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Jean-François Chevrier, Proust et la photographie. Avec des photographies de Pierre de Fenoyl et Holger Trülzsch, Editions de l'Etoile

"J'ai imaginé une fiction : A la recherche du temps perdu raconte une vocation de photographe autant qu'une vocation d'écrivain. C'est la découverte progressive des pouvoirs de la photographie comme oeuvre de mémoire.

Regarder, enregistrer, inscrire, reproduire, imiter, révéler, imaginer, sont pour moi les sept clés de l'imaginaire photographique. Pour les besoins du livre, d'une construction circulaire, Proust inverse fréquemment les termes, anticipe. Son récit suppose dès l'origine la possession de la vérité finale. Et j'anticipe moi-même en présentant tout au long de cet essai les photographies de Pierre de Fénoyl et Holger Trülzsh.

Une collection de souvenirs, comme un album de photographies, ne peut faire un roman. Il fallait pour construire La recherche un point d'appui plus ferme : la révélation de la mémoire involontaire. Dès 1909 Proust s'est enfermé dans son oeuvre, dans l'architecture encore presque vide de son roman, qu'il ne va plus cesser jusqu'à sa mort de remplir.

Je vois dans cette entreprise un modèle pour les photographes contemporains, parce que parfaitement romanesque. Je veux bien croire qu'il se fera encore des oeuvres comme celle de Doisneau, "par inadvertance". Je laisse toutes les portes ouvertes. Mais je dois constater que la pratique de la photographie exige aujourd'hui de la part du photographe une singulière conscience de ses fins et de ses moyens.

Cette nécessaire recherche d'un système et d'une méthode n'enlèvera pourtant aucune liberté au spectateur. C'est encore ce que nous enseigne Proust. Si complète, son inachèvement, sa prolifération incessante en autorisent une lecture fragmentaire et un libre usage. "L'écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces : "mon lecteur". En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même."

Marcel Proust (à droite) et son frère Robert enfants en 1877

"Proust était obsédé par les visages, la face humaine et par le regard. Comme le spectateur d'un film hollywoodien, Marcel est hanté par des apparitions, des figures gigantesques, écrasantes, des stars légendaires, des dieux vêtus en costume moderne. Ils se regardent et l'ignorent, ou rencontrent son regard, ou le regardent et l'appellent parmi eux. Jeunes filles de Balbec : "lumineuse comète", "divines processionnaires", "conciliabule d'oiseaux". C'est la fête de l'image dont Marcel est exclu. Mais au bout du roman, ils ont vieilli, changé de visage, ils croulent sous leur propre image. Ils ont fini par se ressembler car ils appartiennent au même monde, faits de la même matière, fondus dans le même moule romanesque. C'est la revanche de l'écrivain. Ils appartiennent au temps perdu..."

 


 

 

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