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Laurent Gaudé, Le Tigre bleu de l'Euphrate, pièce de théâtre parue aux Editions Acte Sud

L'extrait se situe à la fin de la pièce, composée de dix actes. Une seule voix se fait entendre, celle d'Alexandre le Grand. Au premier acte, il se prépare à mourir et chasse tous ceux qui se pressent autour de lui. Il raconte à la Mort, qu'il imagine face à lui, comment le Tigre bleu lui est un jour apparu et comment il a su que le but de sa vie était de le suivre, toujours plus loin, à travers le Moyen-Orient. Mais, cédant à la prière de ses soldats, il cesse de suivre le Tigre bleu pour faire demi-tour. 

[...] 

Je vais mourir seul 

Dans ce feu qui me ronge, 

Sans épée, ni cheval, 

Sans ami, ni bataille, 

Et je te demande d'avoir pitié de moi, 

Car je suis celui qui n'a jamais pu se rassasier, 

Je suis l'homme qui ne possède rien 

Qu'un souvenir de conquêtes. 

Je suis l'homme qui a arpenté la terre entière 

Sans jamais parvenir à s'arrêter. 

Je suis celui qui n'a pas osé suivre jusqu'au bout le tigre bleu de l'Euphrate. 

J'ai failli. 

Je l'ai laissé disparaître au loin 

Et depuis je n'ai fait qu'agoniser. 

A l'instant de mourir, 

Je pleure sur toutes ces terres que je n'ai pas eu le temps de voir. 

Je pleure sur le Gange 

lointain de mon désir. 

Il ne reste plus rien. 

Malgré les trésors de Babylone, 

Malgré toutes ces victoires, 

Je me présente à toi, nu comme au sortir de ma mère. 

Pleure sur moi, sur l'homme assoiffé. 

Je ne vais plus courir, 

Je ne vais plus combattre, 

Je serai bientôt l'une de ces millions d'ombres qui se mêlent et 

s'entrecroisent dans tes souterrains sans lumière. 

Mais mon âme, longtemps encore, sera secouée du souffle du cheval. 

Pleure sur moi, 

Je suis l'homme qui meurt 

Et disparaît avec sa soif. 

(Laurent Gaudé, Le tigre bleu de l'Euphrate, acte X)

"A une centaine de pas devant moi, avançant avec précaution dans les hauts remous du fleuve, un tigre... bleu. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce tigre magnifique, bleu comme les colliers des femmes thraces, bleu comme les eaux profondes de la Mer Egée, bleu comme mon désir et l'éternité."

"Le titre, c'est "Le Tigre bleu de l'Euphrate". Régulièrement dans son histoire, dans des moments de faiblesse, Alexandre croise cette figure onirique : un tigre... bleu. Et ce tigre bleu, à chaque rencontre, le pousse à aller au bout de ses désirs, toujours plus vers l'est et à confirmer son intuition. C'est cette figure-là qui m'intéresse particulièrement, au-delà de la figure historique d'Alexandre. Le tigre est celui qui, va confirmer les intuitions les plus profondes d'Alexandre et le faire aller au-delà de ses désirs. Chacun est amené dans sa vie à conquérir des territoires, à rencontrer parfois une personne, en tout cas un signe extérieur qui va le pousser à aller au bout de ses intuitions. Voilà ce qui pour moi est au coeur de cette pièce." (le metteur en scène)

"J'ai eu la surprise de découvrir, vendredi 19 juin, que mon texte "Le Tigre bleu de l'Euphrate" avait été donné comme sujet du bac français pour les élèves de 1S et ES. Dans ce texte, Alexandre Le Grand parle à la mort et raconte une dernière fois sa vie. Il évoque notamment la rencontre qu'il a faite avec un animal imaginaire et mythologique : le tigre bleu. Dans ces terres de Mésopotamie où coulent deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate, le félin et le fleuve ont le même nom, oui. La poésie invite, à travers des jeux d'échos, des métaphores, des associations d'idées, à développer l'imaginaire et l'émotion. Après quatre heures d'épreuve et des semaines de révision, les bacheliers se sont angoissés et défoulés sur les réseaux sociaux. Je comprends cela très bien. J'ai été par contre plus surpris de voir que, dans les jours qui ont suivi, bons nombres de sites médias annonçaient de façon tranchée et définitive que le mot "tigre" désignait le fleuve et non le félin. Cela a ajouté du bruit au bruit, et fait monter le sentiment de déception chez les jeunes gens. C'est dommage. D'autant plus que c'est inexact. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à aller vérifier dans le texte intégral... Je suis persuadé que c'est une très belle chose que des textes contemporains soient donnés au bac. C'est une manière pour le pays, à travers l'Education Nationale, de saluer la voix vivante de ses écrivains et je m'en réjouis profondément." (L'auteur, Laurent Gaudé)

L’empereur Alexandre Le Grand, le conquérant à la fois historique et légendaire de l’antiquité hellénistique se prépare à mourir. Il raconte à la Mort, qu’il imagine face à lui, comment "le Tigre bleu de l'Euphrate" lui est un jour apparu et comment il a su que le but de sa vie était de le suivre.

L’extrait se situe à la fin de la pièce (acte X). Alexandre  a chassé tous ceux qui se pressaient autour de lui : ses servantes, ainsi que les femmes de son harem.

Il s’agit d’un monologue théâtral en vers irréguliers, parfois en alexandrins : Sans épée, ni cheval/Sans ami, ni bataille », « Je pleure sur le Gange lointain de mon désir », « Je ne vais plus courir/je ne vais plus combattre ».

Le texte joue sur plusieurs registres : lyrique, tragique, pathétique, épique argumentatif, et élégiaque.

Comment le dramaturge suscite-t-il la compassion du spectateur ou du lecteur ? Nous étudierons successivement le rapport du personnage à la mort, au désir et au temps.

I. L'adresse à la mort

Alexandre a congédié ses servantes et ses concubines. Il est seul en scène. Il parle à la mort qu'il imagine en face de lui. Il en fait  sa confidente et sa "pleureuse" selon la coutume antique.

Alexandre s'adresse à la mort en employant la première personne du singulier, caractéristique du registre lyrique : "je vais mourir seul" (v. 1), "ce feu qui me ronge" (v. 2), "Je te demande d'avoir pitié de moi" (v. 5).

Le monologue relève également du registre élégiaque : l'élégie (du grec elegeia) désigne un poème lyrique où s'exprime un chant funèbre plaintif. Il était très à l'honneur dans l'antiquité gréco-romaine. Il met en avant la subjectivité d'un épanchement presque toujours lié à un destinataire - ici la Mort, mais aussi le spectateur, en vertu de la double énonciation théâtrale. Le développement de la méditation déplorative est ample et pathétique, la forme en est harmonieuse, avec un travail sur le rythme, les sonorités et les images.

Le monologue relève également du registre pathétique (du grec "pathos" = souffrance). Il se présente comme un personnage écrasé par le destin qui exprime sa souffrance par des plaintes, suscitant l'émotion du spectateur.

Alexandre argumente avec la Mort : il lui demande d'avoir pitié de lui, mais il lui en explique aussi la raison : 'Et je te demande d'avoir pitié de moi,/Car je suis celui qui n'a jamais pu se rassasier." (v. 5-6) - "Pleure sur moi,/(car) Je suis l'homme qui meurt/Et disparaît avec sa soif." (v. 28-30). Autrement dit, Alexandre ne demande pas à la mort de pleurer sur la disparition, mais sur son désir inassouvi.

Il porte un jugement sur sa vie et sur son œuvre, il insiste sur sa solitude : "je vais mourir seul", sur le caractère insatiable de son désir, souligné par des hyperboles qui relèvent du registre épique, caractéristique des personnages historiques qui sont entrés dans la légende et qui sont devenus plus que des hommes et à peine moins que des dieux : "je suis celui qui n'a jamais pu se rassasier" (v. 6) ;  "je suis l'homme qui a arpenté la terre entière sans jamais parvenir à s'arrêter" (v.9-10), mais aussi, par antithèse, sur le fait qu'il ne possède plus rien : "Malgré les trésors de Babylone,/Malgré toutes ces victoires." (v. 19-20)

Il parle de ce qu'il aurait fallu faire et qu'il n'a pas fait, de son unique échec : "suivre jusqu'au bout le tigre bleu de l'Euphrate" (v. 11), "J'ai failli" (v. 12), il insiste sur sa souffrance morale : sa vie, depuis lors, n'a été, selon lui, qu'une lente agonie car son destin était d'aller toujours plus avant, à la poursuite du "tigre bleu de l'Euphrate", sans jamais retourner en arrière.

Il exprime des regrets et verse des larmes sur toutes les terres qu'il n'a pas vues et sur le Gange, ce fleuve de l'Inde au bord duquel il n'est pas parvenu, ayant cédé aux supplications de ses soldats et fait demi-tour avant d'y arriver (v. 16-17).

Il se rend compte qu'il ne lui reste plus rien (v. 7), qu'il est sans avenir sur la terre. Il envisage sa vie après la mort, ombre parmi les ombres dans les souterrains obscurs de la mort (v. 25 et suiv.). Il demande par deux fois à la Mort de pleurer sur lui (v. 22 et 28).

La mort est donc pour Alexandre la seule réalité avec laquelle il puisse entretenir un rapport, une réalité qui, paradoxalement relève du néant et non de l'être. Il ne peut parler désormais ni avec ses amis, ni avec ses soldats, ni avec ses servantes ou ses concubines.

Bien qu’entouré d'êtres humains empressés de le servir, il est seul. Il n'a plus d'illusions sur l'amitié ou sur l'amour. Il  sait qu'aucun être humain ne peut le comprendre, que personne ne peut le consoler ou pleurer sincèrement sur lui.

Il est dans la vérité (et la grandeur) de la condition humaine, cette vérité que le théâtre contemporain, Beckett dans Fin de partie ou Ionesco dans Le roi se meurt ont évoqué dans sa nudité radicale : on vit seul et on meurt seul, dépouillé de tout : "Je me présente à toi, nu comme au sortir de sa mère." (v. 21)

II. Le rapport au désir

"Je vais mourir seul/Dans ce feu qui me ronge..." : le feu qui ronge Alexandre est au sens propre le feu de la fièvre physique et au sens figuré la soif de connaissance et d'absolu qu'il n'a jamais réussi à étancher : "Je suis celui qui n'a jamais pu se rassasier..." (v.6)

Alexandre est habité d'un désir insatiable de conquêtes et de connaissance. Il a toujours tout voulu ; au seuil de la mort, il veut encore tout : les conquêtes, les victoires, les trésors de Babylone, les terres qu'il n'a pas vues, le Gange lointain du désir, l'impossible...

Il compare son désir à la soif : "Pleure sur moi, sur l'homme assoiffé." (v.22)... "Pleure sur moi,/Je suis l'homme qui meurt/Et disparaît avec sa soif. (v. 29-30). Il compare son désir à une fièvre, il est rongé par son feu, il a arpenté la terre entière sans être jamais parvenu à s'arrêter... Il ne demande pas à la mort de pleurer la disparition de son être, mais de son désir.

La métaphore filée de la faim, de la soif et de l'eau court tout au long du texte, traduisant en images le désir d'Alexandre, tandis que le monologue se termine significativement par le mot "soif" : "ce feu qui me ronge" (v. 1), "celui qui n'a jamais pu se rassasier" (v. 6), "Le Gange lointain de mon désir" (v. 17), "Pleure sur moi, sur l'homme assoiffé.", "Je suis l'homme qui meurt et disparaît avec sa soif. (v. 29-30).

Le tigre bleu de l'Euphrate", animal fantastique que l'on dirait tissé d'eau et de feu est le symbole de l'inaccessible objet du désir.

Ce tigre bleu est à la fois un animal onirique et, par syllepse de sens, le Tigre, l'autre grand fleuve qui irrigue la Mésopotamie, avec L'Euphrate. Les deux interprétations : animal et/ou fleuve se superposent pour donner à l'expression une aura irradiante et poétique.

"tigre bleu" est un "'hypallage" : on paraît attribuer à certains mots d'une phrase ce qui appartient à d'autres mots de cette phrase (c'est l'Euphrate qui est "bleu" et non le tigre), sans qu'il soit possible de se méprendre au sens. Selon Guiraud, le procédé relève de l'esthétique du vague ; il tend, en supprimant le caractère de nécessité entre le déterminé et le déterminant, à libérer ce dernier. L'hypallage devient ainsi une variété de l'irradiation. (Bernard Dupriez, Dictionnaire des procédés littéraires).

Cet "animal-fleuve" fait penser à Héraclite, le philosophe présocratique du devenir, de l'écoulement universel : "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve."

Il fait également penser à Moby Dick, le grand cachalot blanc, dans le roman éponyme d'Hermann Melville, que le capitaine Achab pourchasse à travers les océans sans jamais parvenir à l'attraper.

Alexandre se reproche de ne pas avoir suivi son rêve jusqu'au bout, d'avoir écouté les récriminations de ses soldats, d'avoir rebroussé chemin  : "Je suis celui qui n'a pas osé suivre jusqu'au bout le tigre bleu de l'Euphrate./J'ai failli./Je l'ai laissé disparaître au loin/Et depuis je n'ai fait qu'agoniser." (v. 11 et suiv.)

III. Le rapport au temps

Le monologue d'Alexandre parcourt les trois dimensions du temps : le passé, le présent et l'avenir.

Le passé  : "Je suis celui qui a arpenté la terre entière", "Je suis celui qui n'a pas osé suivre jusqu'au bout le tigre bleu de l'Euphrate./J'ai failli/Je l'ai laissé disparaître au loin/Et depuis je n'ai fait qu'agoniser. (v. 9-14) - "ces terres que je n'ai pas eu le temps de voir." - "les trésors de Babylone" (v. 19) "ces victoires" (v. 20)

Le présent : "Ce feu qui me ronge" (v. 2) - "Je suis l'homme qui ne possède rien." (v. 7) - "Je pleure" (v. 16-17) - "Il ne reste plus rien." (v. 18) - "Je me présente à toi, nu comme au sortir de ma mère." (v. 21) - "Je suis l'homme qui meurt/ et disparaît avec sa soif." (v. 29-30)

Le futur : "Je vais mourir seul" - "Je ne vais plus courir,/Je ne vais plus combattre,/Je serai bientôt l'une des millions d'ombres qui se mêlent et/s'entrecroisent dans tes souterrains sans lumière/Mais mon âme, longtemps encore sera secouée du souffle du cheval." (v. 25-27)

Le passé est la dimension des victoires et des conquêtes, mais aussi de l'insatisfaction et des regrets. Le présent est celle du dénuement d'un être solitaire, trahi par son corps rongé par la fièvre. Des trésors de Babylone, des victoires et des conquêtes, il ne reste rien. Le futur qui se présente à lui est la dimension de l'au-delà où il est impossible d'agir, alors que l'action est la raison d'être et pour ainsi dire l'essence même d'Alexandre.

Mais le passé et l'action, sous la forme de  la mémoire (Mnémosuné), "le tigre bleu de l'Euphrate", "le souffle du cheval" reviendront pourtant secouer son âme.

Conclusion :

Dans Le Tigre bleu de l'Euphrate, Laurent Gaudé présente Alexandre le Grand au moment de quitter le monde qu'il a tant parcouru. Conquérant insatiable, héros au destin unique, mais aussi être humain vulnérable, seul face à la mort, il se retourne sur sa vie glorieuse et misérable, avant l'ultime voyage.

Il s'adresse à la mort. Il lui demande de le prendre en pitié et de pleurer sur lui, l'homme au désir insatiable et de l'aider à se pardonner de ne pas avoir suivi jusqu'au bout "le tigre bleu de l'Euphrate" qui le guidait vers la conquête et la connaissance de l'absolu.

L'hégémon parcourt les trois dimensions du temps : son passé épique jalonné de victoires et de conquêtes, le présent d'un homme qui ne possède plus rien et qui se présente devant la mort "nu comme au sortir de sa mère.", le monde futur où son âme étonnante et singulière sera condamnée à se mêler à des millions d'autres dans les souterrains sans lumière.

Seul demeure ce "je" répète une quinzaine de fois, l'aigle bicéphale qui survole l'orient et l'occident, la naissance et la mort, le passé, le présent et l'avenir, ce "je" qui survit à tous les changements et qui subsiste après la mort, le sujet, l'upokaïmenon de son précepteur Aristote. Alexandre assoiffé de conquêtes, Alexandre nu devant la mort comme l'enfant qui vient de naître, Alexandre, ombre parmi les ombres est toujours Alexandre...

  Alexandre disparaît avec sa soif...

... Mais son âme (Psuché) longtemps encore, "tel qu'en lui-même enfin, l'éternité le change", sera hantée par le tigre bleu de l'Euphrate et secouée du souffle du cheval.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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