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Cicéron, De la divination (De divinatione), présentation et traduction par José Kany-Turpin, GF Flammarion

Marcus Tullius Cicero

Cicéron (en latin Marcus Tullius Cicero), né le 3 janvier 106 av. J.-C. en Italle et assassiné le vendredi 7 décembre 43 av. J.-C. (selon le calendrier Julien) à Gaète, est un homme d'Etat romain et un auteur et orateur italien.

Le texte à étudier :

 « Comment peut-on prévoir un événement dépourvu de toute cause ou de tout  indice qui explique qu’il se produira ? Les éclipses du soleil et de la lune sont annoncées avec beaucoup d’années d’anticipation par ceux qui étudient à l’aide de calculs les mouvements des astres. De fait, ils annoncent ce que la loi naturelle réalisera. Du mouvement invariable de la lune, ils déduisent à quel moment la lune, à l’opposé du soleil, entre dans l’ombre de la terre, qui est un cône de ténèbres, de telle sorte qu’elle s’obscurcit nécessairement. Ils savent aussi quand la même lune en passant sous le soleil et en s’intercalant entre lui et la terre, cache la lumière du soleil à nos yeux, et dans quel signe chaque planète se trouvera à tout moment, quels seront le lever ou le coucher journaliers des différentes constellations. Tu vois quels sont les raisonnements effectués par ceux qui prédisent ces événements.

 

Ceux qui prédisent la découverte d’un trésor ou l’arrivée d’un héritage, sur 
quel indice se fondent-ils ? Ou bien, dans quelle loi naturelle se trouve-t-il que cela arrivera ? Et si ces faits et ceux du même genre sont soumis à pareille nécessité, quel est l’événement dont il faudra admettre qu’il arrive par accident ou par pur hasard ? En effet, rien n’est à ce point contraire à la régularité rationnelle que le hasard, au point que même un dieu ne possède pas à mes yeux le privilège de savoir ce qui se produira par hasard ou par accident. Car s’il le sait, l’événement arrivera certainement ; mais s’il se produit certainement, il n’y a plus de hasard ; or le hasard existe : par conséquent, il n’y a pas de prévision d’événements fortuits.

 

(Cicéron, De la divination, Ier siècle avant J.-C.)

 

Se poser les questions suivantes :

 

1. De quoi parle le texte ? - Quelle est la thèse de l'auteur ? - Quels sont ses arguments ? - Quels exemples donne-t-il ? - Peut-on prévoir, selon Cicéron,  un événement fortuit ? - Pourquoi les éclipses du soleil et de la lune peuvent-elles être annoncées à l'avance avec précision - Ceux qui prédisent la découverte d'un trésor ou l'arrivée d'un héritage se fondent-ils sur les mêmes indices que ceux qui annoncent une éclipse de lune ou de soleil ?  - Qu'est-ce qu'une loi naturelle ? - La découverte d'un trésor ou l'arrivée d'un héritage relèvent-ils de la loi naturelle ? - Que signifie "par nécessité" ? - Que signifie "par hasard" ? - La découverte d'un trésor ou l'arrivée d'un héritage relèvent-ils de la nécessité ou du hasard ? 

 

Explication du texte :

 

Le texte parle de la prévision des événements futurs. Selon Cicéron, la divination n'est pas une science, car on ne peut prévoir avec certitude que des événements nécessaires et non des événements fortuits.

L'auteur se fonde sur des arguments suivants : on peut prévoir avec précision les éclipses car elles répondent à l'invariabilité et à la nécessité des  lois naturelle (en l'occurrence les lois du mouvement des astres et des planètes). La prédiction de ce genre d'événement relève du raisonnement et du calcul. La découverte d'un trésor ou l'arrivée d'un héritage ne se fondent sur aucun indice certain (aucune cause certaine) et ne relève d'aucune loi naturelle et d'aucune nécessité. Il en est de même des événements qui se produisent par hasard. Le hasard s'oppose à la régularité naturelle. Même un dieu ne peut savoir ce qui se produira par hasard.

L'auteur donne les exemples suivants : Evénements nécessaires, invariables (réguliers, constants) et répondant aux lois naturelles : les éclipses. Evénements non nécessaires, variables (irréguliers), singuliers et ne répondant pas aux lois naturelles : la découverte d'un trésor, l'arrivée d'un héritage. L'exemple choisi par Cicéron : les éclipses solaires et lunaires,  est particulièrement significatif car ce phénomène spectaculaire et qui demeure malgré tout fascinant était particulièrement redouté et effrayant - on l'attribuait à la colère des dieux, on offrait des sacrifices pour les apaiser -  quand on n'en connaissait pas les causes rationnelles. Dans la pensée grecque en général et dans la pensée stoïcienne en particulier à laquelle Cicéron se rattache, la morale (l'éthique), la physique, la logique et la métaphysique sont liées. La connaissance de la nature (la physique) "nous permet d'atteindre "l'apathéia", la sérénité intellectuelle, la maîtrise de soi, qui porteront des fruits de paix et de bonheur, quoi qu'il puisse arriver d'agréable ou de déplaisant." (Lucien Jerphagnon, Histoire de la pensée, "philosophes pour un monde nouveau", p. 217)

On ne peut pas, selon Cicéron, prévoir un événement fortuit. Les astonomes peuvent annoncer à l'avance les éclipses car ce sont des événements réguliers et nécessaires. Connaissant la position exacte du soleil et de la lune à un moment To, on peut prévoir leur position exacte à l'instant T1. Il est donc possible de prévoir avec exactitude une éclipse de lune ou de soleil, c'est-à-dire le moment ou le soleil et la lune se superposeront. Est apodictique, du grec αποδεικτικος, qui démontre, qui prouve, ce qui présente un caractère d'universalité et de nécessité absolue. Une proposition apodictique est nécessairement vraie, où que l'on soit.

 

Cicéron opère une distinction fondamentale entre les "indices" et les "causes". La divination (l'astrologie par exemple) se fonde sur des "indices" ou sur des signes, alors que la science (par exemple l'astronomie) se fonde sur des "causes".

 

Ceux qui annoncent (prédisent) l'avenir, par exemple  la découverte d'un trésor ou l'arrivée d'un héritage se fondent sur des indices tels que le vol des oiseaux ou, de nos jours, sur la voyance, la cartomancie ou l'astrologie. Mais les arcanes, les visions ou les signes astrologiques se fondent sur des "indices" et non sur des causes car ils n'ont pas de rapport rationnel avec l'événement qu'ils se font fort d'annoncer. Les prédictions peuvent éventuellement "tomber juste", mais elles le font alors par hasard et non pas nécessairement. C'est toute la différence entre une "prédiction" et une "prévision".

 

Ceux qui annoncent une éclipse de soleil ou de lune se fondent sur des causes rationnelles, sur des phénomènes observables et récurrents et non sur des indices irrationnels, des causes cachées, occultes, occasionnelles et non observables. Par exemple une éclipse de lune s'est produite tel jour précis de telle année précise à tel moment précis ; elle doit nécessairement se reproduire tel autre jour précis  de telle autre année précise à tel moment précis, étant donné que les astres parcourent toujours la même trajectoire dans le même laps de temps.

 

On peut donc prédire ce genre de phénomène avec certitude. La découverte d'un trésor ou l'arrivée d'un héritage inattendu ne repose pas sur la loi naturelle. Une loi naturelle décrit une relation (de cause à effet) qui ne comporte jamais d'exception, elle est de l'ordre de la nécessité. Les prédictions ne décrivent pas de façon certaine des relations de cause à effet ; il n'est pas possible de prouver, par exemple, que le vol des oiseaux influence l'issue des batailles, elles comportent des exceptions - les prédictions ne sont pas toujours confirmées - , elles ne sont pas de l'ordre de la nécessité, mais du hasard.

 

Un phénomène se produit "par nécessité" ou nécessairement quand il ne peut pas ne pas pas se produire ; un phénomène se produit "par hasard" (on dit aussi de façon contingente) quand il peut se produire ou ne pas se produire. La découverte d'un trésor ou l'arrivée d'un héritage peuvent se produire ou ne pas se produire, car elles relèvent de causes inconnues, contingentes et singulières, contrairement aux phénomènes comme les éclipses qui ne peuvent pas ne pas se produire car ils sont soumis à des lois connues, nécessaires et universelles.

 

Dans ce texte aux résonnances très modernes, Cicéron met en évidence les caractères de la pensée scientifique : la clarté, l'universalité, la nécessité, l'apodicticité et ce qui sépare la pensée scientifique de la pensée préscientifique ou non-scientifique.

 

On peut pourtant se demander comment il se fait que la science n'ait pas éradiqué les "superstitions" (du latin super stare = ce qui demeure malgré les progrès de la connaissance rationnelle). C'est que la science répond à notre exigence de vérité et de clarté, alors que les superstitions (et les croyances en général) procèdent de nos désirs et de nos besoins : nous cherchons à savoir, mais nous avons encore et toujours besoin de croire.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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