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Jeanne Hersch, L'étonnement philosophique, une histoire de la philosophie, Gallimard/Folio essais, 1981, 1993

Table des matières :

Avertissement - L'Ecole de Milet : Thalès (environ 600 av. J.-C.) - Ecole ionienne et Ecole éléate : Héraclite (env. - 550-480 av. J.-C.) et Parménide (env. 500 av. J.-C.) - Zénon (env. 490 - 430 av. J.-C.) - Socrate (470-430 av. J.-C.) - Platon (427-347 av. J.-C.) - Aristote (384 -322 av. J.-C.) - Les Epicuriens (IVème et IIIème siècles av. J.-C.) - Les Stoïciens (IIIème sièle av. J.-C.) - Saint Augustin (354 - 430 ap. J.-C.) - La philosophie médiévale - Thomas d'Aquin (1225 - 1274) - La Renaissance (XVème et XVIème siècles) - René Descartes (1576-1650)- Spinoza (1632-1650) - Leibniz (1646-1716) - L'empirisme anglais - Emmanuel Kant (1724-1804) - De Kant à l'idéalisme allemand - Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) - Auguste Comte (1789-1857) - Karl Marx (1818-1883) - Sigmund Freud (1873-1939) - Henri Bergson (1859-1941) - Sören Kierkegaard (1813-1900) - Friedrich Nietzsche - Après Kierkegaard et Nietzsche - Edmund Husserl (1859-1938) - Martin Heidegger (1889-1976) - Karl Jaspers (1883-1969) - La philosophie aujourd'hui

Jeanne Hersch

Jeanne Hersch (Genève, juin 1910 - Genève, 2000) est une philosophe suisse. Elle est la fille d'immigrants juifs polonais. Son père, Liebmann, était professeur de démographie et de statistique à l'université de Genève ; sa mère Liba Lichtenbaum, était médecin. Jeanne Hersch étudie tout d'abord à Genève, puis à Heidelberg et à Fribourg-en-Brisgau pour enfin terminer ses études à Paris. En 1936, elle rédige son premier ouvrage, L'Illusion philosophique. Ses pensées suivent celles de celui dont elle a été assistante et qu'elle considère comme son maître  : Karl Jaspers. Elle enseigne la philosophie aux États-Unis, puis à l'Université de Genève, pendant vingt ans. En 1966, elle dirige la nouvelle division de philosophie à l'Unesco et publie Le Droit d'être un homme, L'être et la forme, Idéologies et réalité, Eclairer l'obscur; Elle a traduit Philosophie de Karl Jaspers. (d'après Babelio)

Aux élèves :

Ce livre évoque avec clarté et sans technicité excessive, à partir de la notion d'étonnement, la pensée des philosophes les plus importants : Héraclite, Parménide, Zénon, Socrate, Platon, Aristote, Saint Augustin, Thomas d'Aquin, Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, Hegel, Auguste Comte, Karl Marx, Bergson, Kierkegaard, Nietzsche, Husserl, Heidegger, Jaspers et quelques grands courants de pensée philosophique : l'épicurisme, le stoïcisme, la philosophie médiévale, l'empirisme anglais. L'ouvrage se termine par un court chapitre intitulé "la philosophie aujourd'hui".

Je vous en recommande vivement la lecture. Vous trouverez difficilement mieux. C'est une excellente initiation à la philosophie vivante pour des élèves motivés.

"Il ne s'agit pas ici pour moi, explique Jeanne Hersch (p. 72), d'écrire une histoire continue de la philosophie européenne. Je m'efforce seulement d'éclairer, de façon aussi simple et aussi forte que possible, certaines des pensées décisives et neuves que l'étonnement philosophique a fait surgir au cours des siècles, afin que problèmes et concepts s'imposent réellement à l'esprit du lecteur avec leur relief et leurs enjeux."

"L'originalité de cet ouvrage, très vite devenu une référence, est de réorganiser le développement de la philosophie en Occident à partir, non plus de ses principales thèses, mais de sa nature même, de son attitude : l'étonnement.

L'étonnement est cette capacité de s'interroger sur une évidence aveuglante. La première est qu'il y a de l'être, qu'il existe matière et monde. De cette question apparemment toute simple est née voilà des siècles en Grèce un type de réflexion qui, depuis lors, n'a cessé de relancer la pensée : la philosophie.

L'histoire de cet étonnement, toujours repris, sans cesse à vif, continûment reformulé, Jeanne Hersch nous raconte à partir de quelques philosophes occidentaux : les présocratiques, Socrate, Platon, Aristote, les Epicuriens, les Stoïciens, Saint Augustin, Saint Thomas d'Aquin, Descartes, Spinoza, Leibniz, Lock, Kant, Hegel, Comte, Marx, Bergson, Kierkegaard, Nietzsche, Husserl, Heidegger, Jaspers. Aussi cette histoire de la philosophie, nous dit-elle, en réalité, comment la philosophie est, en tout temps, actuelle."

"Le présent ouvrage n'est pas une histoire traditionnelle de la philosophie. Je vais seulement tenter de montrer, à propos de quelques exemples choisis dans plus de deux mille ans de pensée occidentale, comment et à propos de quoi certains hommes ont été saisis d'étonnement, de cet étonnement dont la philosophie est née.

Quelle a été la nature, quelle a été l'occasion de cet étonnement ? Comment s'est-il exprimé ?

Il ne m'est pas possible ici de suivre à la trace de façon continue, d'établir un exposé relativement complet. Je ferai délibérément un choix pour m'attacher à quelques questions essentielles qui, désormais, ne cessent de se poser pour peu qu'on renonce à les dissimuler par le bavardage ou la banalité.

Savoir s'étonner, c'est le propre de l'homme. Il s'agit ici de susciter à nouveau cet étonnement. Le lecteur, je l'espère, retrouvera sa capacité d'étonnement dans l'étonnement d'autrui. Il s'agit ici de susciter à nouveau cet étonnement. Le lecteur, je l'espère, retrouvera sa capacité d'étonnement dans l'étonnement d'autrui. Il saura le reconnaître. Il dira : "Oui, c'est bien ça. Comment se fait-il que je ne me sois pas encore étonné à ce sujet ?

Tel est chez l'homme le processus créateur, capable d'amener le lecteur à philosopher lui-même.

J'espère aussi, chemin faisant, lui transmettre un minimum de moyens qui lui permettront d'exprimer son étonnement, ou du moins de lire les textes de ceux qui se sont "étonnés" avant lui..." (Jeanne Hersch)

La philosophie est la fille de l'étonnement

"C'est, en effet, l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l'esprit ; puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l'Univers. Or apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (c'est pourquoi même l'amour des mythes est, en quelque manière amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c'est qu'évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Et ce qui s'est passé en réalité en fournit la preuve : presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien-être et son agrément avaient reçu satisfaction, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Je conclus que, manifestement, nous n'avons en vue, dans notre recherche, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa fin et n'existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seule elle est à elle-même sa propre fin." (Aristote, Métaphysique A, 2, 982 b 10, trad. J. Tricot, Vrin)

 

 

 

 

 

 

 

 

"Les présocratiques (VIème siècle av. J.-C.) : Il s'agit de puissants esprits, qui étaient, par rapport au savoir de leur temps, des esprits universels. Ce qui suscita avant tout leur étonnement, ce fut le spectacle du changement." (p. 12)

"Qu'est-ce qui persiste à travers le changement ?"

(René Descartes, 1596-1650)

"Pour Descartes, le modèle idéal que la pensée doit tenter de rejoindre, c'est le modèle mathématique. Cette admiration pour la pensée mathématique, nous la retrouvons constamment chez les philosophes depuis Pythagore. Ce qui provoquait leur admiration souvent mêlée d'envie, c'était la clarté, la transparence parfaite du raisonnement et l'évidence contraignante, l'apodicticité qui en résultait." (p. 136)

"Au point de départ, Descartes s'était demandé comment nous pouvons être certains de quelque chose, alors que nous avons toutes les raisons de douter. Où se trouve le fondement de notre certitude ? Cet étonnement devant la certitude l'a amené à douter de tout, afin de trouver le fondement de la certitude elle-même." (p. 394)

(Gottfried Wilhelm Leibniz, 1646-1716)

"Leibniz a été manifestement saisi d'un profond étonnement devant l'intériorité de la conscience et les mystères que celle-ci comporte. Cette intériorité et cet étonnement s'expriment avec force dans sa description apparemment paradoxale de la monade. De par son intériorité radicale, celle-ci échappe, comme la conscience, à toute contrainte mécaniste extérieure." (p. 171)

(Emmanuel Kant, 1724-1804)

Kant s'étonne. Il s'étonne face au fait que la science, en générale, puisse exister ; qu'il y ait en fait un savoir nécessaire et universel." (p. 202)

L'étonnement de Kant portait sur l'existence de la science. Comment se fait-il que la science existe, alors que dans l'expérience il ne peut rien y avoir qui soit nécessaire et universellement valable ? Comment se fait-il que nous ayons des sciences empiriques, dont les énoncés sont nécessaires et universellement valables ?" (p. 394)

(Karl Marx, 1818-1883)

"Il n'est pas facile de parler de Marx philosophe. Il semble pourtant bien qu'on trouve aux sources de sa pensée un étonnement qui l'a profondément bouleversé, face au contraste, à la rupture qu'il constatait, d'une part entre l'optimisme du milieu du XIXème siècle, fondé sur le succès de la science, le oui grandiose de Hegel à son époque, et d'autre part la misère et l'impuissance des masses ouvrières, dans le monde qui était le sien, celui du premier capitalisme. (p. 290)

Au début de ces exposés, nous avons traité d'un étonnement qui concernait la nature ; puis nous avons rencontré un autre étonnement, face aux idées ou à la connaissance. Or, chez Marx, l'étonnement naît du spectacle de la réalité sociale et de l'histoire engendrée par celle-ci - alors que, pourtant, la science en progrès semblait promettre à l'homme des conditions de vie raisonnables. Marx constatait avec stupeur l'impuissance des hommes et la puissance des mécanismes qui broyaient les masses humaines." (ibidem)

(Sigmund Freud, 1856-1939)

"Nous avons commencé à parler de l'étonnement philosophique à propos des penseurs grecs du VIème siècle av. J.-C., et nous voici au seuil du XXème siècle. Comment allons-nous insérer Sigmund Freud dans cette histoire ? Quelle a été pour lui l'étonnement fondamental, qui l'a incité à faire des découvertes très particulières et à utiliser des méthodes nouvelles, méthodes qui devaient exercer une influence extraordinaire sur la pensée de son temps, sous le nom de psychanalyse ? (p. 310)

(Henri Bergson, 1859-1941)

La réflexion de Bergson commença par un étonnement. Il s'étonna d'abord en constatant que tout un aspect essentiel de la réalité ne se laisse pas réduire à un objet de la science positive - ainsi la qualité, par opposition à la quantité. Nous pouvons, certes, représenter la couleur rouge par la longueur d'onde correspondant à la couleur rouge, et nous retrouvons ainsi la quantité ; mais cette longueur n'est pas rouge. Il se produit seulement une traduction quantitative du rouge qualitatif ; le chiffre qui exprime la longueur d'onde ne correspond nullement à notre sensation de rouge. Ce par quoi Bergson est immédiatement impressionné, c'est l'expérience immédiate du monde sensible. ce monde n'est pas du tout le monde quantitatif où la science ne cesse de faire des progrès : c'est le même monde, et pourtant ce n'est pas le même. Il y a de quoi s'étonner." (p. 329)

"Husserl demande : comment se fait-il que nous puissions, en général, être certains ? Autrement dit : quelle relation y a-t-il entre la conscience et le monde ? Son point de départ, c'est la certitude originelle que nous avons d'être là, avec un monde autour de nous. Et c'est ce qui l'étonne (...) Il a étudié les mathématiques et la logique ; il sait ce que c'est qu'une certitude à l'état pur, car elle n'est nulle part aussi exempte de tout doute qu'en logique et en mathématiques : c'est comme la quintessence de la certitude. Et cette certitude l'étonne." (p. 394-395)

Martin Heidegger (1889-1976)

"L'étonnement philosophique de Heidegger est sans doute ce qu'il y a de plus authentique et de plus obstiné dans sa pensée. Il s'étonne : "Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas rien ?" C'est là, je pense, le trait fondamental chez lui : son "pourquoi" vise, non pas le néant, mais l'être. On pourrait sur ce point l'opposer à Bergson, qui se demandait s'il était en général possible de penser le néant, et comment cela était possible.

C'est à partir de cet étonnement seulement que la question de l'être de l'étant peut être comprise. Dans cet "être" il y a comme une sorte "d'action", par laquelle l'étant acquiert sa présence. "Etre" est ici un verbe, non un substantif."

"L'oiseau de Minerve ne prend son envol qu'à la tombée de la nuit." (Hegel)

 

 

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