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Les Pensées sont un essai publié à titre posthume de Blaise Pascal, issue de plusieurs papiers retrouvés et rassemblés après sa mort. Le thème principal de cette œuvre est une apologétique c'est-à-dire la défense de la religion chrétienne contre les sceptiques et les libres-penseurs.

Blaise Pascal, né le  à Clairmont (aujourd'hui Clermont-Ferrand) en Auvergne, mort le  à Paris, est un mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien français.

Le texte à étudier : 

"Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison; cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l'incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. 

Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent, et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu’il faut que la raison s'appuie et qu’elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l’un soit double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique par différentes voies. Et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions quelle démontre pour vouloir les recevoir.

Cette impuissance ne doit donc servir qu'à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! Mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné que très peu de connaissances de cette sorte; toutes les autres ne peuvent être acquises que par raisonnement.

Et c’est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la Religion par sentiment du cœur sont bienheureux et bien légitimement persuadés ; mais à ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n’est qu'humaine et inutile pour le salut". (Pascal, Pensées).

L'auteur évoque les deux sources de la connaissance de la vérité : la raison et le cœur.

Sa thèse est que le cœur, qui n'est pas le "sentiment", mais l'intuition intellectuelle et  la raison ne doivent pas se combattre, mais se compléter car chacune joue un rôle spécifique dans la connaissance.

Pascal se fonde sur les arguments suivants :

  • Le "cœur" nous donne accès à la connaissance des premiers principes.
  • Les "Pyrrhoniens", c'est-à-dire les sceptiques, travaillent inutilement à combattre l'intuition intellectuelle et à réfuter les premiers principes avec les armes de la raison.
  • La connaissance intuitive des premiers principes est aussi assurée que celle que nous donne la raison.
  • La raison doit s'appuyer sur "les connaissances du cœur et de l'instinct" et y fonder son discours.
  • La raison et le cœur concluent avec certitude, mais par des voies différentes.
  • La raison ne peut pas plus exiger des preuves à l'intuition que l'intuition ne peut demander à la raison un sentiment des propositions qu'elle démontre.
  • En matière foi, le cœur est supérieur à la raison.

Il donne les exemples suivants de connaissances intuitives : la certitude de l'existence du temps, de l'espace, des nombres, du fait que l'espace a trois dimensions, que la suite des nombres est infini, qu'il n'y a pas deux nombres carrés dont l'un soit le double de l'autre.

Il y a donc pour Pascal, deux moyens de connaître la vérité : la cœur, c'est-à-dire l'intuition intellectuelle et le  raisonnement. Ces deux moyens ne portent pas sur les mêmes réalités : le cœur s'intéresse aux premiers principes, la raison à ce qui en dérive. Le cœur et la raison sont également légitimes, à condition de ne pas empiéter sur le domaine de l'autre : le cœur ne peut pas "démontrer" les vérités de la raison, ni la raison celles du cœur.

Cependant la raison peut s'appuyer avec assurance sur les vérités du cœur pour construire des raisonnements sur le mode de "si nous partons du principe, indémontrable, mais évident que, alors..." Le modèle de la collaboration de l'intuition intellectuelle et de la raison est la géométrie d'Euclide.

Nous connaissons donc la vérité d'abord par le cœur, puis par la raison. Sans le cœur, nous ne pourrions rien connaître et sans la raison nous ne pourrions pas aller au-delà des premiers principes.

Le raisonnement n'a point part aux premiers principes car les premiers principes (que l'espace comporte trois dimensions, que les nombres sont infinis, etc.) n'est pas démontrable, pas plus que les postulats et les propositions d'Euclide, par exemple "deux choses égales à une troisième sont aussi égales entre elles", "si des grandeurs égales sont ajoutées à d'autres grandeurs égales, leurs différences sont égales", "si des grandeurs sont soustraites à d'autres grandeurs, leurs différences sont égales, "le tout est plus grand que la partie".

Les disciples de Pyrrhon d'Elis, les pyrrhoniens, qu'on appelle aussi les sceptiques (du grec skeptomaï, chercher) jouent un rôle important dans l'histoire de la philosophie car ils remettent en question les vérités établies et obligent à les examiner et à les réexaminer en recourant au doute méthodique.

Pascal reconnaît leur rôle dans le domaine des vérités dérivées, mais non dans celui des premiers principes qu'ils "travaillent inutilement à combattre" car ces principes, bien qu'absolument vrais, ne sont pas démontrables. Les sceptiques ont le droit de les refuser, mais ne peuvent pas les réfuter.

NB :  La méthode d'Euclide a consisté à baser ses travaux sur des définitions, des « demandes » (postulats), des « notions ordinaires » (axiomes) et des propositions (problèmes résolus, au nombre de 470 au total dans les treize livres). Par exemple, le livre I contient 35 définitions (point, ligne, surface, etc.), cinq postulats et cinq notions ordinaires.

Postulats du livre I :

  1. Un segment de droite peut être tracé en joignant deux points quelconques.
  2. Un segment de droite peut être prolongé indéfiniment en une ligne droite.
  3. Étant donné un segment de droite quelconque, un cercle peut être tracé en prenant ce segment comme rayon et l'une de ses extrémités comme centre.
  4. Tous les angles droits sont congruents.
  5. Si deux lignes droites sont sécantes avec une troisième de telle façon que la somme des angles intérieurs d'un côté est inférieure à deux angles droits, alors ces deux lignes sont forcément sécantes de ce côté.

Notions ordinaires du livre I :

  1. Deux choses égales à une troisième sont aussi égales entre elles.
  2. Si des grandeurs égales sont ajoutées à d'autres grandeurs également égales entre elles, leurs sommes sont égales.
  3. Si des grandeurs égales sont soustraites à d'autres grandeurs égales, leurs différences sont égales.
  4. Des grandeurs qui coïncident, s'adaptent avec une autre, sont égales entre elles.
  5. Le tout est plus grand que la partie.

Tout au long de l'Histoire, quelques controverses entourèrent les axiomes et les démonstrations d'Euclide. Des cinq postulats énoncés dans le livre I, le dernier, dont on déduit le postulat des parallèles : « en un point extérieur à une droite, ne passe qu'une unique droite qui lui est parallèle », a toujours semblé moins évident que les autres. Plusieurs mathématiciens soupçonnèrent qu'il pouvait être démontré à partir des autres postulats, mais toutes les tentatives pour ce faire échouèrent. Vers le milieu du XIXe siècle, il fut démontré qu'une telle démonstration n'existe pas, que le cinquième postulat est indépendant des quatre autres et qu'il est possible de construire des géométries non euclidiennes cohérentes en prenant sa négation. (source : encyclopédie en ligne)

L'incertitude de nos connaissances provient du fait que nous connaissons la plupart des choses par la raison et non par l'instinct et par le sentiment.

Il existe des choses que nous "sentons" sans pour autant être capables de les démontrer et d'autres que nous démontrons sans être capables de les "sentir". Ce n'est pas pour autant que les vérités du cœur soient incertaines. Pour Pascal, elles sont au contraire beaucoup plus certaines que les vérités de la raison.

"Démontrer" signifie prouver de manière évidente et convaincante, fournir la preuve ou l'indice de quelque chose, mettre sous les yeux en partant des leçons expérimentales dans telle ou telle science. Une démonstration peut être a priori, comme en mathématiques ou en géométrie ou a posteriori, comme en physique ou en biologie.

Selon Pascal, le cœur ne peut pas donner des "preuves" des premiers principes, il ne peut qu'en ressentir la vérité. La raison ne ressent pas la certitude de ses démonstrations, mais le cœur et il serait "ridicule" que le cœur demande à la raison un sentiment des propositions qu'elle démontre. Autrement dit, la raison doit accepter les premiers principes sans chercher à les démontrer - puisqu'ils sont indémontrables - et le cœur doit accepter les démonstrations de la raison sans chercher à les "sentir" car ils ne relèvent pas de l'intuition intellectuelle, mais du raisonnement.

Pascal ne considère pas que la raison seule soit capable de nous instruire. La raison est "orgueilleuse", elle prétend juger de tout, mais elle ne peut pas démontrer les principes.

Cette impuissance de la raison ne doit pas, selon lui, "combattre notre certitude", nous mener au doute radical, hyperbolique, nous faire douter de tout, car il y a d'autres vérités que celles de la raison et un autre accès à la vérité.

La raison n'est pas incapable d'accéder à la vérité, du moins à certaines vérités, mais nous en faisons un mauvais usage quand nous prétendons l'utiliser pour démontrer ou pour réfuter les premiers principes.

Selon Pascal, les connaissances de la raison sont bien plus nombreuses que celles du cœur : "Plût à Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! Mais la nature nous a refusé ce bien : elle ne nous a au contraire donné que très peu de connaissances de cette sorte ; toutes les autres ne peuvent être acquises que par raisonnement.

La connaissance "par le coeur" se rapproche de ce que Spinoza appelle dans l'Ethique la connaissance "du troisième genre" : il s'agit, pour Spinoza de passer de la connaissance du premier genre ou connaissance par ouï-dire, par expérience vague, l'opinion, l'imagination à la connaissance du second genre : les notions communes et les raisons adéquates des propriétés des choses et de la connaissance du second genre à la connaissance du troisième genre : "Outre ces deux genres de connaissances, il en existe un troisième et que nous appellerons la science intuitive. Ce genre de connaissance procède de l'idée adéquate de l'essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l'essence des choses."

Soit, par exemple, les nombres 1, 2, 3 : il n'est personne qui ne voie, explique l'auteur de l’Éthique, que le quatrième nombre proportionnel est 6, et cela d'une manière beaucoup plus claire, puisque, c'est de la relation même entre le premier nombre et le second, en tant que nous la saisissons en une seule intuition, que nous concluons le quatrième.

Dans la dernière partie du texte, Pascal évoque les vérités de la foi. Dans le domaine des mathématiques et des sciences expérimentales, la raison joue un rôle fondamental. Ce sont ses explications, qu'elles soient fondées sur la cohérence interne du raisonnement ou sur l'expérience, qui nous persuadent et non le coeur. Il en va tout à fait autrement dans le domaine de la foi.

Pour Pascal, comme pour saint Augustin et pour saint Thomas d'Aquin, la philosophie  est la "servante" (ancilla) de la théologie, la raison (humaine) est au service des vérités révélées qu'elle doit chercher à comprendre. Il faut donc croire pour comprendre et non l'inverse : "Crede ut intellegas."

Pascal ne dit pas autre chose : "ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bienheureux et bien légitimement persuadés ; mais à ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons que par raisonnement, en attendant que Dieu la donne par sentiment de cœur..." Sans le sentiment du cœur, la foi uniquement fondée sur la raison est "inutile au salut" et c'est Dieu et Dieu seul - la grâce divine - qui peut le donner. Dans le domaine religieux, la foi est nécessaire et suffisante, alors que la raison n'est ni nécessaire, ni suffisante.

Par exemple, l'argument ontologique qui déduit l'existence de Dieu de l'idée de l'infini ou la preuve cosmologique, de la nécessité d'une cause première peuvent éventuellement nous persuader de croire que Dieu existe, mais  pas de croire en lui.

Les deux moyens d'acquérir la foi sont donc la raison et le cœur. La raison ne suffit pas, elle ne peut suppléer le coeur : "la foi uniquement fondée sur la raison n'est qu'humaine et inutile pour le salut". La connaissance de Dieu ne peut se faire ni par le raisonnement, ni par l'intuition intellectuelle, mais par l'amour.

Le texte de Pascal sur la complémentarité du cœur et de la raison et le refus de les confondre annonce, au moins sur ce point, la Critique de la Raison pure d'Emmanuel Kant et le refus d'une "théologie rationnelle" : "J'ai borné la raison pour laisser une place à la foi."

 

 

 

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