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"Dirty Corner", d'Anish Kapoor, exposée dans les jardins de Versailles. © Kamil Zihnioglu / SIPA

La polémique autour de l'installation d'Anish Kapoor dans le parc du château de Versailles montre que la question du "sens des oeuvres d'art" revient comme un leitmotiv à propos de l'art contemporain. Cette question n'avait pas vraiment de sens lorsqu'il était entendu que l'art relevait du domaine du beau et non du concept. Le sujet de cette année incitait les élèves à se poser la question de savoir si les oeuvres d'art avaient forcément un sens et donc s'il y a du sens à s'interroger sur le sens des oeuvres d'art.

Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art ? Il faut distinguer l'art de la technique. L'art fait appel à la technique, mais non comme un moyen de réaliser une fin utilitaire. Une oeuvre d'art vaut pour elle-même, elle ne sert à rien.

Une oeuvre d'art a-t-elle toujours un sens : l'adverbe "toujours" sous-entend qu'une oeuvre d'art peut avoir un sens ou ne pas en avoir et qu'il est donc vain, face à certaines oeuvres de se poser la question de son sens ("qu'est-ce que ça veut dire ?"), soit parce que l'artiste n'a rien voulu dire de particulier, soit parce qu'il a laissé le soin au spectateur d'interpréter le sens de son oeuvre.

Le mot "sens" renvoie à la question du langage. Le sujet recoupe la question de savoir si l'art est un langage. (cf. sur ce blog : l'art est-il un langage ?)

Plan possible :

Analyse du sujet : Qu'est ce qu'une oeuvre d'art ? Montrer la différence entre l'art et la technique,  une oeuvre d'art et un objet utilitaire. Une oeuvre d'art ne sert à proprement parler à rien.

I. L'oeuvre d'art a un "sens", elle relève d'une "herméneutique" (la poésie, par exemple, exprime quelque chose et demande à être décryptée pour être comprise). L'approche d'une oeuvre d'art exige une certaine culture, une formation du goût et de l'intelligence.

II. Une oeuvre d'art n'a pas à proprement parler de sens, dans la mesure où elle vise le Beau. "Est beau ce qui plaît universellement sans concept." (E. Kant, Critique du Jugement)... En d'autres termes, tout le monde trouve ça beau, mais personne ne peut vraiment expliquer pourquoi. L'oeuvre excède le sens. Une toile de Mondrian, un ready-made de Marcel Duchamp, un poème de Francis Ponge... signifient quelque chose, mais pas de la même manière qu'une phrase du langage courant. Une oeuvre d'art "exprime" quelque chose, plutôt qu'elles ne signifie.

Par ailleurs le langage courant est formé de phrases, elles-mêmes formées de concepts, chaque concept étant divisible en unités de première et de seconde articulation (les monèmes et les phonèmes).

Les caractères du langage (la double articulation) ne s'appliquent pas aux œuvres d'art, sauf à la poésie et à certaines œuvres plastiques ou musicales, quand la musique accompagne la parole, comportant des signes linguistiques (par exemple : "Sans titre", 1985, de Richard Blaquié), mais la forme, le contenu et la nature du message sont-ils du même ordre que dans le langage courant ?

Le langage poétique constitue un "écart" par rapport au langage prosaïque, une "hésitation entre la musique et le sens" (Paul Valéry)

III. Le problème du "sens" d'une oeuvre d'art commence vraiment à se poser à partir de l'époque moderne (dadaïsme, surréalisme, lettrisme) et dans ce que l'on appelle "l'art contemporain". L'oeuvre apparaît en rupture avec la culture traditionnelle (la conception traditionnelle de ce qui est beau et de ce qui ne l'est pas, de ce qui a un sens et de ce qui n'en a pas...)

Marcel Duchamp, "Fontaine" (1917)

Je donne ici, à titre d'élément de réflexion un article parfaitement infect et réactionnaire que j'avais écrit "sur un coup de sang" il y a quelques années à l'occasion d'une exposition d'art contemporain dont j'avais été chargé de rendre compte. Inutile de dire que cet article ne m'a pas valu que des amis !

Il ne s'agit évidemment pas d'une dissertation de philosophie, mais il me semble qu'il contient quelques éléments susceptibles d'éclairer un peu le présent sujet. La question du "sens" d'une oeuvre d'art ne se pose, à mon avis, qu'à partir du moment où l'art ne vise plus, comme il le faisait traditionnellement, le Beau, mais le Vrai.

"Quand on a subi plusieurs années durant l'obligation de fréquenter les expositions de peinture, on ne peut qu'en venir un jour ou l'autre à inventer le mot "picturateur", qui est à peintre ce qu'est littérateur à écrivain..." (Robert Musil, Considérations désobligeantes)

Depuis qu'il a abandonné la notion du Beau pour servir la cause du Concept, l'art contemporain s'essouffle à concurrencer la philosophie. Mais sur ce terrain-là, la vieille dame aura toujours une ou deux longueurs d'avance sur le jouvenceau.

Les "picturateurs", pour reprendre le pertinent néologisme de l'auteur de L'Homme sans qualités, sont sans doute des gens sympathiques et respectables et peut-être même de véritables artistes dans l'âme. Mais ils ont rapidement compris (ces choses-là s'enseignent désormais dans les écoles de peinture) qu'ils ne feraient leur chemin dans le domaine de l'art qu'en exploitant jusqu'à la corde un concept auquel personne n'avait pensé jusqu'à eux. Par exemple que la décoration de Noël pas trop réussie d'un grand magasin était une oeuvre d'art. Ou encore que le pur et simple étalement sur un support métallique de la matière contenue dans un tube de peinture (celui par exemple que son marchand de couleurs, le Père Tanguy, donnait à Vincent Van Gogh en échange de sa dernière toile), équivalait à ce qu'en faisait ce même Van Gogh en peignant Les iris, Cézanne La montagne Sainte-Victoire ou Max Ernst La forêt enchantée.

En tant que mise en place de procédés au service d'un concept, l'art contemporain va immanquablement vers le kitsch, le stéréotype impersonnel et reproductible, c'est-à-dire le contraire d'une création authentique, celle qui faisait dire au Père Tanguy, quelque temps après la mort de Van Gogh : "Le pauvre Vincent, c'en est-il pas des chef d'oeuvres oui ou non ? Et il en a ! Et c'est si beau, voyez-vous que quand je les regarde, ça me donne un coup dans la poitrine." (A moi aussi).

De cette suprématie du concept dans l'art, évolution que prévoyait déjà avec tristesse dans ses cours d'Esthétique, un vieux philosophe allemand assommant, mais lucide, Georg Friedrich Wilhelm Hegel (1770-1831), vient le sentiment persistant que les catalogues d'exposition sont généralement plus intéressants que les oeuvres elle-mêmes, comme dans ces restaurants surfaits où la formulation du menu dissimule la médiocrité des plats et justifie le montant élevé de l'addition.

Le visiteur, hanté par l'angoisse de passer pour un béotien, mais qui, malgré tous ses efforts, ne ressent rigoureusement rien, hormis une vague sensation de nausée, se dit qu'il y a peut-être quelque chose à comprendre (et s'il fallait prendre "ça" au troisième ou au quatrième degré ?) ; c'est alors qu'il se jette sur le catalogue comme un naufragé sur une bouée de sauvetage. Mais il arrive aussi qu'il ne comprenne pas non plus les explications du catalogue, ou bien le rapport entre ce dernier et les oeuvres exposées.

Bien malin qui pourra saisir, par exemple, la relation entre du gel époxy vert pomme fixé sur une règle en aluminium avec un morceau de sparadrap transparent et La Poètique de la matière dans La terre et les rêveries de la volonté (1948) du regretté Gaston Bachelard. Le  malicieux facteur rural de Bar-sur-Aube, devenu professeur de philosophie des sciences à la Sorbonne en rit encore !

L'art contemporain, mettons-nous bien ça dans la tête, se nourrit du "refus de l'héritage" et ses adeptes, au risque de laisser les gens sur leur faim, ne cessent de célébrer la disparition de l'Art avec un grand "A".

Mais les organisateurs d'expositions devraient y réfléchir à deux fois avant de faire disparaître aussi le buffet. Car si l'on peut aisément se passer d'art contemporain, il est impossible, en revanche, de se passer de nourriture et de bon vin.

On ne soulignera donc jamais assez les vertus du traditionnel buffet de vernissage : il fixe le visiteur, le retient de s'éclipser sur le champ et l'aide à supporter l'influence déprimante de l'environnement. Il est urgent de tirer la sonnette d'alarme : la disparition du buffet, dernière tendance de l'art contemporain, pourrait bien aussi en sonner le glas.

Mais peut-être serait-ce ce qui s'appelle "échanger un mal pour un bien".

 

 

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