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La politique échappe-t-elle à une exigence de vérité ?

Aux élèves :

Ce sujet est finalement assez proche de celui de l'année dernière : "Le mensonge est-il une vertu politique ?"

Roger-Pol Droit insiste sur les dangers de l'exigence de vérité en politique à travers l'exemple du matérialisme historique comme "vérité" d'une "praxis" politique ou la conception platonicienne d'une subordination de la politéia à l'aléthéia, c'est-à-dire aux idées éternelles et immuables où il voit, sans doute à juste titre,  les germes d'une conception totalitaire et une menace pour les libertés.

Introduction

Un homme politique connu pour son franc parler avait coutume de dire qu'en politique les promesses n'engagent que ceux qui y croient. Dans la vie courante, promettre quelque chose que l'on sait ne pas ne pas pouvoir ou ne pas vouloir tenir, s'appelle un mensonge et le mensonge n'est pas considéré comme une "vertu". Ce qui est considéré comme un vice dans la vie privée serait-il une vertu dans la vie  politique ?

Poser une telle question, c'est admettre la possibilité d'une  double "morale", une morale privée et une morale publique, une morale privée où la vérité serait un valeur  et une "morale" politique où elle serait inutile, voire dangereuse ?

La politique échappe-t-elle à une exigence de vérité ?  

Nous montrerons dans un premier temps qu'il n'est sans doute pas souhaitable de subordonner la politique à une vérité dogmatique, puis nous nous demanderons s'il est souhaitable d'affranchir la politique de toute exigence de vérité et nous montrerons enfin que la politique ne peut pas se passer d'une exigence de vérité.

La dictature de la vérité

Après la mort de Socrate, victime d'une vie politique indifférente à la vérité et à la justice, Platon rechercha dans La République et Les Lois les conditions d'existence d'une cité entièrement soumise à l'exigence de la vérité, où "les philosophes seraient rois et où les rois seraient philosophes".

Le "matérialisme dialectique" affirme qu'après une phase de "dictature du prolétariat" et la collectivisation des terres et des moyens de production, surviendra inéluctablement la disparition des classes sociales et de l'Etat. Cette "vérité" considérée comme irréfutable nécessite la mise en oeuvre d'une politique rigoureuse à l'encontre de ses ennemis réels ou supposés : suppression de la bourgeoisie, déportation des paysans libres, disparition de la démocratie dite "formelle" : liberté de la Presse, liberté d'opinion, pluralisme politique, élections libres, etc.

Les régimes dictatoriaux (le nazisme, le fascisme, le communisme, aujourd'hui l'islamisme) soumettent la vie politique à un système de vérités qui aboutit à la suppression des libertés. Au nom de l'idée qu'ils se font de la vérité, les dictatures imposent à la société civile un gouvernement des "experts" qui savent mieux que les autres ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire.

La politique dissociée de l'exigence de vérité

On peut utiliser le langage pour exercer un pouvoir sur autrui, pour le convaincre ou pour le persuader (les deux fonctions de la rhétorique), indépendamment ou non du souci de la vérité. Quand le langage se dissocie du souci de vérité, on parle de "sophistique". Les Sophistes grecs se faisaient forts de démontrer n'importe quel point de vue et préparaient les jeunes gens à prendre la parole dans les assemblées. Il s'agissait non pas de leur apprendre à chercher la vérité, mais l'efficacité, sans se soucier des moyens pour y parvenir, y compris le recours au mensonge.

Quel que soit le régime politique, démocratique ou autoritaire, les hommes politiques prononcent des discours, expliquent et justifient leur action, soulignent plus ou moins discrètement leurs réussites, s'excusent - assez rarement, il est vrai - de leurs échecs et font des promesses "qui n'engagent que ceux qui y croient." : ce manque d’exigence de la politique à l'égard à  la vérité, cette justification du mensonge en politique a le mérite du "parler vrai". Elle dévoile les "dessous des cartes", ce que tous les hommes politiques savent, mais qu'ils se gardent généralement de dire.

"Comment prendre le pouvoir et le conserver ?" Tel est, pour Machiavel, la question politique par excellence. L'Etat est réduit à des mécanismes de conquête et de conservation, et la politique aux techniques qui permettent de gouverner.

Machiavel sépare le politique du religieux et enlève à l'Etat toute substance morale. Dans la mesure où l'homme d'Etat doit se soucier de la "marche des choses", il n'a pas à s'inquiéter de conformer son action à une norme. Il suffirait que cette norme soit contraire aux circonstances pour conduire l'Etat à sa perte. Machiavel est ainsi amené à condamner tout projet politique fondé sur un projet moral et toute réflexion sur la cité idéale.

Machiavel ne prône pas pour autant l'immoralisme en politique. Il ne dit pas que les gouvernants ne doivent pas se soucier de la vérité, mais que dans leurs jugements et leurs actes, ils ne doivent pas tenir compte de considérations morales. Politique et morale sont deux domaines distincts. Un Etat peut recourir à des méthodes scélérates pour se maintenir, mais il doit s'en abstenir s'il n'en a pas besoin. Cette aptitude à s'adapter à la "fortune" en utilisant éventuellement la ruse, le mensonge et la tromperie, Machiavel l'appelle justement la "virtu" (expression que l'on a traduit assez improprement par le mot "vertu"). A la question "la politique échappe-t-elle à une exigence de vérité ?", Machiavel répondrait donc par l'affirmative.

Machiavel pense que "la fin justifie les moyens", que l'unité et la stabilité de l'Etat sont des valeurs absolues.

Le réalisme politique de Machiavel s'appuie sur une vision pessimiste de l'homme : les hommes sont méchants, inconstants et déraisonnables, incapables de tenir leurs engagements. S'ils étaient raisonnables, il serait possible de les gouverner par les lois, mais parce qu'ils ne le sont pas, le Prince doit "faire la bête" : "être fort comme le lion et rusé comme le renard".

La vérité malgré tout

Du latin « veritas », la vérité  est une préoccupation essentielle de la recherche philosophique. Elle n’est ni un fait, ni un donné. Au contraire, elle doit être recherchée. Nous sommes donc renvoyés au problème des conditions d’accès à la vérité et à  celui des critères du jugement vrai. La vérité, comme le suggère d’ailleurs le sujet, constitue une exigence ou encore une valeur.

La vérité est le contraire du mensonge. Pour Kant, il faut obéir à l'impératif catégorique qui prescrit une action comme nécessaire en elle-même, et non à l'impératif hypothétique qui subordonne l'action à une fin extérieure (l'intérêt, la diplomatie, la prudence) et donc proscrire le mensonge en toutes circonstances : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation universelle » (E. Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs)

"Et si tout le monde en faisait autant ?" Une morale qui admettrait le mensonge détruirait le lien social.

Nietzsche a souligné la relation essentielle entre la morale et la mémoire. La survie de la société repose sur la capacité des hommes (au moins d'une majorité d'entre eux) à tenir leurs engagements.

La question du mensonge est liée au langage, comme celle de la vérité. "Le langage a été donné à l'homme pour dissimuler sa pensée - on pourrait ajouter "pour mentir" - disait, non sans cynisme un homme célèbre pour sa longévité politique : Talleyrand. "Dès que le rôle du langage est en jeu, fait remarquer Hannah Arendt dans le Prologue de Condition de l'Homme moderne, le problème devient politique par définition, puisque c'est le langage qui fait de l'homme un animal politique."

Cette conception de la politique selon laquelle la fin (la conservation du pouvoir) justifie les moyens et n’a pas à se soucier de la vérité ne justifie-t-elle pas à l'époque moderne cette pratique généralisée du mensonge que Machiavel ne pouvait prévoir, sous la forme du marketing politique, de la propagande et de l'endoctrinement ? "Un mensonge répété dix fois reste un mensonge ; répété dix mille fois, il devient une vérité." (Adolf Hitler)

En accusant les Juifs d'être responsables de tous les maux, les nazis justifient la solution finale, en faisant endosser aux nazis l'assassinat, sur son ordre, de 22 000 officiers et étudiants polonais à Katyne, Staline se donne les moyens d'annexer plus facilement la Pologne. En prétendant que S. Hussein est en train de se doter de l'arme atomique, les Américains justifient la guerre en Irak.

Des affirmations telles que "l'Union européenne nous préserve de la guerre" ou "L'Union européenne a été faite pour contrecarrer l'impérialisme américain" ou des assertions grossièrement approximatives telles que : "la France est trop petite pour s'en sortir toute seule" ont pour fonction de légitimer des pertes toujours plus grandes de souveraineté au profit d'un Empire technocratique supranational censé assurer la paix (la prospérité, l'indépendance face à la puissance américaine, etc.)

Les systèmes totalitaires, les technocraties mentent à grande échelle et s'en prennent au langage.  En altérant le langage (la grammaire, le vocabulaire, la syntaxe, l'orthographe...), on appauvrit et on altère la pensée.

L'allemand permet de créer des mots composés et les nazis ne se sont pas privés de cette possibilité pour inventer des mots au service de leur propagande. Il y a donc eu une langue nazie.

Ce sont les particularités de cette « novlangue » que Victor Klemperer a consciencieusement notées pendant les années du nazisme, ce qui lui servait aussi à garder son esprit critique et à résister individuellement à l'emprise du régime hitlérien.

Klemperer souligne dans ses carnets toutes les possibilités d'asservir la langue, et donc la pensée au profit de la manipulation des masses. 

George Orwell note de son côté dans 1984 que l'on peut faire dire n'importe quoi aux mots : "La Paix c'est la Guerre", "Le Mensonge, c'est la Vérité"...

L'anthropologie de Machiavel semble en contradiction avec l'idée d'une double morale. S'il est vrai que les hommes sont essentiellement et incurablement méchants, inconstants, déraisonnables et incapables de tenir leurs engagements, à quoi sert de leur demander de dire la vérité ? Si on promulgue des normes morales, c'est que l'on estime que les hommes sont capables de tenir leurs engagements (ce qu'ils font, en effet, généralement, comme le fait remarquer Nietzsche) et bien qu'ils ne soient pas toujours "désintéressés", ils ne sont pas absolument "méchants", inconstants et déraisonnables.

Peut-on considérer par ailleurs que le but suprême de l'action politique soit la stabilité de l'Etat ? Toute autre est la conception de Platon dans La République. Le but de la politique n'est pas la simple conservation de la cité, mais de permettre aux hommes qui la composent de mener la vie la meilleure possible. 

A l'anthropologie pessimiste de Machiavel et à sa conception cyclique de l'Histoire, on opposera l'optimisme mesuré de Spinoza et la croyance de la Philosophie des Lumières dans la "perfectibilité" de l'humanité ou encore la conception augustinienne de l'homme, créature déchue, mais susceptible de se dépasser  et d'accéder  au salut et à la plénitude de l'être absolu et donc à une relativisation du politique à travers la théorie des "deux cités" (la cité terrestre et la cité céleste), alors que la vision machiavélienne risque d'aboutir à l'idée qu'il n'y a rien au-dessus de l'Etat et que la politique relève exclusivement de la technique.

Conclusion

Comment expliquer que le peu d’exigence envers la vérité qui détruit toute possibilité de vie sociale soit considéré tantôt comme un mal et tantôt comme un bien ? Machiavel a répondu à cette question en prétendant que la fin justifiait les moyens, le but de la politique étant la conquête et la conservation du pouvoir. Cette conception de la politique ne justifie-t-elle pas la pratique généralisée du mensonge sous la forme de l'endoctrinement, du marketing politique et de la propagande, mais ne conduit-elle pas aussi à la défiance de la "société civile" vis-à-vis du politique et par conséquent, à terme, à la disparition de sa légitimité ?

 

 

 

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