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"L'imitation, aliénation ou source de liberté ?",  Actes des rencontres de l'Ecole du Louvre, La documentation française, 1985

Liste des intervenants : Daniel Arasse, Emmanuèle Baumgartner, Olivier Clément, François Clémentz, Antoine Compagnon, Lorraine Dauleux, Christian Delacampagne, Bernard Deloche, Jean Dhombres, Jean-Marie Domenach, Alain Erlande-Brandenburg, Françoise Ferrand, Mauride de Gandillac, Jacques Giès, Dr. André Green, Hervé Guénot, Henri Guérin, Jean-Georges Heintz, Sarah Kofman, Bernard Lassus, Romain Laufer, Jean-François Lavigne, Jean-Pierre Leduc-Adine, Michaël Levinas, Louis Marin, Michel Melot, Michèle Ménard, Jean-Michel Meurice, Abraham Pincas, Dr. Guy Rosolato, Roland Tissot, André Wogenscky

Grappe de raisin en trompe l'oeil
Louis Leopold Boilly (1761-1845)

"Pourquoi parler aujourd'hui d'imitation ? Longtemps, celle-ci a été considérée comme nécessaire à la formation tant individuelle que collective, source de toute création et même fondement d'humanité. Puis est venu le temps de la rupture et du soupçon. Les modèles traditionnels - Dieu, le maître, la nature, la réalité, la vérité, etc. - ont disparu, pour beaucoup. Le mouvement de la pensée moderne a cru pouvoir fonder l'aptitude humaine à la création et à la liberté sur une désaliénation par rapport à tout archétype.

Mais au bout de cette aventure - en un certain sens historique - l'homme contemporain n'en vient-il pas souvent à se découvrir - à se craindre ? - non pas libre et créateur, mais vide et stérile ? Le retour aux anciens archétypes le tente, mais ne s'agit-il pas d'une régression ? Comment échapper à ce risque et faire du retour aux sources la voie de la découverte et du renouveau des valeurs ?

Nous croyons que de telles interrogations sont à l'arrière-plan de toute recherche actuelle sur l'homme et retentissent sur sa manière d'aborder l'art, la philosophie, la science, l'histoire... Pour aider à les clarifier, l'Ecole du Louvre a organisé ces rencontres où, de nouveau, se sont retrouvés historiens de l'art et de la littérature, philosophes, scientifiques, psychanalystes, théologiens, plasticiens et compositeurs."

"Au vieux temps de la querelle des Anciens et des Modernes - vieux temps d'une querelle qui se renouvelle en tout temps - La Fontaine, la plus fraîche, la plus vivre des sources de son temps (et du nôtre, qui sait ?), écrivait pour la défense des Anciens :

"Mon imitation n'est point un esclavage,

Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois

Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois."

Si frais et si vif demeure La Fontaine, qu'il semble y avoir loin, de son temps au nôtre, de lui à nous, en ce point de l'imitation ! Imiter ? mais imiter quoi ? et qui ? Où sont les maîtres ? En reste-t-il, après les maîtres du soupçon ? Eux-mêmes ne sont-ils pas devenus l'objet de celui-ci ? Alors, plus rien ? Plus personne ? Plus rien, ni personne à imiter ? Et ce, à l'heure où toute responsabilité dans la transmission du savoir et la formation des esprits fait découvrir, éprouver, combien ardente est la soif de références intellectuelles, spirituelles, personnelles, la soif des modèles et des maîtres précisément, et combien nous autres, hommes adultes formés à l'hypercriticisme et à la destruction de tous les faux-semblants, jusqu'à ranger parfois parmi ceux-ci l'homme lui-même, nous révélons inaptes à étancher cette soif des plus jeunes et nous-mêmes aussi assoiffés qu'eux !

Que pouvons-nous dire ? Que nous avons les clefs ? Que nous sommes les portes ? Qu'après le slogan "du passé faisons table rase", la bonne devise serait "revenons-y, répétons-le" ? Cette tentation - selon moi c'en est une, forte, grave, très actuelle - il faut la regarder bien en face, et la repousser. Souvent, à des jeunes de l'Ecole du Louvre ou d'ailleurs, il m'arrive de dire : "Vous cherchez non seulement des professeurs, mais des maîtres. des maîtres, vous n'en trouverez sans doute pas, sinon parmi ceux qui sauront vous faire comprendre et accepter qu'ils ne sont justement pas des maîtres, et qui vous aideront à bâtir vous-mêmes votre dignité d'hommes libres, votre dignité d'hommes."

De tels propos ne passent pas toujours facilement - au premier moment du moins - auprès de jeunes souvent angoissés, en quête de sécurité et de certitudes.

Ils peuvent paraître une esquive de la responsabilité d'éducateur. Peut-être voudraient-ils au contraire tenter de l'assumer dans toute son exigence, qui est pour l'éducateur exigence de loyal discernement sur son propre état. Or, il arrive qu'en ce temps beaucoup d'hommes adultes, et parmi eux beaucoup d'éducateurs, ne se sentent, au mieux, guère plus qu'un pas d'avance sur ceux qui leur sont confiés. Et ce simple pas, c'est peut-être qu'ils ont reconnu que l'homme, sans toujours percevoir le sens, ne peut se passer de sens, que l'homme, sans savoir aimer, ne peut se passer d'aimer, que l'homme, sans se connaître et connaissant qu'il s'ignore, ne peut se passer de s'espérer, d'espérer. Le refus, la perte du modèle et du maître, à quoi participe peu ou prou, de bon ou de mauvais gré, tout adulte de notre temps, ont pu lui donner du moins, le plus souvent sans l'avoir voulu ni prévu, l'expérience du désert. Le maître de cette époque sans maîtres est peut être celui qui, du désert le plus aride, voit sourdre, invincible, l'espérance. Le seul don de ce maître au disciple est cette eau. Dès lors, désaltérés, tous deux marchent presque du même pas : tantôt c'est le maître qui fraie la piste ; tantôt c'est le disciple qui le devance et l'attend. Chacun d'eux se bâtit en s'effaçant pour l'autre. En cette imitation, l'homme peu à peu se révèle puissance d'aimer. Nous l'avons parfois vécu pendant ces Rencontres dont voici les actes. (Dominique Ponnau, dirceteur de l'Ecole du Louvre)

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