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Quelques pistes de réflexion :

Le sujet invite à s'interroger sur soi-même. Une telle démarche suppose la coïncidence du sujet et de l'objet ou plutôt l'objectivation d'une réalité qui n'est pas objective. "Suis-je ce que mon passé a fait de moi ?" : le "je" de suis-je est-il le même que le "moi" de "à fait de moi ?"

Le pronom "je" renvoie à la notion de subjectivité. Cette notion accède au premier plan en philosophie avec Descartes au XVIIème siècle dans les Méditations métaphysiques ("Je pense donc je suis.") ; on la retrouve ensuite chez Kant dans la Critique de la raison pure : "le "je pense" doit pouvoir accompagner toutes mes représentations" en tant que synthèse active, unification du divers. L'entendement rapporte l'unité du divers (les phénomènes) à un moi. Il n'y a pas de subjectivité pure, de sujet isolé (solipsisme) ; la subjectivité dérive de l'intersubjectivité (cf. Maurice Merleau-Ponty : "Autrui est le médiateur indispensable entre moi-même et moi-même.")

Sauf à souffrir de troubles pathologiques, je rapporte à une réalité supposée stable, identique à elle-même, le "moi", mes représentations, de mes sentiments, de mes émotions, de mes souvenirs, de mes projets, etc. Le "je pense", le moi suppose la conscience de la permanence de soi. Quand je dis : "j'ai changé", il faut que quelque chose en moi n'ait pas changé : je suis cet enfant qui me regarde avec un regard grave sur cette vieille photo, je suis celui que j'étais hier, je suis au réveil celui que j'étais avant de m'endormir, etc.

"Mon passé" : mon histoire, ma vie passée. Mes parents, ma famille, les personnes que j'ai rencontrées, l'ensemble des expériences nécessaires ou fortuites (contingentes) que j'ai vécues.

Je connais (plus ou moins bien) mon passé. J'ai oublié certains événements (ma naissance, les premières années de ma vie...) et, selon la théorie psychanalytique, j'en ai "refoulés" d'autres.

Le mot "passé", comme le mot "histoire" en allemand (Geschichte et Historie) a donc deux sens différents : a) l'effectivité concrète de mon existence passée - b) la mémoire, forcément incomplète de cette existence, la représentation que j'en ai et le sens que je lui donne.

Dans la culture (et la langue) hébraïque, le passé n'est pas "derrière" nous, mais devant. C'est le futur qui est derrière nous car nous ne pouvons pas le connaître alors que nous pouvons "voir" notre passé. Mon passé est constitué des événements dont je me souviens (Bergson) et de mes souvenirs refoulés (Freud).

"Mon passé" plonge ses racines dans celui de ma famille, de mon pays, de l'humanité dans son ensemble. Je suis né quelque part, à un certain moment et à un certain endroit. A la nécessité de l'être infini s'oppose la "contingence de l'être fini" : j'aurais pu ne pas exister, exister sous une autre forme, être né ailleurs et à une autre époque. je n'ai pas choisi d'être "moi". Dans quelle mesure dois-je assumer ou ne pas assumer ce "moi" que je n'ai pas choisi d'être ?

Je ne peux pas agir sur mon passé. Je ne peux rien changer au passé. Thomas d'Aquin allait jusqu'à dire que Dieu lui-même ne pouvait pas faire en sorte que ce qui a été n'ait pas été. Le conditionnel présent (je pourrais) s'est irrémédiablement transformé en conditionnel passé ("j'aurais pu"), en passé composé ou en passé simple. Une condition a manqué et du coup mon "moi" actuel n'est pas celui qu'il aurait été si elle avait été présente.

On peut donc dire, dans un premier temps que notre passé "fait de nous" quelque chose, une réalité achevée à un instant donné de notre existence. On peut dire du passé ce qu'André Malraux dit de la mort : le temps transforme le passé en destin.

Le sujet s'applique au domaine moral, politique, social, psychologique et gnoséologique (la connaissance de soi et du monde).

"Suis-je ?" : est-ce que je m'identifie à... Le sujet humain n'existe pas de la même manière que les choses. Il n'est pas un "étant" parmi d'autres, mais une conscience. Il n'est pas, il "ex-siste". On peut dire d'un objet qu'il est ce que son passé (l'ingénieur ou l'artisan qui l'a conçu) a fait de lui, mais on ne peut pas en dire autant de la conscience humaine.

Un objet existe en fonction d'une finalité externe (la cause finale d'Aristote), une destination précise. Un marteau, par exemple est ce qu'il est en fonction d'une utilité précise. La conscience  est essentiellement projective ; elle existe en fonction d'un futur qui n'est pas totalement prédéterminé. Pour Sartre (L'existentialisme est un humanisme), l'existence (chez l'homme) précède l'essence.

"Suis-je ce que mon passé a fait de moi ?" : "suis-je" renvoie au verbe être ("esse"). Être n'est pas la même chose qu''exister (ex-sistere) = sortir de soi, aller vers le monde. "la conscience est conscience de quelque chose", elle n'est pas quelque chose, un étant parmi d'autres, mais ce qui éclaire tous les étants. La phénoménologie parle de la "transcendance de la conscience". Je suis quelqu'un et non quelque chose.

"Suis-je ce que mon passé a fait de moi ?" : la formulation du sujet laisse entendre une certaine passivité du moi ; si je suis ce que mon passé a fait de moi et puisque je ne peux pas changer mon passé, mais seulement le vouer à l'oubli, aux regrets ou aux remords, je ne suis pas libre de vouloir être autrement que je ne le suis.

Il faut donc admettre, avec E. Lévinas (de L'évasion) un désir d'évasion de soi, même si ce désir est voué à l'échec et une capacité de recommencement tournée vers autrui et vers le futur, même si cette capacité ne dépend pas seulement de nous, mais d'une rencontre authentique avec l'autre et de quelque chose en moi qui n'est pas ce moi rivé à lui-même, au passé et à l'ensemble des déterminismes qui m'ont fait ce que je suis.

L'identification de la conscience à son histoire supprime la liberté, mais aussi le regret, la contrition (qui ne se confond pas avec le remords ou le simple regret, en ce qu'elle ouvre une possibilité de recommencement) et le pardon qui supposent une prise de distance vis-à-vis du passé : je ne me confonds pas avec ce que j'ai été, avec ce que j'ai fait.

Plan possible (proposé par Aïda N'Diaye, Philosophie Magazine) :

Introduction/problématisation

I. Notre identité repose sur notre passé

II. Nous ne sommes pas prisonnniers de notre passé

III. La connaissance du passé permet de m'en libérer

Conclusion

Sujet proche :

"Sommes-nous prisonniers du passé ?"

Notions associées :

La Conscience, L'Inconscient, le Temps (la mémoire, le souvenir), la Liberté, L'Histoire - Autrui

Références philosophiques :

René Descartes (première partie) : Méditations métaphysiques (le cogito)

Emmanuel Kant (première partie) :  sur l'activité synthétique a priori du "je pense"

Locke : Essai sur l'entendement humain (le rôle de la mémoire dans le sentiment d'identité)

Friedrich Nietzsche : les vertus de l'oubli dans les Considérations intempestives

Henri Bergson (première partie) : Matière et Mémoire (l'identification du passé et du souvenir) - La possibilité d'achapper au déterminisme dans La liberté créatrice

Jean-Paul Sartre (seconde troisième partie), L'existentialisme est un humanisme.

Sigmund Freud (troisième partie) :  peut-on se libérer du passé ?

Ferdinand Alquié : Le désir d'éternité (pour une conception éthique de la psychanalyse)

Citations :

"Le "je pense" doit pouvoir accompagner toutes mes représentations." (Emmanuel Kant, Critique de la Raison pure)

"L'existence précède l'essence." - "L'homme est pleinement responsable de ce qu'il est." - "L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement." - "l'homme est cet être qui n'est pas ce qu'il est et qui est ce qu'il n'est pas." - "il n'y a de réalité que dans l'action... l'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie." - "un homme n'est rien d'autre qu'une série d'entreprises, il est la somme, l'organisation, l'ensemble des relations qui constituent ces entreprises." (Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme)

"La psychanalyse nous apprend que les émotions de notre enfance gouvernent notre vie, que le but de nos passions est de les retrouver. Ainsi, bien des hommes, prisonniers d'un souvenir ancien qu'ils ne parviennent pas à évoquer à leur conscience claire, sont contraints par ce souvenir à mille gestes qu'ils recommencent toujours, en sorte que toutes leurs aventures semblent une même histoire, perpétuellement reprise. Don Juan est si certain de n'être pas aimé que toujours il séduit, et toujours refuse de croire à l'amour qu'on lui porte, le présent ne pouvant lui fournir la preuve qu'il cherche en vain pour guérir sa blessure ancienne. De même, l'avarice a souvent pour cause quelque crainte infantile de mourir de faim, l'ambition prend souvent sa source dans le désir de compenser une ancienne humiliation de jeunesse. Mais ces souvenirs, n'étant pas conscients et tirés au clair, il faut sans cesse recommencer les actes qui les pourraient apaiser..."  (Ferdinand Alquié, Le désir d'éternité, p. 23)

Freud est  un héritier de la "Haskala" (le mouvement juif des Lumières) et de l'Aufklärung. La psychanalyse est une volonté de faire émerger le sujet, ce n'est pas (seulement) une "descente à la cave", mais une montée vers la lumière : "Wo Es war, soll Ich werden." ("Là où c'était, je dois advenir")."Partout où/ Chaque fois qu'/ il était inconscient, un élément doit parvenir à la conscience du Moi. "Es ist Kulturarbeit wie die Trockenlegung der Zuydersee." ("C'est un travail de civilisation, comme l'assèchement du Zuydersee.")

"L'évasion est le besoin de sortir de soi-même, c'est-à-dire de briser l'enchaînement le plus radical, le plus irrémissible, le fait que le moi est soi-même." (Emmanuel Lévinas, de l'Evasion)

 

 

 

 

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