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Le texte :

- Eh bien ! oui. Au moins je ne t'aurais pas trompé... Tu veux que je reste avec toi, n'est-ce pas ? Pour cela, pour que nous puissions nous voir encore, nous parler, nous rencontrer toute la journée dans la maison, car je n'ose plus ouvrir une porte dans la peur de trouver ton frère derrière elle, pour cela il faut, non pas que tu me pardonnes - rien ne fait plus de mal qu'un pardon -, mais que tu ne m'en veuilles pas de ce que j'ai fait... Il faut que tu te sentes assez fort, assez différent de tout le monde pour te dire que tu n'es pas le fils de Roland, sans rougir de cela et sans me mépriser !...

Moi j'ai assez souffert... j'ai trop souffert, je ne peux plus, non, je ne peux plus ! Et ce n'est pas d'hier, va, c'est de longtemps... Mais tu ne pourras jamais comprendre ça, toi ! Pour que nous puissions encore vivre ensemble, et nous embrasser, mon petit Jean, dis-toi bien que si j'ai été la maîtresse de ton père, j'ai été encore plus sa femme, sa vraie femme, que je n'en ai pas honte au fond du coeur, que je ne regrette rien, que je l'aime encore tout mort qu'il est, que je l'aimerai toujours, que je n'ai aimé que lui, qu'il a été toute ma vie, toute ma joie, tout mon espoir, toute ma consolation, tout, tout, tout pour moi, pendant si longtemps !

Ecoute, mon petit : devant Dieu qui m'entend, je n'aurais jamais rien eu de bon dans l'existence, si je ne l'avais pas rencontré, jamais rien, pas une tendresse, pas une douceur, pas une de ces heures qui nous font tant regretter de vieillir, rien ! Je lui dois tout ! Je n'ai eu que lui au monde, et puis vous deux, ton frère et toi. Sans vous ce serait vide, noir et vide comme la nuit. Je n'aurais jamais aimé rien, rien connu, rien désiré, je n'aurais pas seulement pleuré, car j'ai pleuré, mon petit Jean. Oh ! oui, j'ai pleuré, depuis que nous sommes venus ici.

Je m'étais donnée à lui tout entière, corps et âme, pour toujours, avec bonheur, et pendant plus de dix ans j'ai été sa femme comme il a été mon mari devant Dieu qui nous avait faits l'un pour l'autre.

Et puis, j'ai compris qu'il m'aimait moins. Il était toujours bon et prévenant, mais je n'étais plus pour lui ce que j'avais été. C'était fini ! Oh ! que j'ai pleuré !... Comme c'est misérable et trompeur, la vie !... Il n'y a rien qui dure... Et nous sommes arrivés ici ; et jamais je ne l'ai plus revu, jamais il n'est venu... Il promettait dans toutes ses lettres !... Je l'attendais toujours !... et je ne l'ai plus revu !... et voilà qu'il est mort !...

Mais il nous aimait encore puisqu'il a pensé à toi. Moi je l'aimerai jusqu'à mon dernier soupir, et je ne le renierai jamais, et je t'aime parce que tu es son enfant, et je ne pourrais pas avoir honte de lui devant toi !

Comprends-tu ? Je ne pourrais pas ! Si tu veux que je reste, il faut que tu acceptes d'être son fils et que nous parlions de lui quelquefois, et que tu l'aimes un peu, et que nous pensions à lui quand nous nous regarderons. Si tu ne veux pas, si tu ne peux pas, adieu, mon petit, il est impossible que nous restions ensemble maintenant ! Je ferai ce que tu décideras.

Extrait du chapitre VII de Pierre et Jean de Guy de Maupassant.

 

Introduction :

Écrit d’un seul trait durant l’été 1887, Pierre et Jean est le quatrième roman de Maupassant. C’est une œuvre naturaliste (ou réaliste-psychologique). L’œuvre, très courte, est éditée en volume le 9 janvier 1889 chez Ollendorff. Elle est composée du récit, mais également d’une célèbre préface intitulée Le roman dans laquelle Maupassant expose en quelques pages sa vision du roman naturaliste et critique le genre de l’étude psychologique.

Pierre et Jean  se déroule au XIXème siècle dans la ville du Havre en Normandie. Jean, fils de Madame Roland, soupçonne sa mère de l'avoir conçu avec un autre homme que son mari légitime. Cet homme, Monsieur Maréchal, vient de mourir en laissant à Jean toute sa fortune.

Madame Roland s'adresse à Jean, le fils naturel de Maréchal afin qu'il comprenne pourquoi elle a été amenée à tromper son mari et pour le supplier de ne pas lui en vouloir d’avoir été infidèle à celui que Jean avait considéré jusqu'alors comme son vrai père.

Il s'agit d'un long monologue. Madame Roland ne parle pas toute seule, comme au théâtre, elle s'adresse à son fils, ce dernier l'écoute sans l'interrompre.

Comment Mme. Roland s'y prend-elle pour essayer de convaincre son fils ?

Nous étudierons dans une première partie la demande que Mme. Roland fait à son fils, puis sa "confession" et enfin la justification qu'elle donne de sa conduite.

Aide au commentaire :

Le texte relève du registre lyrique : Madame Roland exprime des sentiments et des émotions personnelles, argumentatif : elle développe une thèse, un point de vue, elle veut exercer une influence sur son fils, en cherchant plutôt à le persuader en s’adressant à ses sentiments, qu'à le convaincre en s'adressant à sa raison et pathétique : Mme. Roland veut faire partager ses sentiments à son fils, l'émouvoir. L'emploi du registre lyrique et pathétique est souligné par la récurrence de la première personne du singulier et la présence d'une ponctuation expressive.

Hormis une interrogation oratoire au début, la suite du texte ne comporte que des phrases déclaratives prolongées par des points de suspension ou des phrases exclamatives. On note la fréquence inhabituelle des phrases exclamatives. Elles traduisent - avec les interjections (oh !) - la violence des émotions de Madame Roland. Sa "confession" est comme un cri du coeur.

On note une implication très forte de Mme. Roland. Son jugement concernant Roland est entièrement négatif et entièrement positif en ce qui concerne Maréchal, malgré le fait qu'il se soit éloigné d'elle. Mme. Roland est aveuglée par son affectivité. Elle pardonne tout à Maréchal et rien à Roland. Son jugement n'est pas objectif.

Les champs lexicaux tissent une isotopie du bonheur et de la souffrance dans l'amour.

Le champ lexical de la volonté apparaît à la fin du texte. Madame Roland veut convaincre Jean que leur bonheur ou leur malheur dépend de la décision de son fils à son égard et eu égard à la situation : la comprendre ou refuser de la comprendre, lui en vouloir ou ne pas lui en vouloir, et, en ce qui la concerne, rester ou partir.

Le lexique et la syntaxe sont d'un niveau courant, voire familier, avec des tournures patoisantes. Le discours de Mme. Roland comporte des "figures de style" spontanées (hyperboles, accumulations, anaphores, répétitions), sans véritable intention "rhétorique". Madame Roland est une femme intelligente et sensible, mais moyennement cultivée ; elle emploie le langage simple, voire populaire de son milieu : la petite bourgeoisie commerçante. Elle parle "avec son cœur", ce qui rend ce passage particulièrement émouvant.

L'énoncé est rédigé dans le système du présent. Les temps dominants sont le présent d'énonciation, le présent à valeur descriptive et le passé composé. L'énoncé est ancré dans la situation d'énonciation ; il se réfère structurellement à la situation présente de la locutrice, Mme. Roland et du destinataire de l'énoncé, son fils Jean.

On remarque également le recours relativement fréquent au conditionnel (irréel du présent ou du passé) évoquant une action virtuelle et du subjonctif exprimant un souhait, un désir.  Madame Roland veut faire comprendre à son fils que l'avenir de leur relation dépend de lui.

La structure grammaticale et syntaxique des propositions est répétitive et figée sur le modèle d'une proposition principale suivie d'une proposition subordonnée complétive introduite par la conjonction de subordination "que" ou de deux ou plusieurs propositions indépendantes juxtaposées.

Le recours à la figure grammaticale de l'asyndète (absence de mots de liaison) révèle le caractère "décousu", "précipité", "improvisé" et essentiellement affectif du discours de Mme. Roland. Les phrases, assez longues, se terminent souvent par des points de suspension et ne relèvent pas d'une construction rationnelle. Mme. Roland parle "de l'abondance du cœur". Elle procède par associations d'idées.

La fréquence des connecteurs temporels montre que Madame Roland vit essentiellement dans le passé, dans le souvenir de Maréchal.

La quasi absence  de connecteurs argumentatifs corrobore la nature essentiellement lyrique et pathétique de son discours.

Malgré son caractère "décousu", le texte possède une organisation interne, entièrement centrée autour de la figure de Maréchal.

1. Depuis "- eh bien ! oui" jusqu'à "sans me mépriser" : Mme. Roland demande à son fils de la comprendre

2. Depuis : "Moi ! j'ai assez souffert" jusqu'à "l'un pour l'autre" :  elle lui avoue que Maréchal fut le seul homme de sa vie.

3. Depuis "Et puis j'ai compris" jusqu'à "et voilà qu'il est mort" : l'éloignement de Maréchal

4. Depuis "Mais il nous aimait" jusqu'à "devant toi" : la preuve que Maréchal les aimait toujours.

5. Depuis "Comprends-tu ?" jusqu'à "ce que tu décideras" : l'ultimatum (ou bien... ou bien)

 

 

 

 

 

 

 

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