'hystérie, acclamant frénétiquement l'homme sinistre. L'hystérie se répandait, avançait, avec Hitler, comme une marée. Le narrateur était d'abord étonné par ce délire. Mais lorsque le Führer arriva tout près et que les gens, à ses côtés, furent contaminés par l'hystérie générale, Denis de Rougemont sentit, en lui-même, cette rage qui tentait de l'envahir, ce délire qui "l'électrisait". Il était tout prêt à succomber à cette magie, lorsque quelque chose monta des profondeurs de son être et résista à l'orage collectif. Denis de Rougemont nous raconte qu'il se sentait mal à l'aise, affreusement seul, dans la foule, à la fois résistant et hésitant. Puis ses cheveux se hérissant, "littéralement" dit-il, sur sa tête, il comprit ce que voulait dire l'horreur sacrée. À ce moment-là, ce n'était pas sa pensée qui résistait, ce n'était pas des arguments qui lui venaient à l'esprit, mais c'était tout son être, toute "sa personnalité" qui se rebiffait. Là est peut-être le point de départ de Rhinocéros ; Il est impossible, sans doute, lorsqu'on est assailli par des arguments, des doctrines, des slogans "intellectuels", des propagandes de toutes sortes, de donner sur place une explication de ce refus. La pensée discursive viendra, mais vraisemblablement plus tard, pour appuyer ce refus, cette résistance naturelle, intérieure, cette réponse d'une âme.

Bérenger ne sait donc pas très bien, sur le moment, pourquoi il résiste à la rhinocérite et c'est la preuve que cette résistance est authentique et profonde. Bérenger est peut-être celui qui, comme Denis de Rougemont, est allergique aux mouvements des foules et aux marches, militaires ou autres. Rhinocéros est sans doute une pièce antinazie, mais elle est aussi surtout une pièce contre les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert de la raison et des idées, mais qui n'en sont pas moins des graves maladies collectives dont les idéologies ne sont que les alibis : si l'on s'aperçoit que l'histoire déraisonne, que les mensonges des propagandes sont là pour masquer les contradictions qui existent entre les faits et les idéologies qui les appuient, si l'on jette sur l'actualité un regard lucide, cela suffit pour nous empêcher de succomber aux "raisons" irrationnelles, et pour échapper à tous les vertiges.

Des partisans endoctrinés, de plusieurs bords, ont évidemment reproché à l'auteur d'avoir pris un parti anti-intellectualiste et d'avoir choisi comme héros principal un être plutôt simple. Mais j'ai considéré que je n'avais pas à présenter un système idéologique passionnel, pour l'opposer aux autres systèmes idéologiques et passionnels courants. J'ai pensé avoir tout simplement à montrer l'inanité de ces terribles systèmes, ce à quoi ils mènent, comme ils enflamment les gens, les abrutissent, puis les réduisent en esclavage. On s'apercevra certainement que les répliques de Botard, de Jean, de Dudard ne sont que les formules clés, les slogans des dogmes divers cachant sous le masque de la froideur objective, les impulsions les plus irrationnelles et véhémentes. Rhinocéros aussi est une tentative de "démystification".
 

 

 

 

 

 

 

 

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